L’ŒUVRE

Addenda au texte ÉGALITHÈQUE

« … Si l’exigence d’égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l’égalitarisme devient néfaste dans l’ordre de l’esprit, où il n’a aucune place.
La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n’est pas démocratique, ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour (…)  »
Simon LEYS [1]

      Des Journées dites du Matrimoine se sont déroulées les 19-20 septembre 2015, à l’initiative d’associations comme HF Île-de-France et Osez le féminisme. Selon elles, « la culture est un lieu de reproduction des inégalités genrées », « 95%de l’héritage culturel est constitué d’œuvres créées par des hommes ». À un héritage « transmis par les pères » (patrimoine) il faut ajouter l’héritage « transmis par les mères » (matrimoine), et donc « substituer » à l’héritage « transmis par les pères », « un héritage commun, mixte et égalitaire ».
Dans le même temps, s’est tenue à Paris l’exposition Élisabeth Louise Vigée-Lebrun [23 septembre 2015-11 janvier 2016, au Grand Palais], ce qui donne l’occasion de revenir sur différents propos de Simone de Beauvoir concernant l’activité créatrice de cette artiste peintre, et plus généralement sur la création d’une œuvre.

Contrairement aux associations féministes citées plus haut, Simone de Beauvoir soulignait que « c’est dans le domaine culturel que les femmes ont le mieux réussi à s’affirmer », (DS, tome 1, p. 227). Il y a une catégorie de femmes, dit-elle, « dont la carrière, loin de nuire à l’affirmation de leur féminité, la renforce », ce sont « les actrices, les danseuses, les chanteuses », (…) « leurs succès professionnels contribuent à leurs valorisation sexuelle », (…) elles trouvent dans leur métier une justification de leur narcissisme » : « c’est une grande satisfaction pour une femme éprise de son image que de faire quelque chose simplement en exhibant ce qu’elle est ». Mais cette prérogative a un revers, celui de favoriser « le culte de soi », qui assèche « la générosité de s’oublier », (DS, t. 2, p. 626-627).
« Ce qui manque à la femme pour faire de grandes choses, dit S. de Beauvoir, c’est « l’oubli de soi », (DS, tome 2, p. 626), elle peut réussir dans « des carrières honorables » mais ne parvient pas à accomplir « de grandes actions ». Affirmation bien malvenue en 1949, au lendemain de la seconde guerre mondiale où tant de femmes ont eu « la générosité de s’oublier » pour participer à de « grandes actions », voire à les initier elles-mêmes. S. de Beauvoir ajoute encore : « Les individus qui nous paraissent exemplaires, ceux que l’on décore du nom de génies, ce sont ceux qui ont prétendu jouer dans leur existence singulière le sort de l’humanité », « aucune femme ne s’y est crue autorisée », (DS, tome 2, p. 639). Et pourtant.
Le 12 mai prochain sera célébrée, dans le monde entier, la Journée internationale des infirmières, à la date l’anniversaire de la naissance de Florence Nightingale [2], (1820-1910), celle qui, en choisissant d’assumer « l’énorme fardeau du poids du monde », la guerre, [Guerre de Crimée 1854-1856], a révolutionné les soins infirmiers, l’organisation des hôpitaux, crée une formation et un statut pour les infirmières, contribué à la médecine préventive, à l’hygiène et la santé publique, au développement de la statistique médicale. Henry Dunant lui-même a reconnu que les idées qui l’avaient amené à fonder la Croix-Rouge avaient été influencées par l’œuvre de Florence Nightingale.
Tout faisait obstacle à Florence Nightingale, en particulier sa mère, la corporation des médecins. C’est à son père qu’elle doit son éducation intellectuelle (mathématiques, statistiques, langues étrangères, [français, allemand, italien, latin et grec], histoire et philosophie).

Bien des pères ont passé outre la société [3] dont ils étaient contemporains et encourageaient leurs filles. À la question « Et si Picasso avait été une fille ? » [4] , la réponse est que son père l’aurait initiée tout autant, comme ce fut souvent le cas pour plus d’une artiste femme, dont Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842).
On ne peut que regretter que Simone de Beauvoir ait pris cette artiste comme support de sa critique : « Au lieu de donner généreusement à l’œuvre qu’elle entreprend, la femme trop souvent la considère comme un simple ornement de sa vie ; le livre et le tableau ne sont qu’un intermédiaire inessentiel lui permettant d’exhiber publiquement cette essentielle réalité : sa propre personne. Aussi est-ce sa propre personne qui est le principal – parfois l’unique – sujet qui l’intéresse. Mme Vigée-Lebrun ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité », écrit Simone de Beauvoir, (DS, t. 2, p. 631). Ces propos dépréciateurs ne correspondent ni à l’œuvre ni à la vie d’Élisabeth Vigée Le Brun [5]. Le tableau, ciblé ici par Simone de Beauvoir, nommé par le public, qui le plébiscita, « Tendresse maternelle », (1786) n’est pas seulement un tableau d’une mère avec sa fille, mais d’une mère qui est aussi le peintre du tableau [6]. Il est étonnant que Simone de Beauvoir n’ait pas reconnu le destin hors norme d’une femme très douée, indépendante, qui vécut de son travail de peintre, de la vente de ses tableaux, dont la grande réputation en tant qu’artiste et portraitiste l’accompagna partout. Même dans les moments politiques très bouleversés de la Révolution et de ses conséquences, elle sut s’imposer, relever tous les défis dans les nombreux pays, (y compris la Russie), où la conduisirent treize ans d’exil.
C’est une constante chez S. de Beauvoir de déplorer que les contributions des femmes soient « d’un moindre prix ». « Jusqu’au XXe siècle, les femmes artistes ne font pas preuve d’autant de génie que leurs condisciples masculins, (…), « aucune n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie », (DS, t. 2, p. 633), et elle mettait ce « moindre prix » au compte des conditions sociales qui empêchent l’accès des femmes à une formation adéquate.

Simone de Beauvoir a repris une phrase de Stendhal, « Tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public » [7], en la complétant ainsi: « À vrai dire, on ne naît pas génie: on le devient; et la condition féminine a rendu jusqu’à présent ce devenir impossible », [DS, t.1, p. 228 et 377]. Ce en quoi elle confond la sociologie des institutions et la création d’une œuvre : il n’existe aucune formation pour devenir génie.
On ne devient pas génie, cela ne s’enseigne pas, ne dépend pas du « genre », il y a une part de don, qui se décèle souvent avant toute formation, voire même toute scolarisation. Combien de génies ont été des enfants précoces – précocité particulièrement remarquable et fréquente dans le domaine de la musique [8]. Qui plus est, il n’y a pas de génie qui n’entre en rébellion contre la formation reçue, contre son époque, contre ses maîtres, pour accomplir son œuvre.
Nombre de femmes qui sont devenues d’immenses et illustres artistes, pianistes, chanteuses, professeurs, ont reçu une formation, donnée, non au titre de femmes, mais de futures interprètes, instrumentistes. Elles ont attaché leur nom à des génies, nous donnant accès à leurs œuvres, sans développer « le culte de soi ». De même, Nadia Boulanger, « Mademoiselle » [9], ne voyait pas dans ses élèves des hommes ou des femmes, elle a formé quantité de musiciens, certains devenus compositeurs.
Aucun domaine ne doit autant que l’Art sa pérennité, son développement, sa présence dans une société humaine aux relations étroites, passionnées entre créateurs et interprètes. Vouloir catégoriser un héritage « transmis par des femmes » et un autre « transmis par des hommes, constituer un « matrimoine » / « patrimoine », une telle classification des créateurs selon le sexe est une démarche ségrégative, aberrante, tout aussi contestable qu’une initiative antérieure.
En 2013, déjà, Le Dictionnaire universel des créatrices avait fait un recensement de la contribution des femmes au patrimoine culturel mondial, alléguant qu’il donnerait « une généalogie aux femmes », un « repérage culturel pour se former »: « les hommes l’ont déjà, eux, et les femmes ont jusqu’ici été sommées de s’identifier aux grandes figures masculines » [10], propos où s’entend le parti pris militant au détriment de l’enjeu. Il n’y a pas de « généalogie de femmes » ou de généalogie d’hommes », c’est là une idée folle qui falsifie l’histoire de l’art et les conditions de la création des œuvres de l’esprit. On ne peut que refuser cette conception séparatiste qui veut transmettre un héritage de ressentiment et désorganiser, avec une méconnaissance fatale, des lignées de culture entre artistes et penseurs.

L’oubli social d’une œuvre fait partie de l’héritage d’une génération. Cet oubli a de multiples causes : l’effacement d’une génération par une autre, les modes intellectuelles, culturelles, des mouvements novateurs, des controverses, des transformations techniques, le contexte biographique [11]. Cet oubli touche des hommes comme des femmes, selon les périodes historiques, ainsi, par exemple, François Poullain de la Barre, (1647-1773), « au dix-neuf siècle semble définitivement oublié » [12], jusqu’à ce que, en 1949, Simone de Beauvoir le cite en exergue [13] au Deuxième sexe.
Les moyens d’aujourd’hui – radios, télévisions [14], l’organisation, des archives, leur numérisation, leur consultation sur Internet – donnent des possibilités considérables pour retrouver, découvrir, redécouvrir des auteurs à travers les siècles. Tous les moyens de pallier l’oubli social, cependant, ne se valent pas.
Dans la nuit du 25 au 26 août 2015, l’association Osez le féminisme a « féminisé » tout un quartier de Paris (l’île de la Cité) et rebaptisé les plaques des rues existantes avec des noms de femmes, (Opération FémiCité.) L’idée était d’attirer l’attention de la Mairie de Paris afin d’augmenter les statistiques du nombre de noms de femmes donnés à des rues parisiennes. Parmi les noms choisis, selon les goûts de l’association [15], le nom d’Élisabeth Jacquet de la Guerre, « une compositrice et grande musicienne qui a joué à la cour au XVIIe siècle », gratifiant cette époque d’« époque pendant laquelle le patriarcat était vraiment dominant », mention qui n’est pas au premier plan du travail qu’a publié, en 1995, Catherine Cessac sur cette musicienne [16].
Répondant à l’appel de cette association, en décembre 2016, le Conseil de Paris décida d’honorer la mémoire de Jacqueline (Worms) de Romilly (1913-2010), en donnant son nom à une « placette », à la jonction de la rue Descartes et de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, (Paris 5e). Ce geste honorifique ajoutera aux statistiques, mais c’est une vaine gloire car il est plus que compatible avec le délaissement de l’œuvre et des combats de J. de Romilly.

Quand une œuvre est tombée dans l’oubli, c’est le travail des vivants contre l’ignorance, contre l’indifférence au « travail de penser », pour reprendre l’expression d’Hanna Arendt, qui peut réveiller l’œuvre, la transmettre et l’ouvrir à l’activité créatrice d’autres générations.

[1] Le Studio de l’inutilité, Champs essais, Flammarion, 2014, p. 289-290.
[2] Florence NIGHTINGALE (1820 – 1910) – Medarus
Florence Nightingale – International Bureau of Education – Unesco
[3] L’éducation des filles préoccupait les humanistes. Thomas More (1478-1535), le catholique, donna une éducation de haut niveau à ses filles.
[4] Nochlin Linda, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? », in Femmes, art et pouvoir, Éditeur, Jacqueline Chambon, 1993.
[5] http://laplumedeloiseaulyre.com/?p=3439
[6] Elle fit d’autres portraits de sa fille, dont un de Julie, âgée de 7 ans, se regardant dans le miroir La relation mère-fille fut peu « souriante », déchirée de conflits. Julie mourut à 39 ans. Élisabeth Vigée Le Brun perdit sa seconde fille en bas âge.
[7] Stendhal, De L’Amour, folio Gallimard, 1980, chap. LVI, p. 220.
[8] Lili BOULANGER, (1893-1918). Ce qu’a dit d’elle le chef d’orchestre Igor Markevitch : « En tant qu’ami de la France, je voudrais vous dire ma surprise que Lili Boulanger ne soit pas considérée pour ce qu’elle est : c’est à dire la plus grande des femmes compositeurs de l’Histoire de la Musique ! (…) elle était la première femme à être envoyée à Rome comme premier Grand Prix (…) elle écrivit des œuvres remarquables avec une précocité qui fut aussi étonnante que celle d’un Arthur Rimbaud ou d’un Raymond Radiguet. Au moment où la tendance générale des créateurs français était celle qui allait trouver sa raison d’être dans l’obédience d’Erik Satie, et culminer avec le Groupe des Six naissant, elle écrit des œuvres monumentales qui sont des œuvres religieuses avec chœurs, soli et orchestre. Voilà donc une jeune fille occupée à toute autre recherche, avec une indépendance totale », Lili Boulanger, sur musicologie.org] [France-musique lui a consacré toute la semaine du 8 au 12 février 2016].
[9] Nadia BOULANGER, (1887-1979) Nadia Boulanger – Bruno Monsaingeon
[10] Éditions Des Femmes, novembre 2013 ; eBook novembre 2015.
[11] Marie Antonietta Trasforini: « Du génie au talent: quel genre pour l’artiste? », Cahiers du genre, n°43, 2007, L’harmattan, p. 128-129.
[12] Martine Reid, Préface à De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 10.
[13] Au début du tome 1: « Tout ce qui a été écrit par les hommes au sujet des femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie » ; un peu plus loin, il y a une autre phrase que Simone de Beauvoir n’a pas retenue : « Il faut considérer que ceux qui ont fait ou compilé les lois étant des hommes ont favorisé leur sexe, comme les femmes auraient peut-être fait si elles avaient été à leur place… », De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 65; p. 67-68.
[14] En ce début 2017, Arte diffuse une série documentaire « Les Oubliés de l’histoire », sur des destins d’hommes et de femmes hors du commun, et oubliés. Ainsi Jacqueline Auriol (1917-2000) première femme pilote d’essai en France ; au titre d’ancienne élève de l’École du Louvre, elle fit la rénovation de la décoration de l’Élysée quand Vincent Auriol, (son beau-père) s’y installa en tant que premier Président de la IVe République.
[15] Des rues de Paris renommées pour honorer les femmes | Le Figaro …
[16] Catherine Cessac, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Une femme compositeur sous le règne de Louis XIV, Actes Sud, 1995. (France-Musique a consacré des émissions à cette musicienne, le 5 mars 2014 et toute une semaine d’émissions du 3 au 9 octobre 2015).

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :