Du fondamentalisme linguistique ou de la tentation de rectifier la pensée par le langage

Christian VANDENDORPE
(Département des Lettres françaises Université d’Ottawa)
http://www.uottawa.ca/academic/arts/lettres/vanden.html

En mourant, le Centaure Nessus réussit à convaincre la belle Déjanire, qu’il venait d’essayer de violer, de recueillir son sang et sa semence pour en faire une teinture dans laquelle il lui suffirait de tremper la tunique de son époux, Héraclès, pour s’assurer sa fidélité éternelle. Ultime ruse ! Lorsque Héraclès endossera la fameuse tunique, elle lui brûlera la chair jusqu’à l’os, sans qu’il puisse s’en débarrasser autrement que par la mort.
Je propose de voir dans le mythe grec une métaphore du rôle que joue le langage dans l’épistémè contemporaine. Le langage est devenu notre tunique de Nessus. Là où la rhétorique classique percevait des gouffres entre la pensée et la parole, l’opinion commune tend aujourd’hui à voir une étroite continuité, et même à considérer la pensée comme un simple succédané du langage. Une telle attitude, qui justifie la conviction que l’on peut modifier la société rien qu’en changeant les mots, a déclenché dans les années 80 une croisade qui vise à reformuler des domaines entiers du vocabulaire de façon politiquement correcte (désormais p.c.).

Un cas exemplaire : Comment parler des handicapés?

Un guide publié par le Secrétariat d’État du Canada au début des années 1990 établit d’entrée de jeu que “ La langue écrite et parlée joue un rôle déterminant dans la formation des idées, des perceptions et, en définitive, des attitudes du public ” (p. 1). Il s’ensuit que “ les expressions méprisantes et dépassées ” doivent être remplacées “ par des termes précis et descriptifs ” et que “ Tout comme les femmes et les minorités visibles, les personnes ayant une déficience demandent que les médias emploient les mots justes lorsqu’ils parlent d’elles ou qu’ils traitent des sujets qui les concernent ” (p. 2). À part le fait déjà significatif, et sur lequel nous reviendrons, qu’un groupe revendique le droit d’imposer à la collectivité une façon “ correcte ” de parler de lui, on ne peut en principe qu’adhérer à l’idée d’éviter les expressions méprisantes à l’endroit de tout ensemble de personnes, quel qu’il soit. Mais, en avançant dans la lecture du Guide, on en vient vite à constater que ces “expressions méprisantes” visées ici englobent en fait aussi des termes traditionnellement neutres dans l’usage courant et que les ressources expressives de la langue sont remises en cause à un plan plus profond.
Ainsi, pour parler du groupe qu’ils représentent, les auteurs du Guide ne rejettent pas seulement des noms communs tels “ infirme ” (à remplacer par “ personne ayant une déficience physique ”), “ patient ” (“ personne ayant une déficience ou une limitation fonctionnelle”), “ aveugle ” (“ personne ayant une déficience visuelle ”), “ sourd ” (“ personne malentendante ” ou “ personne ayant une déficience auditive ”) et ainsi de suite. Dans la foulée, ils proposent d’éliminer l’expression “ personne normale ” au profit de “ personne n’ayant aucune déficience ou limitation fonctionnelle ”. L’opération d’édulcoration du langage va même plus loin et vise des verbes tels que “ souffre de ”, “ est atteint de ” et des mots comme “ attaque ” ou “ convulsion ” (qu’il faudrait remplacer par “ crise ”), qui seraient à bannir parce qu’ils “ traduisent une douleur constante, un désespoir inexorable ” (p.6). On ne dira donc plus que quelqu’un “ souffre de schizophrénie ”, mais qu’ “ il a la schizophrénie ”. Et, dans un zeugme hardi, le rédacteur n’hésitera pas à écrire: “ C’est le cas des personnes qui ont l’épilepsie, l’hémophilie, des problèmes d’apprentissage, une déficience intellectuelle ou des problèmes de santé mentale ” (p. 7). Plus fondamentalement, le Guide met en cause le système de nomination de la langue en proposant de remplacer “ un handicapé ” par “ une personne ayant une déficience ” (p. 5). Peut-être parce que le nom tend à réifier la personne qu’il désigne? Mais alors, ne faudrait-il pas aussi bannir des termes comme fumeur (personne qui fume), joueur (personne qui joue), etc.? Et que dire de tous les termes qui stigmatisent des comportements socialement réprouvés, et au moyen desquels on enferme un individu dans la faute qu’il a commise, tels voleur, trafiquant, criminel…? À la limite, c’est tout le fonctionnement du système constitué par un verbe copule suivi d’un nom attribut qu’il faudrait éradiquer, car la réification n’est pas moins grande dans des énoncés du type “ X est professeur ” ou “ X est étudiant ”, par lesquels s’établit une correspondance totale entre l’être de X et son état professionnel.
En fait, ce que vise à promouvoir ce Guide, ce n’est pas une plus grande précision de l’expression, comme l’annonce le texte d’introduction, mais une aseptisation du langage en tout ce qui concerne un groupe spécifique, par le bannissement de noms et de verbes précis au profit d’euphémismes dont le pouvoir informatif est inversement proportionnel à leur longueur. Une telle démarche a-t-elle des chances de s’imposer dans le langage commun? Il est permis d’en douter. La circonlocution est en effet contraire à la loi d’économie par laquelle le langage spontané tend normalement à couper au plus court afin de mettre le moins d’écrans possible entre la pensée et son expression. Cette loi d’économie semble bien être une des règles de l’échange langagier. Il est certes possible de la contourner, notamment par le jeu des figures, afin de créer un effet de surprise et de désautomatiser la perception, ou en recourant au pléonasme afin d’assurer une parfaite compréhension du message. Mais ces derniers procédés ne sont acceptés que dans la mesure où le supplément de traitement qu’ils exigent est compensé par un supplément d’effets de sens. Sans quoi, on recourra naturellement à des raccourcis. C’est pour cela, notamment, que la métonymie est si fréquente dans le langage courant au point de ne pas être perçue dans bien des cas. À titre d’exemple, le garçon de café qui, pour parler d’un client indélicat, dit à son patron “ Mon omelette est partie sans payer ” ne vise pas à faire une image de rhétorique, mais à véhiculer rapidement un contenu d’information, en comptant sur les contraintes contextuelles pour assurer une interprétation correcte du raccourci métonymique.
Par une curieuse inconséquence, le même Guide, après avoir rejeté comme inadéquats les termes de la langue commune, va soutenir une position tout à fait opposée, en demandant que l’on applique les termes du langage courant, même s’ils sont inexacts, pour référer à certaines activités des handicapés : “ Ainsi, les personnes qui utilisent un fauteuil roulant vont prendre une marche, les personnes ayant une déficience visuelle voient ce que vous voulez dire ” (p. 7). On aurait pu croire que la reconnaissance du fonctionnement métaphorique du langage serait susceptible de prémunir contre une vision essentialiste et étymologique du vocabulaire. Il n’en est rien : preuve supplémentaire que, pour être actif, un filtre idéologique n’exige pas de son porteur un quelconque souci de cohérence (voir Angenot, 1991).
En résumé, ce Guide est tout à fait représentatif de la pensée politiquement correcte et des procédés qu’elle utilise. On l’a vu en ce qui concerne ses postulats, qui posent un lien direct entre langage et formation des idées. On le voit aussi dans les ressorts auxquels cette idéologie fait appel. Le premier de ceux-ci consiste à culpabiliser les locuteurs en leur faisant reproche d’utiliser des termes “ méprisants ” à l’égard d’un groupe donné. Le second est de menacer d’exclusion sociale quiconque continuerait à utiliser ces façons de parler: c’est le message que connote le terme “ dépassé ” dans la note liminaire évoquée plus haut.

Les écueils de la féminisation

Depuis la fin des années 70, les locuteurs du français sont confrontés à l’impératif de ne plus “occulter” le féminin et de rendre la femme “ visible ” dans les textes. Pour ce faire, il n’y aurait, semble-t-il, qu’à généraliser la marque du féminin. À partir du moment où l’on a ainsi admis que la marque du genre correspondrait à la réalité de la différence sexuelle et qu’elle serait entièrement recouverte par elle, la lettre e est devenue en français le symbole du féminin et son absence, une négation intolérable.
Au Québec, après que Louky Bersianik eut publié L’Euguélionne (1976), ouvrage qualifié de “ bible des féministes ” (Lori Saint-Martin, 1990: 118), tout un chacun se mettra à dénoncer les problèmes du genre en français. L’idée va dès lors s’imposer que le français serait une “ langue sexiste, langue à changer, langue à libérer ”, selon les mots de Margaret Andersen. S’appuyant sur l’équation selon laquelle le genre grammatical recouvrirait le sexe, cette dernière prend personnellement offense du fait que les noms d’arbres soient masculins et, “ en guise de protestation ”, va jusqu’à proposer un poème qu’elle a rédigé, où ils sont au féminin:
[…] « oui, même le saule pleureur, le premier à faire entrevoir l’arrivée du printemps est mâle […] Alors veux-tu amie, que nous inventions la giroflière, la tulipière, qu’empêche que ce soit une campêche, arbres franches à fruits douces, l’abricotière et la cerisière […] » (1983: 39).
Quand le ressentiment se nourrit de sa propre rumination, il est probablement inextinguible.

Chez Luce Irigaray, non seulement le recouvrement du genre par le sexe est-il total, mais ce recouvrement a gagné toutes les zones du vocabulaire, y compris celui des objets: “ Un travail patient sur le genre des mots révèle presque toujours leur sexe caché ” (1990b: 85-86). Le raisonnement est imparable dans sa circularité: le genre correspondant au sexe, tous les mots doivent avoir un sexe correspondant à leur genre. Pour le faire apparaître, il suffit de reprendre une caractéristique attribuée au féminin, comme de désigner de préférence des choses plus petites que le masculin: on montrera ainsi que le mot “ château ” est de sexe masculin! Et les cas qui contreviennent à ce parfait binarisme sexuel seront tout simplement niés en attendant d’être rectifiés: “ Je préfère supprimer le neutre que le développer. Ainsi un enfant n’existe pas ” (1990a : 19). L’enjeu n’est rien de moins que de faire en sorte “ que la sexualité ne soit pas refoulée inégalement une nouvelle fois par des processus linguistiques et juridiques complices ” (1990a : 19).
Les bases d’une action positive sur la langue sont dès lors posées et affirmées avec une remarquable assurance:

Les différences entre les discours des hommes et des femmes sont donc des effets de langue et de société, de société et de langue. L’une ne peut pas être changée sans l’autre. (…) L’enjeu du discours et celui de la langue peuvent être utilisés délibérément pour obtenir plus de maturité culturelle, plus de justice sociale. (1990b: 38-39)

Il n’est pas sans intérêt de signaler que Luce Irigaray était psychanalyste et qu’elle a été disciple de Lacan. Nous reviendrons sur cet aspect lors de notre discussion des racines philosophiques du courant p.c.

Tout comme dans le Guide des handicapés, on retrouve ici un processus binaire de quadrillage du monde: pour un certain féminisme, le sexe féminin et le sexe masculin s’opposent absolument, et occupent chacun des positions symétriques sur l’échiquier linguistique. Toute position intermédiaire (enfants, transsexuels) doit donc être purement et simplement niée. On sait qu’un certain nombre de mots transgressent le découpage générique. C’est le cas de tous les termes qui désignent un homme par un terme féminin: termes du vocabulaire militaire (vedette, recrue, sentinelle, estafette, ordonnance, vigie, bleusaille…), termes péjoratifs (canaille, fripouille, vadrouille…) ou mélioratifs (Son Excellence, Son Altesse, Sa Sainteté, Sa Majesté…). Certains mots sont d’un genre instable, tel le mot “ gens”. Ainsi, on dit : “ Ce sont de bonnes gens, mais pas bien malins ”. Qu’à cela ne tienne! Anne-Marie Houdebine nous apprend que la commission Roudy, chargée d’étudier en France la féminisation des noms de métier, s’était penchée sur les cas de transgression et que “ Dans un souci de cohérence linguistique et idéologique, des procédés de masculinisation et des formes masculines mâles avaient aussi été proposées…” (1987: 34. On notera au passage le redoublement du terme linguistique “ masculin ” par le terme sexuel “ mâle ”, souligné par nous). Ces formes n’ont pas été retenues dans la circulaire du 11 mars 1986 (Journal officiel du 16 mars) et l’article cité ne donne aucun détail sur cette liste. Dommage! On peut se demander notamment si une forme masculine avait été proposée pour le mot “ personne”, ce mot étant décrit ailleurs, par la même linguiste, “ comme suscepti­ble d’être porteur d’une valeur sexuée” (1988: 127).
Quand bien même on aurait rectifié tous les cas de trans­gres­sion, afin de bien aligner le genre sur le sexe, il faudrait ensuite s’en prendre aux pronoms. Comment accepter en effet que le pronom lui puisse désigner un être masculin en position de sujet et un être masculin ou féminin en position de complément d’objet indirect (Je veux lui dire, à Hélène…)? Et continuera-t-on d’utiliser ces pronoms génériquement ambigus que sont les “ je ”, “ tu ”, “ nous ” et “ vous ” : ne faudrait-il pas les doter d’une forme féminine ? Des efforts en ce sens sont en cours comme en fait foi la parution d’un recueil intitulé Plusieures de Louise Cotnoir, mais on reste loin d’une normalisation. Enfin, profondément enracinée dans le fonctionnement du français, existe une règle qui joue au niveau du pur signifiant et dont la prévalence sur l’accord logique est totale: l’euphonie. En disant “ son orange” plutôt que “ sa orange”, le parlant français reconnaît qu’il vaut mieux faire une entorse à la règle d’accord plutôt que se contrain­dre à un hiatus qui viendrait briser le rythme du discours. On dira donc “ son épouse” ou “ son amante”, en regard de “ sa maîtresse ” et personne ne songera à voir là une masculinisation quelconque desdits termes, même s’ils sont précédés d’un déterminant masculin. Le fonctionne­ment incons­cient de l’euphonie rend donc irrémédia­blement caduque toute réforme du français qui viserait à systématiser les faits de genre au plan morphologique et des accords. Il est curieux qu’aucun des projets de réforme n’ait abordé cet aspect de la question. Pour être parfaitement cohérent, un projet de nettoyage du genre en français en serait-il réduit à proposer un retour à la forme médiévale par laquelle on élidait le possessif féminin devant une voyelle (m’amie)?
Mais une réforme qui pousserait la logique à ce point contribuerait à ancrer davantage l’idée que le genre féminin est consubstantiellement lié au sexe féminin, qu’il en représente l’essence. Or, si une telle idée s’implantait dans la conscience collective, il n’est pas inconcevable que, “ dans un souci de cohérence linguistique et idéologique”, une future Commission propose d’aligner le genre des organes sexuels spécifiques sur le sexe de leur porteur et que l’on rectifie tous les mots qui y contreviennent. Pour excessive qu’elle puisse paraître, une telle hypothèse ne serait que l’aboutissement logique de ce que l’on peut considérer comme un fondamentalisme linguistique. Comment désigner autrement une idéologie qui veut obliger chacun à sexuer son discours? En enfermant l’expression individuelle dans des frontières génériques rigides, on ne fait que transporter au plan de la culture une bipartition physiologique qui cadastre chacun dans ses signes sexuels apparents. Or, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer cet apartheid sexuel (Namaste, Rothblatt).
Mais, à supposer que l’on parvienne à bien aligner la morphologie du féminin et du masculin sur une bipartition sexuelle stricte, il resterait encore l’écueil de la mise en discours, où la visibilité du féminin ne peut être acquise qu’au prix de la redondance systématique des marques d’accord et des reprises anaphoriques. Or, la redondance est probablement la faute capitale pour un texte, et que l’on pardonnera le moins facilement: en allant à l’encontre du principe d’économie déjà évoqué, celle-ci tend à infantiliser le lecteur, qui se demandera pourquoi on sous-estime à ce point ses capacités d’entendement, et à faire bon marché du seul capital qui lui appartienne en propre : le temps. Las de se faire répéter deux fois la même chose, le lecteur réagira en accélérant ses stratégies d’écrémage du texte, au risque de manquer des segments d’informations, ou en se détournant carrément du texte en question. Seule une administration peut compter sur sa force d’inertie, l’anonymat de ses rédacteurs et le côté incontournable de ses directives pour se risquer à proposer des textes rectifiés au féminin. À titre d’exemple, on lira ci-dessous un extrait du règlement d’une université montréalaise:
« La doyenne, le doyen transmet à chaque membre du jury un exemplaire du texte de la thèse ainsi que le formulaire d’évaluation et lui précise l’échéance pour la transmission du rapport. Elle, il informe l’auteure, l’auteur de la thèse de la composition du jury ». (1994).
En dépit de son poids institutionnel, le rédacteur de ce texte a cependant eu des scrupules à aller jusqu’au bout de sa logique et à imposer un double rôle générique aux participes passés:
« Sur recommandation du Sous-comité, la doyenne, le doyen désigne, parmi les membres du jury, une présidente, un président du jury qui doit normalement être rattaché à l’Université ».
En plus de créer des difficultés de lecture chez tous les usagers, on peut s’attendre à ce que des textes de ce type renforcent, paradoxalement, un sentiment de frustration chez certains qui s’étonneront de ne pas retrouver partout une marque du féminin qu’on a mis tant de soin à démarquer du masculin, au nom de l’égalité des genres. Loin de créer l’harmonie attendue et la visibilité de la femme, la féminisation des textes aura pour effet de créer des attentes qui ne pourront jamais être entièrement satisfaites. Avec, pour conséquence, que l’absence du e symbolique sera de plus en plus ressentie comme une intolérable place vide.
Pourtant, il existe un moyen bien simple d’éviter ces problèmes de redondance, c’est d’utiliser un système triadique reposant sur deux termes, l’un marqué et l’autre non marqué. Dans le cas de l’indo-européen, le masculin est non marqué, ce qui lui permet de désigner aussi bien l’ensemble des hommes et des femmes que les seuls hommes. Le féminin, au contraire, est marqué et ne vaut que pour les femmes. Ce type de fonctionne­ment, qui est à la fois binaire et asymétri­que, apparaît spontanément, c’est-à-dire sans qu’il ait fait l’objet de prescriptions grammaticales formelles, lorsque la langue traite de réalités complémen­tai­res: celles-ci sont normalement conjoin­tes sous l’une des deux formes, mais disjointes quand on veut les opposer. Qu’on pense, par exemple, à la paire lexicale jour/nuit. Quand la mention de la nuit n’est pas requise par le contexte, le langage naturel l’escamote tout simplement et subsume les deux termes du couple dans le premier, qui prend alors une extension plus large. Opposé à la nuit, le jour ne dure normalement que de 12 à 18 heures, mais il en compte 24 dès lors qu’il est employé seul. Dans les échanges linguistiques, chacun comprend que, si je dis avoir passé “ huit jours ” dans un pays lointain, les nuits devaient être incluses, tout comme elles le sont dans l’énoncé “ une semaine compte sept jours ”. De même, la terre s’oppose à l’Océan, mais les deux se confondent sous le premier terme, alors écrit avec une majuscule, quand on passe à une percep­tion globale des deux entités: l’étude des mers et océans appartient bien à la géographie de la Terre. Dans ces cas, et quantité d’autres, le terme non marqué est bivalent, susceptible de ne désigner que sa propre réalité sous une forme réduite ou d’accéder à un niveau de significa­tion différent et plus englobant. Ce système triadique est fort économique et contraste avec le système binaire symétrique évoqué plus haut. Au lieu de dire que “ le masculin l’emporte sur le féminin ”, il serait donc plus juste de dire que le masculin peut englober le féminin, en perdant alors sa composante sexuelle, ou ne désigner que la seule réalité mâle. Catherine Kerbrat-Orecchioni appelle ce phénomène, observable sur quantité de mots, de l’auto-hyperonymie: ce sont des mots susceptibles de jouer sur un sémantisme à portée variable.

En ce sens, on sait que, jusqu’à tout récemment, la tendance du français était d’utiliser le masculin de plus en plus à la façon d’un neutre, au point qu’une linguiste comme Marguerite Durand (1936) prédisait même la disparition du genre féminin. Cette observation, qui s’appuyait sur le long terme, s’est attiré les foudres de Marina Yaguello et a été contrecarrée à partir du moment où le mouvement de féminisation des termes de profession a pris de l’ampleur. Plus on féminise, en effet, plus le masculin tend à ne recouvrir que la seule réalité mâle et à ne plus être disponible comme forme non marquée.
Il est ironique de noter que l’anglais, qui a battu la marche de la féminisation dans les années 70 et qui est invoqué en modèle par nombre de féministes au Québec, est allé dans un sens opposé, en privilégiant des formes épicènes, où la marque du genre est rendue invisible. Ainsi cette langue remplace-t-elle systématiquement les suffixes -man par -person; ou, encore, par souci d’économie, y réduit-on le mot à sa forme de base: chair au lieu de chairman, worker au lieu de workman. Quant au possessif his/her qui, avec le pronom personnel de la troisième personne, restait l’une des deux marques du genre dans le discours, il est de plus en plus remplacé par l’unigenre their. Cette forme s’est répandue au Canada depuis que le très influent Globe and Mail a officiellement proposé l’adoption de cette forme pour les expressions du type “ To each their own” en lieu et place du his/her, décrit comme “ jerky and stiff” (28/10/1989). Il est à prévoir, comme le fait Dennis Baron (1986), que ce mouvement de neutralisation du genre se poursuivra et que la forme they finira par remplacer les formes he/she.

L’argument majeur des tenants de l’affichage du féminin au côté du masculin est que, faute de ce redoublement systématique, on tendrait à oublier la femme occultée derrière l’homme, au mépris de la justice élémentaire. Mais en est-on si sûr ? Tout dépend de la façon dont on conçoit les rapports entre représentations mentales et structure linguistique.
On cite régulièrement comme preuve de la soi-disant occultation de la femme par le masculin générique le petit récit suivant : “ Blessé dans un accident de voiture où il vient de perdre son père, un enfant doit subir une opération chirurgicale d’importance. Aux urgences, le médecin déclare qu’il ne peut l’opérer parce que c’est son fils ” (Houdebine, 1987: 18-19). Question: pourquoi le médecin peut-il dire cela? Réponse: parce qu’il est sa mère. Devant la difficulté d’interpréta­tion généralement suscitée par cette histoire (difficulté renforcée par l’emploi de l’anaphorique “ il ”), Anne-Marie Houdebine conclut que “ le genre masculin est associé au trait mâle; au singulier il ne fonctionne pas immédiatement comme générique, comme certains le croient ou veulent le faire croire ” (p.19). Mais l’associa­tion du médecin avec un homme n’est-elle pas plutôt due à un état du réel associé à nos représenta­tions, cette fonction étant encore peu communément exercée par des femmes dans la société où cette histoire circulait? De la même façon, il serait intéressant de mesurer la compréhension de la phrase suivante, extraite d’une enquête effectuée dans un système scolaire: “ Dans les classes maternel­les et pré-maternelles visées par notre enquête, les titulaires que les enfants apprécient le plus ont comme caracté­ristiques d’être jeunes, dynamiques et barbus ”. L’effet de surprise souvent provoqué par le dernier adjectif ne saurait provenir d’une occultation du sexe dans le terme “ titulaire ”, ici épicène, mais par la mise en échec d’une vision stéréotypée de la réalité, qui associe les titulaires de classes maternelles au sexe féminin. 

Ces exemples mettent en évidence que le signe linguistique n’est pas associé au concept mental de la même façon que peut l’être la face d’une pièce de monnaie à son revers. En réalité, la production d’un mot ou d’une expression a pour effet d’amener l’instan­ciation en mémoire d’un fragment de notre expérience rattachée à ce terme. Il en va de même pour les éléments du discours. Phénomène que les psychologues cognitivis­tes Sanford et Garrod décrivent comme suit: “ lorsqu’une phrase est rencon­trée, elle isole, dans la mémoire, la représenta­tion d’un événement dont elle est une description partielle” (1982: 645). Au lieu d’accuser de sexisme l’individu qui tend à rattacher spontanément une profession à un sexe donné, il faut plutôt voir dans son comportement la manifestation d’une prépondérance statistique du fait en question à l’intérieur d’un état de société donné.
En fait, cette articulation du cognitif et du linguistique n’est pas limitée au matériau verbal. Même des signes picturaux peuvent n’entretenir avec les représentations correspondantes qu’une relation indirecte et médiate. Par là, il faut entendre une relation qui ne contraint pas directement la représentation du signe, mais qui est médiatisée par une instance intermédiaire. Ainsi, Iouri Lotman rapporte le cas suivant:
« Les illustrations murales des temples égyptiens ont comme particularité de représenter la naissance des pharaons sous forme d’épisodes et de scènes rigoureusement répétées. Ces tableaux ont été particulièrement utilisés par les pharaons dont les droits au trône étaient contestés, comme par exemple la princesse Hatshepsout. Désirant consolider ses droits, Hatshepsout ordonna que sur les murs de Deir el-Bahari, on représentât sa naissance. Mais la modification correspondant au sexe de la reine était reportée seulement dans la signature. La représentation elle-même restait rigoureusement traditionnelle et représentait la naissance d’un garçon. Elle était entièrement formalisée et ce n’était pas la référence de la représentation d’un enfant à un prototype réel qui était le porteur d’une information, mais le fait même de l’insertion ou de la non-insertion dans le temple d’un texte artistique, dont la liaison avec la reine en question était établie seulement par l’intermédiaire de la signature. (1973 : 47)
Cet exemple montre qu’il existe une distance entre le signe conventionnel et la réalité mentale suggérée par celui-ci. Si le signe n’est pas la chose, il ne se confond pas davantage avec la représentation mentale qu’il sert à convoquer.

Intermède no 1

L’orateur s’éclaircit la gorge et commença : “ Les Québécois et les Québécoises, les Français et les Françaises, les Suisses et les Suissesses ainsi que les Belges ont en commun une langue…”. Ma voisine gloussa : “ Qu’est-ce que c’est que ce peuple qui n’est même pas fichu d’avoir les deux genres? ”
Question: Si l’orateur avait choisi de dire “ les Belges et les Belges ”, il aurait été cohérent avec une certaine logique discursive telle qu’elle est découpée par le début de la phrase, mais cela aurait débouché sur une absurdité. Par ailleurs, si l’on dit simplement “ les Belges ”, peut-on soutenir que l’extension sémantique de ce terme épicène est plus large que ne le serait celle du terme “ Français ” dans la phrase “ Les Québécois, les Français, les Suisses et les Belges ont en commun…”? Se pourrait-il qu’il n’y ait pas recouvrement exact entre le discursif et le sémantique?

Le triomphe du langage p.c.

Le mouvement de censure du langage entamé avec la féminisation s’est étendu au début des années 90 à tous les domaines d’activité. Évoquons brièvement, à titre de rappel, la réécriture des textes religieux. La dernière édition de la Bible publiée au Oxford University Press a éliminé toute référence à ce qui pouvait choquer ou crisper une minorité un peu susceptible. En plus de changements prévisibles, comme de remplacer Dieu “ le père ” par “ père-mère ”, et “ fils de l’Homme ” par “ fils de l’humain ”, la sollicitude des rédacteurs est allée jusqu’à remplacer “ la main droite de Dieu ” par “ la main puissante de Dieu ”, afin de ne pas offenser les gauchers…
Il semble qu’il n’y ait pas de limite à ces entreprises de nettoyage jusqu’à l’os des mots de la langue. Dans certains cas, on peut comprendre qu’un terme soit perçu comme dégradant pour un groupe donné et qu’on cherche à le faire disparaître. C’est ainsi qu’un avocat californien a lancé une campagne visant à expurger le lexique de tous les termes “ botanically racist” . Il affirme avoir été offensé personnellement par le nom du cactus appelé tête-de-nègre (niggerhead cactus) tout en précisant: “ I am not looking for political correctness, I just want to point out things which truly are offensive ”. La campagne, qui a été couronnée de succès, s’est étendue par la suite aux termes géographiques. Au printemps 2000, l’État du Maine a ainsi banni et rectifié tous les toponymes contenant le terme “squaw”, qui signifie “femme” en algonquin, donnant raison à une interprétation récente selon laquelle ce terme aurait une connotation péjorative.
Les institutions d’enseignement et les bibliothèques publiques sont particulièrement vulnérables à l’idéologie p.c. À Ottawa, un comité de la ville a recommandé que l’on se défasse de dictionnaires racistes, tels le Webster et l’Oxford, parce qu’ils incluaient sous les mots black et white quelques-unes des connotations rattachées à ces termes. Au sud de Londres, une école qui organisait son spectacle de Noël a remplacé le mot “ Christmas ” par “ december ” dans la chanson Happy Xmas de John Lennon, ex-chansonnier des Beatles. Raison donnée par l’autorité compétente: “ to avoid offending pupils from ethnic and non-Christian backgrounds ”. Au Japon, le romancier Yasutaka Tsutsui a cessé d’écrire pour protester contre une censure omniprésente, qui a éradiqué ou rectifié des mots tels “ servante” (remplacé par un mot anglais japonisé : maido), “ fou ”, “ aveugle ” ou “ savetier ”.

On le voit : cette idéologie s’épanouit partout où le conformisme idéologique est considéré comme une vertu cardinale, soit en raison d’un tissu social “ tricoté serré ”, soit par désir de créer un consensus favorable à la dissémination de produits culturels de masse.
Le succès de ces prescriptions normalisantes est à rapporter au phénomène que l’on désigne en anglais sous l’expression “ self-fulfilling prophecy ”. Dès lors qu’un groupe dénonce un usage linguistique comme dépréciatif et en propose un autre, l’espace du langage commun est perturbé. Les locuteurs qui recouraient à l’usage ancien en toute innocence ne peuvent plus le faire; qu’ils le veuillent ou non, cet usage est désormais connoté, voire marqué d’infamie. Deux voies sont alors possibles pour le locuteur informé: soit s’en tenir à l’usage établi et, ce faisant, s’opposer consciemment au groupe qui l’a dénoncé; soit adopter le nouveau terme afin de ne pas se laisser enfermer dans une logique de l’affrontement et de ne pas être stigmatisé publiquement comme “ dépassé ” ou comme un “ ennemi ” du groupe en question. Cette opposition peut en effet rapidement se durcir et créer des antagonismes bien réels là où il n’y en avait pas. On s’en est encore aperçu en Ontario lors de la polémique suscitée par la parution d’un Guide to non-sexist language. Pour la directrice de la publication, les critiques suscitées par ces recommandations suffisaient à prouver que “ a deeply entrenched hatred of women is there, to some extent”, ce qui rendait d’autant plus nécessaire l’ouvrage en question. Encore une fois, un raisonnement de type circulaire permet de légitimer a posteriori la mise en place d’une novlangue.

Certes, on pourrait rétorquer que c’est là le jeu social par excellence, où des groupes s’opposent les uns aux autres sur des questions données. Mais ici, le cas est particulier, parce que c’est le langage lui-même, lieu et instrument du consensus social, qui est visé. Stigmatiser des usages comme dérogatoires, en fonction d’objectifs politico-idéologiques, revient à forcer tout un chacun à pratiquer une autocensure en interdisant le débat sur la question même qui est en jeu.
L’imposition d’un langage rectifié a été facilitée par l’adoption d’une politique interventionniste des États en matière linguistique et elle est rendue inévitable par l’importance qu’ont prise dans le discours social les médias de communication, qui sont par excellence des machines consensuelles. Elle reflète aussi le rêve d’établir toute une société, voire la civilisation planétaire, sous le signe de la synchronie, en gommant la dimension historique. Le fait que la pensée p.c. américaine amalgame le trésor de la pensée occidentale sous le slogan du “ dead, white, european male ” n’est pas sans évoquer un fascisme intellectuel de triste mémoire. Mais ce slogan sert aussi des intérêts bien réels, qui ont tout à gagner au jeu de la tabula rasa. Déshistoriciser la langue et la culture permettrait de conférer aux groupes qui possèdent aujourd’hui le pouvoir culturel, c’est-à-dire les entreprises médiatiques et de consommation de masse, les moyens de modeler la civilisation tout entière. Une telle perspective, si elle se réalisait, serait tragique, car la mondialisation de la culture, pour souhaitable et inévitable qu’elle soit, ne doit pas se faire aux dépens de la dimension historique. La culture, au sens plein du terme, se développe dans le temps et dans l’espace, elle est respect du passé et de toutes les différences. C’est à cette condition seulement que l’individu peut se choisir, dans une certaine mesure, en dehors des contingences socio-historiques où son destin l’a fait naître.

Des signes semblent indiquer, toutefois, que l’idéologie p.c. est à bout de souffle ou qu’elle est maintenant susceptible d’être subvertie par son propre succès. Le langage prôné par ses tenants est en train de devenir un genre de discours, parmi d’autres. Ainsi, pouvait-on lire dans un journal québécois une traduction d’expressions tirées de The Official Politically Correct Dictionnary. Un alcoolique y est défini comme une personne dotée d’une sobriété à temps partiel; une personne chauve est capillairement désavantagée; un balayeur est un spécialiste de l’hygiène écologique (ou urbaine)… Dans la foulée, l’Américain James Garner a récrit une douzaine de contes de fées classiques en les rectifiant selon l’idéologie p.c. Un nain y est désigné tantôt comme “ a vertically challenged man ”, tantôt comme “ a differently statured man ” ou “ a man of nonstandard height ”. Cendrillon voit apparaître un homme qui se présente comme sa “ fairy godperson ” et qui tente de la dissuader d’aller au bal : “ So, you want to go to the ball, eh? And bind yourself into the male concept of beauty?”
On retrouve ici à l’œuvre le moyen le plus efficace par lequel un locuteur peut légitimement contourner la censure: c’est d’abonder dans le sens des censeurs, voire de renchérir sur leurs propos, de façon à exposer le système de pensée qui sous-tend cette position et d’en montrer le ridicule. En raison même du succès qu’il a remporté auprès des administrations de tout genre, le procédé d’euphémisation est maintenant devenu un puissant instrument de dérision et il pourrait même alimenter les blagues politiquement non correctes dont il visait l’élimination.

Intermède no 2

Un ancien colonial à qui on demandait combien il y avait d’habitants dans la ville dont il avait été administrateur à l’époque des colonies, répondit : “ Pas plus d’une centaine ”. Comme son interlocuteur s’étonnait qu’une aussi faible population ait pu donner un statut de ville à cet endroit, il se reprit : “ Ah! Mais je ne vous ai donné que le nombre de Blancs. Les indigènes étaient plusieurs dizaines de milliers. ” Des gouffres peuvent ainsi séparer les représentations sémantiques d’un même terme chez deux individus du même culture. Faudrait-il rectifier le mot habitant, sous prétexte que certains lui ont donné un contenu réduit à l’individu de race blanche ? 

À la recherche des sources

Le mouvement p.c. repose, on l’a vu par les divers exemples qui précèdent, sur une attitude essentialiste à l’égard du langage. Les mots, même les plus insignifiants, les plus conventionnels, sont automatiquement suspects. On en recherche la signification cachée, l’étymologie, et cet etymos logos, ou vrai terme, est perçu comme la vérité du mot et de ce qu’il désigne tout à la fois. Autre caractéristique: l’égalité est une vertu tellement cardinale qu’elle doit être réalisée non seulement dans le message, mais aussi dans l’apparence de ce qui est dit. Or, les explications linguistiques savantes, qui font appel à des catégories du type marqué / non marqué, ne répondent pas à cette exigence. Pas plus que la formation classique de mots composés. Ainsi, au début des années 90, le terme afro-american a été “ rectifié” sous la forme african-american, sans doute pour bien montrer que les deux composantes sont égales, et rendre l’Africain plus visible dans le composé. Ce dernier exemple confirme un autre trait déjà observé du langage p.c., à savoir le pouvoir d’un groupe d’imposer à la collectivité le terme par lequel il devra désormais être désigné et le bannissement subséquent des anciennes appellations.
Dans les milieux linguistiques, on tend à rapporter la suprématie du langage sur la pensée au triomphe de la thèse Sapir-Whorf. Dans ses recherches, en effet, le linguiste Benjamin Lee Whorf a tenté d’établir des “ affinités ” entre le langage et les normes culturelles (1969: 97). Son point de départ remonte à l’époque où il travaillait pour une compagnie d’assurances : il avait alors constaté que la façon de désigner les choses, dans le milieu social où un incendie s’était produit, pouvait expliquer un grand nombre de cas (p. 70-74). Malheureusement, son investigation n’a porté que sur le rapport entre langage et comportement, et n’a jamais sérieusement exploré si des représentations mentales individuelles ne pouvaient pas être indépendantes des mots et si ce n’est pas elles, plus que les mots, qui étaient à l’origine des comportements observés. Certes, la dominance, alors sans partage, des thèses behavioristes ne permettait sans doute pas qu’une investigation de ce genre dépasse le plan des manifestations observables et aborde la question des représentations proprement cognitives. En tout état de cause, la thèse Sapir-Whorf est le produit de son époque.

Sans vouloir minimiser l’impact de cette thèse et sa permanence aujourd’hui, je crois cependant qu’un phénomène aussi vaste que celui étudié ici est dû à des causes multiples et qu’il est l’aboutissement de diverses modifications de l’épistémè survenues au cours du XXe siècle.
La première de ces modifications, qui est la plus importante et dont les effets n’ont pas fini de se faire sentir, provient de l’exclusion progressive du référent, comme tiers obligé du discours, situé au point de confluence entre le signe et le sens. Comme le note George Steiner, ce décrochage a commencé vers la fin du XIXe siècle et est “ une des très rares révolutions authentiques de l’esprit dans l’histoire de l’Occident ” (1991: 120). En excluant le référent de son modèle linguistique, Saussure ouvrira la voie à une sémiotique de type binaire qui aura pour effet de remodeler les cadres de référence selon des formes rigoureusement symétriques, dans lesquelles les concepts s’opposent sur des axes bipolaires. En prétendant quadriller une topologie du pensable, la sémiotique a contribué à légitimer les cadres théoriques dont on a pu observer les impasses dans la réflexion sur la féminisation. L’exclusion du référent aura aussi pour effet de consacrer l’obsolescence de la notion de vérité, devenue le simple correspondant symétrique du faux. Or, à partir du moment où n’existe plus le butoir de la vérité, les perceptions se mettent à compter autant que la réalité. En fait, c’est le mot qui devient alors la réalité ultime. Il s’ensuit que tout un chacun peut se sentir offensé par un mot, un texte, indépendamment de la réalité de l’offense. L’intention de l’auteur de blesser ou non devient également non pertinente: tout comme elle a été évacuée du discours de la critique littéraire, elle tend à l’être progressivement du discours courant. La psychanalyse, qui a modifié en profondeur les mentalités, nous a en effet appris qu’une phrase pouvait être dictée par notre inconscient: l’offense, au lieu d’en être atténuée, en serait même alors considérée comme plus grave, précisément parce qu’elle émane de la partie la plus profonde, la mieux cachée et, par conséquent la plus “ vraie ”, de notre être.

En revalorisant l’activité allégorisante, Freud a aussi popularisé l’idée que de petites causes cachées pouvaient exercer des effets déterminants sur la psyché d’un individu, et par conséquent d’une société tout entière. Mais le pouvoir du langage deviendra sans partage avec la relecture que Lacan fera de Freud. Dans la théorie lacanienne, qui a joué un rôle non négligeable au cours des dernières décennies, le langage n’est pas seulement la réalité ultime, il est la vérité de l’être. Cela est très apparent dans ce manifeste qu’est le “ Discours de Rome”:
[…] « il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse du langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée. (147)
C’était bien le verbe qui était au commencement, et nous vivons dans sa création. […] la loi de l’homme est la loi du langage […] (150)
C’est le monde des mots qui crée le monde des choses […] » (155)

On peut difficilement être plus explicite: avec Lacan, le langage est devenu l’alpha et l’omega de la psychanalyse, le concentré de l’être, le grand démiurge, la cause finale. E. Amado Lévy-Valensi, commentant Lacan, en conclura tout naturellement que “ le langage peut tout, sauf abdiquer sa propre essence qui est de dire vrai” (257). Si le discours de Freud se présentait comme un discours de la science et de l’observation, celui de Lacan renoue avec le cratylisme tout en récupérant au passage les stratégies millénaires des religions révélées. En faisant du concept de vérité le mot-clé de son analyse, qui revient plus d’une dizaine de fois dans ce seul texte, et à des positions stratégiques de l’argumentation ¾, Lacan se pose en prophète de la nouvelle religion psychanalytique et établit dogmatiquement sa parole à l’abri de la contestation. Ce n’est pas un hasard s’il va jusqu’à pasticher l’apôtre Jean, dont on a observé qu’il avait, lui aussi, fait un usage massif de ce concept (Vandendorpe, 1994).
En même temps, cette enflure du linguistique se combine avec un phénomène plus large, qui tend à enfermer l’individu dans ses déterminismes socio-économiques, culturels, et génétiques. Jamais sans doute la métaphore de l’enracinement n’a-t-elle été aussi populaire. Les communautés nationales, qui se voient menacées par la globalisation rapide de l’économie et de la culture, réagissent en utilisant tous les moyens possibles pour consolider la position de la langue nationale. Les folklores locaux, qui étaient en passe de disparaître, sont revitalisés, réinventés au besoin. Ce qui est valable pour des communautés nationales l’est également pour des communautés de tout genre. Chacun se hâte de positionner ses pièces sur le nouvel échiquier de la civilisation mondiale.

Intermède no 3

À Hong Kong, vers la fin des années 1980, on stigmatisait les Chinois qui persistaient à privilégier l’anglais plutôt que le cantonais en les appelant “heong chew” ou bananes, parce qu’ils seraient “ jaunes en surface et blancs à l’intérieur ”. Pour la même raison, les Indiens d’Amérique du Nord appellent red apples ceux des leurs qui sont assimilés à la civilisation blanche. Et, les Noirs américains qui tombent dans le même travers s’attirent l’épithète de coconuts. Ainsi, des groupes sociaux complètement différents par la race et la culture recourent à une même structure métaphorique, jouant sur l’opposition dehors / dedans, pour désigner des réalités similaires. Plus encore, ils n’hésitent pas, pour ce faire, à employer des caractérisations raciales stéréotypées, héritées du regard de l’Étranger. Puissance de la métaphore et de la culture dominante !

Épilogue

À la base du mouvement p.c., se trouve sans doute un avatar moderne du besoin de l’homme de rapporter à une cause extérieure les raisons de son malheur ou de sa souffrance. Naguère, on s’en rapportait à Dieu. Au cours de la vague marxisante, on s’en est pris à l’organisation de la société et des rapports de force. Aujourd’hui, le principe ultime du changement social se trouverait dans la langue. Pour les uns, il suffirait de modifier ici le fonctionnement du genre et de changer quelques pronoms. Pour d’autres, il faudrait cesser d’utiliser des noms communs qui réifient des handicaps. Ou encore, il y aurait lieu de bannir quantité de mots d’usage courant et de les remplacer par des termes purement dénotatifs, voire de recourir carrément à des termes mélioratifs et euphémistiques.
Certes, ces assauts contre le langage partent d’une bonne intention. Mais ils sont souvent mal orientés, comme on l’a vu à propos du mouvement de féminisation ¾ qui est venu renforcer les lourdeurs et les rigidités de la langue française en regard de l’anglais. Ils ont aussi pour effet le plus évident d’accentuer les clivages dans la société et de détourner d’une action sur les réalités sociales. Enfin, ils alimentent un  » ras-le-bol  » qui, en dernière analyse, ne peut que profiter aux forces du conservatisme dur.
Cela dit, il serait évidemment absurde de nier qu’il y ait influence du langage sur le cognitif. Le langage est un outil extraordinaire de développement intellectuel et d’appréhension du réel. C’est lui qui permet en partie de construire les cadres de référence de plus en plus raffinés dont nous nous servons pour catégoriser les données de l’expérience. Et il est impossible de parler de la pensée sans recourir à des mots, précisément. En outre, le langage est le principal moyen qu’ont les êtres d’échanger et d’agir sur leurs représentations respectives à un niveau très fin.
Mais, tout en étant socialisé, le langage revêt des configurations différentes selon les locuteurs. Le contenu cognitif correspondant à un mot donné est nécessairement modelé par l’expérience individuelle: celui-ci pourra instancier des schèmes cognitifs différents chez divers individus, voire chez un même individu à des moments différents de son existence.
Cela veut dire qu’il n’existe pas de relation bi-univoque entre le langage et nos réseaux cognitifs. Un train de pensée ne contraint pas une formulation linguistique unique et figée, sans quoi la traduction serait impossible. En fait, une configuration mentale donnée dispose d’une multitude de moyens pour s’exprimer. Inversement, elle peut ne pas trouver les mots qui lui permettraient d’accéder à l’expression. Comme le note fort justement Valéry: “ Excellent de ne pas trouver le mot juste, cela y peut prouver qu’on envisage bien un fait mental, et non une ombre du dictionnaire.” (p. 385)

Il s’ensuit que le fait de bannir un mot n’entraîne pas ipso facto la disparition du bagage cognitif correspondant ni même sa réorganisation. Le plus probable est que le nouveau mot hérite tout simplement des contenus et des connotations de celui qu’il remplace. Ce sont les données de l’expérience qui vont contraindre un mot donné à revêtir une acception plus étroite ou des connotations particulières dans telle ou telle communauté de locuteurs.
En somme, l’interface entre langage et pensée, loin d’être rigidement articulée, est de toute évidence fluide, à vecteurs variables. Sans cette fluidité, le langage serait pur signal et ne pourrait engendrer aucun des effets d’où la rhétorique tire son essence. Les mots peuvent changer et l’adoption d’un nouveau vocabulaire peut aider à alléger notre mauvaise conscience. Mais la croyance que l’on peut modifier les substrats cognitifs par une simple réorganisation du langage relève d’une illusion.



Ouvrages cités

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Texte publié avec l’accord de l’auteur.
Tous droits reservés © Christian Vanderdorpe. Du fondamentalisme linguistique
ou
de la tentation de rectifier la pensée par le langage

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