LES DROITS DE LA PENSÉE

Le 4 octobre 2012, (sur Libération.fr), E. Roudinesco signait « Indigne psychologie de bazar » ; déjà en 2002, elle avait signé (sur le site internet de l’Humanité, « La psychanalyse ne peut pas être homophobe » ; la même année paraissait sous sa signature « Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l’injure et la fonction paternelle », dans Cliniques Méditerranéennes (65-2002, Erès). C’est à la toute fin de ce long entretien [où E. Roudinesco, qui n’est pas à un anachronisme près, relit, à rebours, l’histoire de la psychanalyse à l’aune de l’ « homophobie »], qu’elle semble retrouver un sursaut de lucidité en posant la question : « Comment procédera un analyste confronté dans une cure d’enfant à des signes évidents d’homosexualité précoce ? Devra-t-il faire en sorte que l’enfant évolue vers un autre choix sexuel ? Je pense que oui s’il s’agit d’un enfant prépubère, soumis à une fétichisation de la part de sa mère par exemple. Mais comment l’analyste pourra-t-il agir de la sorte, dans un monde où l’homosexualité sera reconnue comme une sexualité ordinaire et non plus comme une pathologie ? ». Un peu avant, à la question sur ce qu’elle pense des théories de différents psychanalystes, E. Roudinesco répond : « Toutes ces “théorisations” me semblent, être une fois de plus l’expression d’une homophobie qui s’avance masquée », (p. 29). Autrement dit, la théorisation qui pourrait aider à éclairer la situation clinique de l’enfant pré-pubère est également suspecte d’ « homophobie ».

On aurait pu penser que pendant la décennie qui sépare ses premiers propos de ceux du mois d’octobre 2012, E. Roudinesco aurait apporté une réponse à sa propre question, soit qu’elle aurait elle-même été confrontée à une telle situation clinique, soit qu’elle l’aurait travaillée à partir des travaux cliniques des analystes qui s’y sont confrontés. Mais non.

Depuis 10 ans, E. Roudinesco n’a de cesse de dénoncer des psychanalystes comme « homophobes », et, avec le sens de la nuance qui la caractérise, de les livrer à l’opprobre dans l’arène mass-médiatique. « Comment, s’écrie-t-elle, osent-ils aller à l’encontre de toutes les études sociologiques qui montrent que, depuis des décennies, les enfants élevés par des couples homosexuels ne sont pas très différents des autres enfants… » ? Étrange argument pour quelqu’un qui affiche au côté de son nom la profession de Psychanalyste, ce qui ne l’empêche pas de confondre dans un pluriel indifférencié psychanalystes, thérapeutes, psychiatres, comme si les psychanalystes étaient des « psys » comme les autres au regard de ce qu’elle appelle avec dérision le « sacro-saint complexe d’Œdipe ». Et pour que la suspicion soit complète, elle ajoute : « Comment ces spécialistes de la petite enfance et de l’adolescence peuvent-ils prétendre traiter les problèmes des familles en souffrance » ? Les psychanalystes se confrontent à des situations cliniques telles que celles de l’enfant en proie à un trouble dans son identité sexuée, ou de ces enfants qui voient leur père ou leur mère quitter soudain leur famille en révélant leur désir pour quelqu’un du même sexe, ou encore, d’un enfant qui dit vouloir changer de sexe. Ils font leur travail sans se dérober aux difficultés, mais ils prétendent, oui, le faire sans lâcheté intellectuelle, sans se laisser dicter leur travail de pensée par des études sociologiques [dont les paramètres n’ont rien à voir avec leur discipline], ni être au service d’une cause militante, ni se soumettre à un conformisme politique.

On peut jouer à faire peur en faisant croire que la psychanalyse pourrait ainsi « dire la norme », agréger les signataires d’une pétition [dont on ne sait qui a rédigé ces quelques lignes en forme de tract politique] contre un danger venu, dit E. Roudinesco elle-même, de « minoritaires », ou, comme quelqu’un le traduit pour elle, d’« une poignée de réactionnaires ». Une telle allégation ne craint pas le ridicule en agitant un danger imaginaire : les groupes de pression que sont les mouvements LGBT, associés des mouvements féministes, sont autrement plus puissants auprès des politiques, qui cèdent à leurs revendications au gré des saisons électorales, que quelques psychanalystes qui développent, sous leurs propres noms, des arguments, sans autre appui que leur réflexion et leur pratique, s’exposant à la discussion et à la réfutation. Les accuser d’être « homophobes » parce qu’ils n’abdiquent pas leur pensée critique et tiennent à l’intégrité de leur jugement, est abject. Et une duperie. Après toutes les attaques qu’elle subit depuis des années la psychanalyse a-t-elle encore une si grande autorité intellectuelle ? Il n’est que de se souvenir des récentes pétitions – pour défendre l’enseignement de la psychanalyse à l’université, contre un projet d’interdiction de la psychanalyse –, pour en prendre la mesure.

En appelant à protester collectivement, à l’abri du nombre, contre ceux qui prennent le temps de faire l’effort de penser toutes les conséquences de ce que veut dire « déconstruire l’hétérosexisme » pour la construction de l’humain, auquel la psychanalyse a apporté des éclaircissements qui ont fait leur preuve depuis un siècle, E. Roudinesco active « l’esprit du procès » [Milan Kundera, Les Testaments trahis, Huitième partie]. En s’en prenant aux droits de la pensée, elle franchit la ligne rouge : on ne peut aller plus loin dans l’indécence morale.

JPC

Consultables en ligne

– Ph. Grauer « Une poignée de psychanalystes réactionnaires reprend du service au Figaro »

– J. P. Lebrun « La condition humaine n’est pas sans conditions », intervention à Sainte Tulle (Alpes de Haute Provence), 12 février 2012

– P. Lévy-Soussan « Travail de filiation et adoption » , RFP 2002/1 (vol 66)

– C. Rabant « Homoparentalité : la psychanalyse peut-elle dire la norme ? » 26 mai 2010

– Fr. Richard « La parentalité, une notion à discuter »

– E. Roudinesco « La psychanalyse ne peut pas être homophobe » & Entretien

– J-P Winter « Un psychanalyste contre la prétendue homoparentalité » & « Homoparentalité et refus du réel »

– Homos et parents ? L’avis de C. Halmos, et de G. Delaisi de Parceval

Homoparentalité : la querelle des psychanalystes, le 19.X. 2012

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s