« ON NE NAÎT PAS… ON LE DEVIENT »

Addenda au texte UN PARTICULARISME DE SEXE

 

– « On ne naît pas chrétien, on le devient »
Tertullien

– « at homines, (…) non nascuntur, sed finguntur.
« On ne naît pas Homme, on le devient 
»
Érasme
[De Pueris instituendis, 1529]

– « On ne naît pas génie, on le devient »
Simone de Beauvoir
[Le Deuxième sexe, folio essais, Gallimard, 1976
Tome 1, 2e Partie, I. p. 228 ; 3e Partie, II, V, p. 377]

– « On ne naît pas femme, on le devient »
Simone de Beauvoir
[DS, t.2, chap. 1, p. 63]

 – « On ne naît pas mâle, on le devient »
Simone de Beauvoir
Tout compte fait
[Gallimard, folio, 1972, p. 614]

 

La sentence de Simone de Beauvoir – « On ne naît pas femme, on le devient » -, est devenue culte. Et pourtant, elle est une parmi d’autres variations du même moule, comme on peut le voir dans les citations mises en exergue, chacune affichant un particularisme, à l’exception de la sentence d’Érasme.
« Si les arbres naissent arbres, (…), les chevaux naissent chevaux, (…) les êtres vivants qui font partie de l’espèce humaine, ne naissent pas, [non nascuntur] ils ont à être formés, façonnés [finguntur] pour être des hommes [homines] qui appartiennent au genre humain (…) », telle est, pour Érasme, le « précepteur de l’Europe » [1], la condition humaine fondamentale.
Dans le contexte de 1949, en disant que « l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point que l’on dit en français les « hommes » pour designer « les êtres humains » « le sens singulier du mot « vir » s’étant assimilé au sens général du mot « homo », [DS, t.1, p. 16], Simone de Beauvoir mettait une certaine confusion là où il n’y en a pas – [En latin : vir désigne homme (le mâle) opposé à femme (mulier) ; homo désigne l’être humain, celui qui appartient à l’espèce humaine, comme dans Homo Sapiens, comme dans « Homo sum humani nihil a me alienum puto », (Térence) : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».] -, mais ce brouillage pouvait donner, alors, plus de poids à sa sentence : « On ne naît pas femme, on le devient », [DS, t. 2, chap. 1, p. 63].
En 1972, plus de vingt ans après la parution du Deuxième sexe, dans Tout compte fait, Simone de Beauvoir réévalue son attitude touchant la condition de la femme.
Elle « reprend à son compte » la sentence de 1949 et sa thèse que « la féminité est une construction culturelle et non une donnée naturelle », thèse qui a besoin, dit-elle, d’être complétée : « la virilité non plus n’est pas donnée au départ », « On ne naît pas mâle, on le devient », [2]. Ce qui réinterroge la sentence première, répétée aujourd’hui comme un mantra, mise à la mode du genre, présentée comme une anticipation, voire une équivalence de la notion de genre.
Dans les pages qui suivent, Simone de Beauvoir continue de commenter sa propre évolution sur différents points. Concernant la relation de la femme à l’homme, « elle se range, dit-elle, du côté des féministes qui veulent garder à l’homme une place dans leur existence et dans leur lit », « elle répugne absolument à l’idée d’enfermer la femme dans un ghetto féminin » [3]. Simone de Beauvoir entend se démarquer des femmes « que la haine des hommes pousse à récuser toutes les valeurs reconnues par eux, à rejeter tout ce qu’elles appellent des “modèles masculins”. » Et elle poursuit [4] : « … Il ne s’agit pas pour les femmes de s’affirmer comme femmes » mais de devenir des êtres humains à part entière. Refuser les modèles masculins est un non sens. Le fait est que la culture, la science, les arts, les techniques ont été crées par les hommes puisque c’est eux qui représentaient l’universalité » (…) « Dans les richesses que nous leur reprenons », souligne-t-telle, « nous devons distinguer avec beaucoup de vigilance ce qui a un caractère universel et ce qui porte la marque de leur masculinité ». Pour elle, si des disciplines (en particulier la psychologie, la psychanalyse) peuvent faire l’objet d’une révision, il s’agit d’une « révision du savoir », et non de sa « répudiation ».

« Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh, Présidé par Danielle Bousquet, [5] depuis 2013, condamne l’usage du terme « homme », avec ou sans majuscule, qui ne représente que la moitié du genre humain et qui n’est pas universel, contrairement à ce qu’il prétend être », [6] ;
– « Il n’y a pas plus urgent, si l’on veut construire une société égalitaire, que d’en mettre au ban non seulement la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », mais toutes les expressions qui reconduisent la domination masculine génération après génération » ; ne plus dire les droits de l’homme, mais droits humains, déclare Éliane Viennot [7].
Rejeter la valeur collective et générique du genre masculin conduit ce féminisme à voir des hommes partout, et que des hommes, à se plaindre ensuite de « l’invisibilité » des femmes, et à se lancer dans une guérilla pour « démasculiniser la langue française », au nom d’un combat contre l’« ordre masculin » qui voudrait conserver ses privilèges. Sauf que  cet « ordre masculin » n’existe pas, ni ses privilèges. Au besoin, cette militance les réinvente pour changer des règles de grammaire, fait une pétition pour changer celle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », alléguant qu’elle préparerait à « occuper des places différentes et hiérarchisées dans la société », argument indéfendable.
« L’ordre masculin » n’existe que pour une militance qui persiste à refuser les arguments des linguistes (cf. Références, Antidotes, ci-dessous), à voir des « marques de sexe » là où il s’agit des genres de la langue française, à revendiquer d’« exprimer le féminin à égalité avec le masculin » dans la langue française, ce qui lui permet de faire durer les plaisirs de la revendication, mais répand l’inculture.
On ne peut tenir pour rien que le contexte des siècles passés était bien différent de celui d’aujourd’hui. En ces années 2000, les droits donnés aux femmes leur assurent une citoyenneté complète, non seulement l’égalité des droits, mais aussi la parité dans tous les secteurs de la vie sociale, imposée par la loi (loi du 4 août 2014).

« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les règles de grammaire. Telles qu’elles sont, elles n’ont pas empêché des écrivains, des penseurs de créer des œuvres, de grandes œuvres, lesquelles, à travers des traductions dans de nombreuses langues, constituent un patrimoine de l’humanité. Briser la continuité des œuvres de culture, faire que de proche en proche, ces œuvres et ces auteurs deviennent difficiles, puis impossibles à lire, c’est franchir la ligne où commence la « répudiation ».
« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les métiers, les fonctions, les grades, les titres. La question de leur féminisation devrait être traitée avec « beaucoup de vigilance » pour distinguer entre une possible révision du savoir, au cas par cas, et la volonté féministe de marquer le féminin de façon dogmatique.
Dans le « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype », [8] il est recommandé (recommandation 2, p. 12) d’accorder les noms de métier, titres, grades et fonctions avec le sexe des personnes qui les occupent, pour ne pas « invisibiliser les femmes ». Ce qui frappe à la lecture, c’est la prétention totalisante de ces « recommandations », qui appliquent systématiquement un critère militant, peu importe le sens des mots et la cohérence de la langue française.
Ainsi, il faut éviter de dire « Madame le maire » et préférer « Madame la maire » : on ne pourrait pas dire, fait-on remarquer, « le maire est enceinte », mais dire « la maire est enceinte » ne prête pas moins à confusion. [Reste Stendhal, cité par Simone de Beauvoir, (DS, t.1, p. 407) : « Parce qu’il était séduit par la jolie mairesse qui se disposait à célébrer son mariage ». Ainsi la mairesse peut exercer sa fonction, être jolie, voire enceinte.]
Marquer par principe l’identité du sexe n’a rien à voir avec l’égalité mais avec l’obsession féministe de symétriser, pour que ce soit « comme les hommes », « autant que les hommes ». Jusqu’à l’absurde.
Maître Tseng, est une femme. Qui oserait se donner le ridicule de féminiser un titre qui représente l’art du thé, l’un des plus hauts degrés de civilisation ?
Le titre de Meilleur Ouvrier de France (MOF) – Nathalie Galderini, sacrée Meilleur Ouvrier de France en 2004 ; – le Chef Andrée Rosier MOF en 2007 ne se féminise pas, sauf à croire que les hommes auxquels il avait été attribué jusqu’ici l’ont mérité du fait qu’ils étaient des hommes. Le concours de Meilleur Ouvrier de France, qui existe depuis 1924, honore de ce titre prestigieux quiconque met à l’honneur l’excellence et le savoir-faire pour plusieurs corps de métiers de l’artisanat. Ce titre ne met pas seulement à l’honneur la personne qui le porte, il honore la lignée de ceux auxquels quelqu’un succède. Une femme qui s’inscrit dans cette continuité de la transmission des traditions, de l’excellence et du savoir-faire d’un corps de métier, n’est pas moins « visible » avec le titre de Meilleur Ouvrier de France qu’un homme qui s’y inscrit avec le titre de Meilleur Ouvrier de France.

Le critère choisi par la militance féministe de la « visibilité » des femmes, dont des règles de rédaction, des graphies matérialisent encore plus le caractère visuel, – « pour que les femmes comme les hommes soient inclus.e.s, se sentent représenté.e.s et s’identifient » -, est un critère sensoriel, le plus propre à enfermer les femmes dans une spécification de sexe.
Après avoir tant réclamé de ne pas « essentialiser » la femme, contraindre une femme à s’identifier, de façon obsessionnelle et en toutes choses, comme femme est une « essentialisation » sous une autre forme, et, de surcroît, la substitution à une domination dite « masculine » d’une domination féministe, – néanmoins domination -, qui ne sert qu’elle-même et ne sait plus où s’arrêter.
La sentence de 1949 est à resituer à l’horizon de la sentence d’Érasme: une femme ne naît pas « un être humain à part entière », elle a à le devenir.

NOTES

[1] Jean-Claude MARGOLIN, ÉRASME, Précepteur de l’Europe, Julliard, 1995.
[2] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, folio, 1972, p. 613-614.
[3] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 626.
[4] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 627-628.
[5] Cf. AUDITIONS I, II, III.
[6] Cf. p. 4 dans Contribution du HCEfh à la consultation nationale sur les programmes de l’école et du collège (cycles 2, 3 et 4) Contribution n°2015-0612-STE-017 destiné au Conseil Supérieur des Programmes, le HCEfh fait des suggestions pour que des règles de rédaction « rendant visibles les femmes autant que les hommes » soient systématiquement observées dans les programmes scolaires afin de construire une société d’égalité.
[7] Étudier le point de vue historique est une démarche légitime en terme de connaissance, mais s’en servir, comme le fait Éliane Viennot, pour réécrire l’histoire et démanteler la langue française est autre chose.
[8] [PDF] 
Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype

RÉFÉRENCES ACCESSIBLES EN LIGNE

– CARPENTIER, Elisabeth, 1986
L’homme, les hommes et la femme. Étude sur le vocabulaire des des biographies royales françaises (Xle-Xllle siècle)
– HERESCU, N. I, 1948
Homo-Humus-Humanitas, Préface à un humanisme contemporain
– MATTHIEU, Cécile, 2007, Sexe et genre féminin : origine d’une confusion théorique La linguistique 2007/2 (Vol. 43)

ANTIDOTES
– Alain BENTOLILA
« Le masculin l’emporte sur le féminin ». Changer notre grammaire ? C’est un faux combat et Genre et Sexe: la langue française coupable de discrimination ?
– Jean-François REVEL
Site consacré à Jean-François Revel et son œuvre.
chezrevel.net/le-sexe-des-mots/‎
– Jean-Jacques RICHARD
Ce que propose ce site Grammaticalité et grammaire française
Les genres : masculin et féminin ; vraiment ?
Epicène, qu’est-ce à dire ?

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