AUDITION III – Mme Camille FROIDEVAUX-METTERIE

17 janvier 2012

– Mme Marie-Jo Zimmermann :

« Madame, comme vous le savez, la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes se devait se de saisir de la question du genre qui, apparue avec une certaine violence dans les médias, a donné lieu jusqu’à présent à des prises de position très tranchées. Nous voulons aborder cette question avec une grande objectivité, en posant les fondements de la réflexion en la matière. La Délégation a procédé à de nombreuses auditions, dans le souci de disposer d’un panel permettant de souligner tant les aspects positifs de ce débat que la vigilance qu’il doit susciter. À ce titre, M. Jacques Arènes, nous a recommandé de vous inviter à exposer votre réflexion personnelle sur cette question et je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation ».

Camille Froidevaux-Metterie, professeur de science politique à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, se présente comme « spécialiste des idées politiques », « formée par Marcel Gauchet,  et travaillant sur la question du statut et de la condition de la femme dans notre société dans une perspective historique et philosophique plutôt que du point de vue du genre ».

« Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette question, j’ai été frappée par le caractère circulaire de la théorie du genre et par la force d’interprétation que revêtait, dans cette théorie, le schéma opposant domination masculine et émancipation féminine. Je n’y trouvais pas de réponses aux questions que je me posais, comme celle de la maternité, et l’étude de cette littérature m’a conduite à mener une réflexion personnelle.

« Il importe d’abord de souligner la dimension historique des études de genre, qui n’est pas abordée dans les manuels que j’ai consultés. Ce courant d’idées, né dans le sillage de la seconde vague du féminisme des années 1970 aux États-Unis, est un dispositif intellectuel qui s’est construit en même temps que la lutte pour l’émancipation des femmes. Cette association n’a rien de fortuit et imprègne fortement les postulats des études de genre. Celles-ci reposent sur deux piliers : le refus de la différence des sexes et la centralité de la hiérarchisation sexuée de la société, pour les femmes, le domestique et pour les hommes, le politique ou le public.

Dans leur élan égalitaire, les féministes de la seconde vague refusent en bloc tout ce qui peut continuer d’enfermer les femmes dans la soumission aux hommes et les renvoyer à la sphère domestique. Elles ont œuvré en qualité de militantes et de scientifiques, à mettre au jour tous les ressorts expliquant, selon elles, que les femmes aient pu rester si longtemps enfermées dans le cadre du foyer et soumises aux hommes.

Curieusement,  alors même qu’elles mettaient en évidence le fait que, pendant des siècles, voire des millénaires, les femmes avaient été cantonnées dans le féminin – si on associe au féminin l’idée de la potentialité maternelle –, elles instauraient un déséquilibre inverse : en incitant à juste titre à investir la sphère sociale publique et politique, elles leur intimaient de laisser de côté, comme si elle n’existait plus, leur activité au sein du foyer qui avait été leur quotidien pendant des siècles, faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes. Ce nouveau déséquilibre est dommageable, car la femme contemporaine se définit précisément par cette dualité : une femme est à la fois un sujet, individu de droit, et un individu de sexe féminin. Son rapport aux autres et au monde est marqué – sans être pour autant déterminé – par la sexuation de son existence.

Les femmes sont donc confrontées à l’impératif de vivre de front deux dimensions : une existence publique, désormais pleinement légitime et que nul ne songerait à remettre en question, et une existence privée qui reste très importante en termes notamment de temps dévolu et d’implication personnelle. Cette dualité me semble négligée : à ne se préoccuper que de l’émancipation des femmes, on englobe dans un même rejet des dimensions de leur existence qui continuent de faire sens pour elles.

Dans ce débat, les deux parties ont raison. Pour les théoriciennes du genre et celles qui défendent l’enseignement du genre dans les manuel scolaires, il est essentiel que les jeunes filles soient informées de ce qu’ont connu leurs mères et leurs grands-mères il y a quarante ans. On ne dira jamais assez la fulgurance du processus de l’émancipation. Lorsque les théories du genre ont été conçues, la condition des femmes était en effet de subordination, voire d’exclusion. Les études de genre, se concentrant sur les retards, sur les inégalités et sur les différents éléments qui continuent de donner du sens au schéma de la domination masculine et de la soumission féminine, ont négligé de souligner les avancées phénoménales qu’a connues la condition des femmes dans de nombreux domaines, qui ne se limitent du reste pas à la sphère professionnelle et sociale, mais touchent aussi la sphère familiale.

Les théoriciennes du genre réfléchissent si peu à la question de la famille et de la maternité qu’elles n’ont pas repéré ce qui constitue selon moi l’ultime émancipation : le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation. Un projet d’enfant peut aujourd’hui être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe, et non nécessairement génitrices, rassemblées par un désir d’enfant éminemment individualiste. Aujourd’hui, on veut un enfant pour soi, et non pas nécessairement pour créer une famille ou pour le renouvellement des générations. Les sociologue évoquent un véritable « droit à l’enfant » : tout individu, quels que soient son sexe et son statut conjugal, a le droit de demander à avoir un enfant.

Il est désormais pensable que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses autres configurations. Cette avancée est sidérante, car elle montre que la séparation immémoriale des deux sexes commence à être remise en question symboliquement, juridiquement parfois – comme dans les pays où l’adoption et le mariage homosexuels sont autorisés – voir scientifiquement, du fait d’avancées bouleversantes, telles que la possibilité de produire, à partir de cellules souches, des cellules de la spermatogenèse et de l’ovogenèse, c’est-à-dire de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes. Ce dernier horizon est certes lointain ; »

– M-J Z : « Pas si lointain que cela. »

C. F-M : « On évoque également aujourd’hui l’utérus artificiel. Ainsi, les femmes partagent désormais avec les hommes la responsabilité du renouvellement des générations. Elles ont la possibilité d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir.

Ce qui importe dans la déféminisation de la procréation, ce sont ses résonances symboliques et ce qu’elle permet de penser, ainsi que ses implications quant au statut des femmes dans notre société. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que nous sommes parvenus au terme des conséquences du processus d’émancipation féminine. Les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique. De fait, en investissant la société, les femmes ont fait tomber la séparation multiséculaire qui divisait ces deux sphères. Les théories du genre continuent de reproduire ce raisonnement binaire en s’arc-boutant sur l’opposition entre domination masculine et émancipation féminine et ne saisissent pas combien l’ordonnancement de notre société diffère radicalement de ce qu’il était voilà encore quelques décennies.

La bipartition sexuée de l’ordre social s’est effondrée avec l’entrée en masse des femmes dans la sphère sociale et publique et nous assistons aujourd’hui à un réordonnancement autour de trois pôles : une sphère publique politique ; une sphère sociale privée, celle du monde du travail, et une sphère de l’intime, qui recouvre la vie familiale. Ces trois sphères sont imbriquées et tous les individus de sexe masculin et de sexe féminin sont légitimes dans ces trois ordres d’existence. Les femmes ne sont plus enfermées dans leurs fonctions domestiques et il n’y a plus d’exclusivité masculine pour les activités sociales professionnelles, ni d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants. Les hommes et les femmes sont égaux et se partagent à égalité ces responsabilités sociales, familiales et publiques.

Ma position est difficile à tenir. On me reproche en effet, lorsque j’insiste sur l’importance du maternel dans l’existence des femmes, de les ramener à leur essence, à leur « nature » procréatrice. Or j’affirme précisément qu’elles partagent cette responsabilité procréatrice avec les hommes et m’efforce de réhabiliter, pour les comprendre mieux, les dimensions de l’existence des femmes qui ne sont pas prises en considération par les études de genre au motif qu’elles « naturalisent » les femmes. Pourquoi ne pas s’interroger sur la condition maternelle telle que la vivent aujourd’hui l’immense majorité des femmes – d’une façon tout à fait nouvelle au demeurant, car l’immense majorité des mères sont également des femmes qui travaillent ?

La réflexion sur l’égalité entre femmes et hommes doit se concentrer sur l’articulation entre vie privée et vie publique, pour les femmes comme pour les hommes, et les études du genre me semblent passer à côté de l’égalisation – de la désexualisation – des fonctions et des rôles, phénomène à la fois anthropologique en ce qu’il touche à la fois à la définition de ce que c’est d’être une femme et sociologique en ce qu’il touche à l’ordonnancement des sphères de l’existence. Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe. Les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe.

S’attachant toujours à repérer les inégalités qui subsistent, les études de genre ne saisissent pas toujours combien la condition des femmes est aujourd’hui inédite. La nouveauté de cette condition se condense dans la nécessité d’assumer de concert une activité sociale et professionnelle pleine et entière et une existent privée qui a une dimension potentiellement maternelle.

Pour ce qui est de l’enseignement du genre dans les manuels scolaires, on ne peut que penser que cet enseignement, pour être valable, devrait reprendre les étapes du processus d’émancipation féminine et les décrire, en les explicitant dans la sphère académique et scientifique. Les études de genre sont en effet le prolongement dans cette sphère du processus d’émancipation dans la sphère sociologique. Les deux sont allés de pair et ont contribué à approfondir le processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes.

Il y a donc peu de raisons de rejeter en bloc les études de genre comme s’il s’agissait d’une idéologie purement politique. Il importe cependant d’historiciser le genre dans les manuels en rappelant comment sont nées les études de genre et en quoi elles sont intimement liées au processus d’émancipation féminine. Peut-être faut-il aussi conclure que, même si les luttes sont encore nombreuses pour que le processus d’égalitarisation soit totalement accompli, les femmes ont déjà gagné, car nul ne songerait aujourd’hui à revenir sur les droits des femmes. La force d’imposition du principe d’égalité entre les femmes et les hommes est aussi puissante que celle des droits de l’homme. Même si les atteintes du réel sont innombrables, ces principes ne seront jamais remis en question en Occident, même s’il faut les défendre et réfléchir aux dispositifs permettant de les soutenir.

Ce constat posé, je peux m’efforcer de repérer les effets du processus d’émancipation sur le statut des femmes dans nos sociétés, réintégrant des éléments largement négligés, comme le souci esthétique.

Dans la perspective féministe des études de genre, le souci des femmes pour leur apparence n’est que la traduction des injonctions masculines à la séduction ; si les femmes sont belles, c’est pour plaire aux hommes. Mais alors, pourquoi ma fille de cinq ans et sa grand-mère qui a 60 ans de plus, pourquoi toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale – et les féministes elles-mêmes – passent-elles chaque matin un moment à se préoccuper de leur apparence ? Certes, le beau est socialement désirable, mais si le souci de l’apparence est si développé, et s’il donne d’ailleurs lieu à tant d’outrances, c’est bien signe qu’il s’y joue quelque chose qui a trait à l’identité féminine. Maintenant que les femmes sont dans le monde comme des hommes et partagent avec les hommes la responsabilité du projet parental, peut-être ont-elles investi ce domaine de l’apparence et de la beauté comme celui qui demeure proprement féminin. Il convient de reconsidérer d’une manière positive ce souci de l’apparence, ne serait-ce que pour apprendre aux petites filles qu’il existe une multitude d’options quant aux signes extérieurs qu’une femme est prête à donner de sa féminité : entre une minoration frôlant la masculinisation et l’outrance de l’ultra féminisation, la palette des possibles est très large.

Les femmes se construisent dans la société en tant que femmes à partir de ce souci de l’apparence et il faut cesser de stigmatiser ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes, car c’est faire très peu de cas de la liberté des femmes de se construire dans la société comme elles le désirent.

Le  terme de « libre choix » est sans doute celui qui condense le mieux le statut des femmes. Qu’il s’agisse des modes de conjugalité, de la vie professionnelle ou de l’apparence, chaque femme dispose d’une infinité de possibles et l’on ne saurait rejeter certaines d’entre elles au motif qu’elles choisissent des options radicales. [Exemple d’E. Badinter qui stigmatise les femmes qui ont choisi de rester au foyer et sa diatribe contre les couches lavables]. Lorsque les théoriciennes du genre refusent qu’on puisse même évoquer la question de la beauté, au motif que cela reviendrait à enfermer immédiatement les femmes dans la soumission aux hommes, elles oublient que cette dimension fait partie de l’existence quotidienne de l’immense majorité d’entre elles.

La présentation des études de genre dans les manuels scolaires contribue à cristalliser une opposition binaire très dommageable qui empêche de penser la diversité et les nuances de la condition de la femme aujourd’hui. […].

Si, comme je le déclarais tout à l’heure, les deux parties sont raison, c’est parce qu’elles témoignent de la diversité et de l’ouverture des possibles féminins, dont elles incarnent des pôles radicaux. Peut-être faudrait-il trouver une formulation de compromis qui fasse droit à l’évident apport des études de genre au processus d’émancipation féminine tout en mettant aussi en évidence ce que ces études négligent à propos notamment de la maternité.

La formule du Laboratoire de l’égalité appelant à une « culture de l’égalité » me semble très heureuse. Le terme de genre est idéologique, en ce qu’il est une façon de réfléchir à la condition des femmes aujourd’hui ; or, il en existe d’autres. Limiter, dans les manuels, la question de l’égalité entre femmes et hommes au prisme interprétatif du genre revient à n’aborder qu’un aspect de la question. Il existe trois grandes familles de pensée du féminin : les études de genre, la psychanalyse et l’anthropologie – laquelle est représentée notamment par Margaret Mead, Françoise Héritier et Irène Théry. […].

Il me semble cependant excessif que l’on n’évoque plus aujourd’hui « les femmes » que comme réalité statistique et le « genre » comme seul prisme intellectuel permettant de comprendre la condition des femmes. J’ai consacré au concept de genre un article intitulé « Genre, magie d’un mot » où j’ai montré comment le genre avait fait disparaître femme (Le Débat, n° 157, novembre-décembre 2009). Le genre, synonyme de l’assignation à un sexe et à des rôles de sexe, est devenu le prisme quasi unique de la réflexion sur la condition des femmes. On néglige ainsi de repérer certaines éléments étroitement liés à l’émancipation des femmes et on manque certaines questions primordiales pour comprendre la condition de celles-ci.

– Marie-Noëlle Battistel, (Député PS) : « Le droit des femmes est certes acquis dans le principe, mais on en est encore loin dans la réalité. »

C. F-M : « Votre observation est très juste, mais cette question relève plutôt des sociologues. De formation philosophique, je me situe plutôt du côté de la théorie. Je m’efforce de réfléchir en tirant les conséquences ultimes de cette situation dans laquelle nous nous trouvons, qui est celle d’une nouvelle place pour les femmes dans la société. Elle met au jour des questions importantes, notamment pour ce qui concerne la procréation et l’éducation des enfants, et son analyse permet de mesurer l’importance des avancées réalisées. On peut cependant, il est vrai, multiplier les exemples d’inégalités qui perdurent entre les femmes et les hommes. [Exemples d’inégalités dans le monde académique, universitaire]. Comme dans toutes les sphères professionnelles, et dans le monde politique au premier chef, on explique la disparition des femmes au fil de la hiérarchie par deux facteurs principaux : elles auraient intériorisé leur potentialité maternelle et s’autocensureraient en s’interdisant de postuler à des fonctions ou à des grades supérieurs, ou encore les institutions qui recrutent appliqueraient un modèle masculin de l’excellence académique dans lequel la vie privée n’interfère en rien avec le travail scientifique. J’ai cependant observé que les femmes qui parviennent à traverser le plafond de verre sont beaucoup plus souvent mères que celles qui ne le traversent pas. La prétendue incompatibilité des fonctions maternelles et professionnelles est un préjugé à déboulonner de toute urgence. L’alternative « un enfant ou un poste » peut aisément être démentie par la sociologie. Faire des enfants n’empêche pas les femmes de réussir.

Abandonner aux études de genre l’étude des inégalités et des retards immenses qui restent à combler m’autorise à repérer des phénomènes qu’elles n’investissent pas, comme la maternité ou la conjugalité […]. Les femmes sont aujourd’hui des sujets de droit, comme les hommes, et ont aussi une vie de famille, quel qu’en soit le mode. […].

– M-N Battistel : « Le constat que vous faites d’un changement des mentalités est très important. »

– Mr. Jean-Luc Pérat, (Député PS) : « L’homme et la femme sont deux individus qui partent à égalité. Pour bon nombre de femmes, avoir un enfant est un épanouissement. Peut-être faut-il cependant faire évoluer la répartition des tâches dans la société.

Il importe d’encourager, chez les jeunes femmes, l’entreprenariat et de leur faire comprendre qu’elles ont tout le potentiel nécessaire à cet effet. Constatez-vous une évolution de la volonté de s’assumer et de prendre des responsabilités ? ».

C. F-M : « Vous désignez là deux défis majeurs. Du point de vue des hommes, il s’agit en effet de partager le temps familial. Il est réjouissant de constater que 50% des cadres français masculins de 30 à 40 ans demandent une meilleure prise en compte de la déspécialisation des rôles, c’est à dire de leur vie familiale : les hommes sont favorables à cette déspécialisation et au partage des tâches domestiques. Cet aspect est déjà pris en compte par les politiques publiques de certains pays, notamment scandinaves. Du point de vue des femmes, il s’agit d’assumer le fait que leur présence soit légitime dans tous les domaines et à tous les niveaux de la vie sociale et professionnelle.

Je connais moins bien le monde de l’entreprise que celui de l’université et de la recherche, mais je constate que mes étudiantes ont le souci de tenir ensemble les deux dimensions, privée et publique, de leur existence. [Les femmes de la génération de C. F-M – née en 1968 –, ont fait le choix d’un investissement social et professionnel important […] dont le prix a souvent été qu’elles n’ont pas eu d’enfant ou pas autant qu’elles l’auraient souhaité.] Même si le lien de causalité n’est pas certain, l’accentuation du primat du rôle social des femmes s’est accompagnée d’une minoration, voire d’un oubli, de la dimension affective et familiale de leur existence. Mes étudiantes ont donc conscience qu’elles doivent d’abord construire leur avenir professionnel et un nouveau calendrier s’est mis en place : ces femmes ont décalé leur horloge biologique et n’envisagent guère d’avoir d’enfant avant 30 ans.

Je suis très confiante dans la capacité des jeunes femmes à entreprendre. Il est choquant d’entendre le même Laboratoire d’égalité déclarer que les femmes sont invisibles dans la société. Les femmes n’ont jamais été aussi visibles à tous les niveaux et dans tous les statuts. C’est là aussi qu’intervient la « culture de l’égalité » ; les manuels scolaires devraient pouvoir présenter aux jeunes filles la thématique du genre comme un moment – déterminant, certes, mais un moment seulement – de l’histoire de l’émancipation des femmes et montrer que la condition des femmes consiste en un investissement dans la sphère sociale et dans la sphère privée. Elles tiennent toutes ces dimensions ensemble et il faut également les tenir ensemble lorsqu’on réfléchit à leur condition […]. »

– J-L P : « Observez-vous que les hommes demandent davantage à leur entreprise de pouvoir adapter leur emploi du temps afin de trouver un meilleur équilibre et d’assurer un meilleur épanouissement à leur conjointe ? Le choix d’avoir un enfant suppose en effet un contexte affectif fait de tendresse, de proximité et de disponibilité souvent peu compatible avec la vie professionnelle. »

C. F-M : « Cela me paraît une évidence. L’harmonisation du temps professionnel avec les exigences familiales est un terrain qui a d’abord été défriché par les femmes et il n’est pas très difficile pour les hommes de venir se loger dans les espaces qu’elles ont ouverts et de demander à leurs employeurs de pouvoir bénéficier d’aménagements.

Faut-il pour autant faire confiance au temps pour assurer cette évolution et ne faut-il pas plutôt l’accompagner ? De fait, l’aménagement du temps familial et du temps professionnel constituent le gros chantier de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques est souhaitable, car ce phénomène est générationnel et le temps nécessaire à son institutionnalisation est incompressible, [renvoi aux travaux de Dominique Méda.] »

COMMENTAIRE

        Camille FROIDEVAUX-METTERIE commence par souligner que si les études de genre et le mouvement féministe ont contribué à « l’émancipation féminine », elles ont aussi produit un « déséquilibre » dommageable, même s’il est inverse de celui des périodes antérieures, « en faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes ». On ne peut que l’approuver et la suivre dans son projet de redonner sa place à la question de la famille et de la maternité. Mais lorsque Camille Froidevaux-Metterie dit que « le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation » constitue pour elle « l’ultime émancipation » des femmes, on en vient à se demander de quelle « émancipation » il s’agit.

« Un projet d’enfant peut être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe et non nécessairement génitrices […] ; « il est désormais pensable  que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses configurations », de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes » etc., toutes ces nouveautés ressortent-elles d’une « émancipation » ou d’un « déséquilibre » plus grave que tous les précédents ? Qu’est-ce qu’une « émancipation » qui va jusqu’à se passer du corps des femmes ?

Pour Camille Froidevaux-Metterie, les « études du genre lui semblent passer à côté de l’égalisation – la désexualisation – des fonctions et des rôles, […] « Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe […] les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe ». Une remarque ici, tout de même. La « désexualisation » ne doit pas faire oublier que la loi a donné à la femme, et à elle seule, les pleins pouvoirs sur l’enfant, un pouvoir de vie et d’arrêt de vie, pour la raison que son corps, anatomiquement différent, est apte à la réalité physique de la grossesse, et qu’il lui appartient.

Dans son plaidoyer pour l’« égalisation », Camille Froidevaux-Metterie va jusqu’à une symétrie absolue : « les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique », laissant le problème de compatibilité du temps professionnel et du temps familial, aux décideurs de politiques publiques. Là encore, ces formulations trop parfaites font écran au conflit inévitable.

L’horloge intérieure, celle de la limite de sa fécondité que toute femme entend, ne sonne pas à la même heure pour une femme que pour un homme, sans qu’il s’agisse d’une « inégalité », c’est un fait de la nature. Depuis 1967, l’horloge ne s’entend plus aussi clairement, les techniques contraceptives l’ont mise en sourdine. La technique du grand froid peut maintenant mettre en réserve des ovocytes, comme autant de pièces détachées, afin de ne pas empêcher, retarder la carrière d’une femme. Autrement dit, l’expérience la plus bouleversante dans la vie d’une femme finit par être considérée comme un obstacle à une carrière professionnelle et son « émancipation » devient dépendante de la technique. Camille Froidevaux-Metterie constate que les jeunes femmes d’aujourd’hui se préoccupent de leur « horloge biologique », et cherchent à l’adapter au monde du travail, et ce d’autant plus que si elles veulent occuper de hautes fonctions, leur temps d’études sera d’autant plus long. Elle attend d’« un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques », portant notamment sur les crèches car « l’insuffisance des crèches fait obstacle aux droits fondamentaux de l’enfant, mais aussi à l’égalité des chances entre hommes et femmes », (1). Cette formulation de Jeanne Fagnani et Dominique Méda, en dit long sur la façon dont se pose la question : « Qui va élever la nouvelle génération ? ».

Contrairement à Jacques Arènes et Chantal Delsol, Camille Froidevaux-Metterie ne met aucun frein, ne signale aucun danger : dès lors qu’« il n’y a plus d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants », que les hommes et les femmes sont égaux « et se partagent à égalité ces responsabilités sociales et familiales et publiques », le partage total des tâches parentales et domestiques répondra à la question.

Ce n’est pas parce que la répartition des fonctions de mère et de père a été différente, « inégalitaire », selon les périodes historiques antérieures, qu’il y avait « exclusivité féminine » et que les pères n’exerçaient pas une fonction paternelle. Imaginer les fonctions paternelle et maternelle, comme on veut le faire aujourd’hui, sur le modèle de la parité homme-femme dans la vie publique, c’est avancer à l’aveugle. Je renvoie ici à l’audition de Jacques Arènes qui, sur la base de son expérience professionnelle actuelle, constate les effets produits par ces nouvelles conditions, dont celui-ci : « les couples, et en particulier les jeunes couples, font beaucoup trop de choses ensemble. Le résultat est qu’au bout de trois ans, on n’a plus qu’un seul désir, celui de se séparer… ».

Camille Froidevaux-Metterie inclut la psychanalyse comme « l’une des trois grandes familles de pensée du féminin, avec les études de genre et l’anthropologie », mais elle ne s’y réfère pas, elle n’imagine pas qu’il puisse y avoir une contradiction pour la fonction paternelle due au « processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes », de la « déspécialisation des rôles ». Elle est la seule des trois intervenants à ne pas percevoir la difficulté des pères, c’est ce point que je souhaite relever et référer à la psychanalyse.

« Les « jeunes » pères qui, depuis une génération dans la culture occidentale, assument volontiers à égalité avec la mère le nourrissage et les soins du bébé (à l’exception de la grossesse et de l’allaitement au sein) aident beaucoup la mère et se donnent bien du plaisir mais ils compliquent la tâche du tout-petit, qui doit se dégager de deux relations duelles et non plus d’une seule et chez qui la constitution d’un interdit endogène se trouve retardée ou affaiblie », écrivait le psychanalyste Didier Anzieu en 1985, (2). Ce que Winnicott disait aussi dans une lettre du 13 janvier 1967 à une correspondante : « Votre mari aura un sacré travail, à un moment ou à un autre pour cesser d’être maternel et devenir une troisième personne dans un triangle, ce sera une nouveauté », (3). Un « sacré travail » pour renoncer à la « maternalisation » par le père, et revenir à la « division », à ces « indéménageables de la logique et de la Raison », (voir, Commentaire, Audition I).

C. Froidevaux-Metterie a critiqué le genre parce qu’il « efface la femme », mais sa conception de l’égalisation symétrique, en effaçant la dissymétrie, efface la différence. Étrangement, après avoir tant défendu l’égalité des hommes et des femmes, C. Froidevaux-Metterie réintroduit une part spécifique aux femmes, à laquelle elle confère même une fonction « identitaire » : le « souci esthétique » des femmes pour leur apparence physique. « Il est temps, dit-elle, de rompre avec le rabaissement féministe qui voit ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes ». « Il faut réévaluer « positivement » la quête de la beauté », laquelle participe au contraire de « la construction du sujet féminin », c’est « une représentation d’elle-même qui la pose comme sujet ». Là encore, on ne peut qu’être d’accord avec elle pour en finir avec les injonctions féministes, mais pourquoi alors ne pas affirmer « positivement » sa liberté, son plaisir de plaire, de désirer se faire jolie dans le regard d’un homme, de découvrir ce qu’elle ne voit pas d’elle ? Au lieu de cela, C. Froidevaux-Metterie la renvoie à une image dans le miroir où elle ne voit qu’elle-même, et se soumet à d’autres injonctions, celles qui la tyrannisent le plus – avoir l’air à la mode, avoir l’air « sexy », (4). Pourquoi n’autoriser à une femme que cette expression partielle, clivée, de sa sensibilité féminine, celle  tournée vers elle-même ?

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Jeanne FAGNANI et D. MÉDA, Tribunes in Libération du 3 mai 2000 ; D. MÉDA, Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, in Population, n°1, 2004, pp172-174. On note que les pays du Nord sont le modèle.

(2) Didier ANZIEU, Le Moi-peau, Dunod, 1085, p. 148, note 1.

(3) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, Gallimard, 1989, p. 222.

(4) La dimension « identitaire » de ce souci esthétique propre aux femmes, est quelque peu relativisée car désormais les hommes manifestent également un souci de leur apparence et ont recours aux mêmes moyens que les femmes pour entretenir leur « image ».

 

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