SEXE ET « GENRE » ET INCONSCIENT

     La mise en ligne de ce Liminaire – et des textes qu’il précède – a pris du retard. Afin de développer suffisamment les enjeux et les conséquences de l’implantation de la notion de « genre » dans le champ de la culture, de les situer dans leur plus récente actualité, j’ai ajouté d’autres lectures, des visionnements de documents vidéo, et donc recommencé plus d’une fois le travail d’écriture. Au final, plutôt que jeter l’éponge, le retard s’est imposé.

     Cependant, le retard a eu pour conséquence que la mise en ligne aurait dû se faire dans le contexte de la campagne électorale et des diverses élections.
     Le travail de réexamen critique de la notion de « genre » dans le champ de la culture met en cause nécessairement des décisions prises par les acteurs politiques français et par des instances européennes, ainsi que les discours qui travaillent, avec tous les moyens du militantisme, à troubler le jugement, et qui se mêlent aux campagnes électorales.

     Tenant, dans l’esprit de ce Blog, à séparer le temps et la sphère du politique de l’espace et du temps de l’ordre de la pensée, la mise en ligne des textes commencera après le 18 juin 2017.  

« ON NE NAÎT PAS… ON LE DEVIENT »

Addenda au texte UN PARTICULARISME DE SEXE

 

– « On ne naît pas chrétien, on le devient »
Tertullien

– « at homines, (…) non nascuntur, sed finguntur.
« On ne naît pas Homme, on le devient 
»
Érasme
[De Pueris instituendis, 1529]

– « On ne naît pas génie, on le devient »
Simone de Beauvoir
[Le Deuxième sexe, folio essais, Gallimard, 1976
Tome 1, 2e Partie, I. p. 228 ; 3e Partie, II, V, p. 377]

– « On ne naît pas femme, on le devient »
Simone de Beauvoir
[DS, t.2, chap. 1, p. 63]

 – « On ne naît pas mâle, on le devient »
Simone de Beauvoir
Tout compte fait
[Gallimard, folio, 1972, p. 614]

 

La sentence de Simone de Beauvoir – « On ne naît pas femme, on le devient » -, est devenue culte. Et pourtant, elle est une parmi d’autres variations du même moule, comme on peut le voir dans les citations mises en exergue, chacune affichant un particularisme, à l’exception de la sentence d’Érasme.
« Si les arbres naissent arbres, (…), les chevaux naissent chevaux, (…) les êtres vivants qui font partie de l’espèce humaine, ne naissent pas, [non nascuntur] ils ont à être formés, façonnés [finguntur] pour être des hommes [homines] qui appartiennent au genre humain (…) », telle est, pour Érasme, le « précepteur de l’Europe » [1], la condition humaine fondamentale.
Dans le contexte de 1949, en disant que « l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point que l’on dit en français les « hommes » pour designer « les êtres humains » « le sens singulier du mot « vir » s’étant assimilé au sens général du mot « homo », [DS, t.1, p. 16], Simone de Beauvoir mettait une certaine confusion là où il n’y en a pas – [En latin : vir désigne homme (le mâle) opposé à femme (mulier) ; homo désigne l’être humain, celui qui appartient à l’espèce humaine, comme dans Homo Sapiens, comme dans « Homo sum humani nihil a me alienum puto », (Térence) : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».] -, mais ce brouillage pouvait donner, alors, plus de poids à sa sentence : « On ne naît pas femme, on le devient », [DS, t. 2, chap. 1, p. 63].
En 1972, plus de vingt ans après la parution du Deuxième sexe, dans Tout compte fait, Simone de Beauvoir réévalue son attitude touchant la condition de la femme.
Elle « reprend à son compte » la sentence de 1949 et sa thèse que « la féminité est une construction culturelle et non une donnée naturelle », thèse qui a besoin, dit-elle, d’être complétée : « la virilité non plus n’est pas donnée au départ », « On ne naît pas mâle, on le devient », [2]. Ce qui réinterroge la sentence première, répétée aujourd’hui comme un mantra, mise à la mode du genre, présentée comme une anticipation, voire une équivalence de la notion de genre.
Dans les pages qui suivent, Simone de Beauvoir continue de commenter sa propre évolution sur différents points. Concernant la relation de la femme à l’homme, « elle se range, dit-elle, du côté des féministes qui veulent garder à l’homme une place dans leur existence et dans leur lit », « elle répugne absolument à l’idée d’enfermer la femme dans un ghetto féminin » [3]. Simone de Beauvoir entend se démarquer des femmes « que la haine des hommes pousse à récuser toutes les valeurs reconnues par eux, à rejeter tout ce qu’elles appellent des “modèles masculins”. » Et elle poursuit [4] : « … Il ne s’agit pas pour les femmes de s’affirmer comme femmes » mais de devenir des êtres humains à part entière. Refuser les modèles masculins est un non sens. Le fait est que la culture, la science, les arts, les techniques ont été crées par les hommes puisque c’est eux qui représentaient l’universalité » (…) « Dans les richesses que nous leur reprenons », souligne-t-telle, « nous devons distinguer avec beaucoup de vigilance ce qui a un caractère universel et ce qui porte la marque de leur masculinité ». Pour elle, si des disciplines (en particulier la psychologie, la psychanalyse) peuvent faire l’objet d’une révision, il s’agit d’une « révision du savoir », et non de sa « répudiation ».

« Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh, Présidé par Danielle Bousquet, [5] depuis 2013, condamne l’usage du terme « homme », avec ou sans majuscule, qui ne représente que la moitié du genre humain et qui n’est pas universel, contrairement à ce qu’il prétend être », [6] ;
– « Il n’y a pas plus urgent, si l’on veut construire une société égalitaire, que d’en mettre au ban non seulement la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », mais toutes les expressions qui reconduisent la domination masculine génération après génération » ; ne plus dire les droits de l’homme, mais droits humains, déclare Éliane Viennot [7].
Rejeter la valeur collective et générique du genre masculin conduit ce féminisme à voir des hommes partout, et que des hommes, à se plaindre ensuite de « l’invisibilité » des femmes, et à se lancer dans une guérilla pour « démasculiniser la langue française », au nom d’un combat contre l’« ordre masculin » qui voudrait conserver ses privilèges. Sauf que  cet « ordre masculin » n’existe pas, ni ses privilèges. Au besoin, cette militance les réinvente pour changer des règles de grammaire, fait une pétition pour changer celle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », alléguant qu’elle préparerait à « occuper des places différentes et hiérarchisées dans la société », argument indéfendable.
« L’ordre masculin » n’existe que pour une militance qui persiste à refuser les arguments des linguistes (cf. Références, Antidotes, ci-dessous), à voir des « marques de sexe » là où il s’agit des genres de la langue française, à revendiquer d’« exprimer le féminin à égalité avec le masculin » dans la langue française, ce qui lui permet de faire durer les plaisirs de la revendication, mais répand l’inculture.
On ne peut tenir pour rien que le contexte des siècles passés était bien différent de celui d’aujourd’hui. En ces années 2000, les droits donnés aux femmes leur assurent une citoyenneté complète, non seulement l’égalité des droits, mais aussi la parité dans tous les secteurs de la vie sociale, imposée par la loi (loi du 4 août 2014).

« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les règles de grammaire. Telles qu’elles sont, elles n’ont pas empêché des écrivains, des penseurs de créer des œuvres, de grandes œuvres, lesquelles, à travers des traductions dans de nombreuses langues, constituent un patrimoine de l’humanité. Briser la continuité des œuvres de culture, faire que de proche en proche, ces œuvres et ces auteurs deviennent difficiles, puis impossibles à lire, c’est franchir la ligne où commence la « répudiation ».
« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les métiers, les fonctions, les grades, les titres. La question de leur féminisation devrait être traitée avec « beaucoup de vigilance » pour distinguer entre une possible révision du savoir, au cas par cas, et la volonté féministe de marquer le féminin de façon dogmatique.
Dans le « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype », [8] il est recommandé (recommandation 2, p. 12) d’accorder les noms de métier, titres, grades et fonctions avec le sexe des personnes qui les occupent, pour ne pas « invisibiliser les femmes ». Ce qui frappe à la lecture, c’est la prétention totalisante de ces « recommandations », qui appliquent systématiquement un critère militant, peu importe le sens des mots et la cohérence de la langue française.
Ainsi, il faut éviter de dire « Madame le maire » et préférer « Madame la maire » : on ne pourrait pas dire, fait-on remarquer, « le maire est enceinte », mais dire « la maire est enceinte » ne prête pas moins à confusion. [Reste Stendhal, cité par Simone de Beauvoir, (DS, t.1, p. 407) : « Parce qu’il était séduit par la jolie mairesse qui se disposait à célébrer son mariage ». Ainsi la mairesse peut exercer sa fonction, être jolie, voire enceinte.]
Marquer par principe l’identité du sexe n’a rien à voir avec l’égalité mais avec l’obsession féministe de symétriser, pour que ce soit « comme les hommes », « autant que les hommes ». Jusqu’à l’absurde.
Maître Tseng, est une femme. Qui oserait se donner le ridicule de féminiser un titre qui représente l’art du thé, l’un des plus hauts degrés de civilisation ?
Le titre de Meilleur Ouvrier de France (MOF) – Nathalie Galderini, sacrée Meilleur Ouvrier de France en 2004 ; – le Chef Andrée Rosier MOF en 2007 ne se féminise pas, sauf à croire que les hommes auxquels il avait été attribué jusqu’ici l’ont mérité du fait qu’ils étaient des hommes. Le concours de Meilleur Ouvrier de France, qui existe depuis 1924, honore de ce titre prestigieux quiconque met à l’honneur l’excellence et le savoir-faire pour plusieurs corps de métiers de l’artisanat. Ce titre ne met pas seulement à l’honneur la personne qui le porte, il honore la lignée de ceux auxquels quelqu’un succède. Une femme qui s’inscrit dans cette continuité de la transmission des traditions, de l’excellence et du savoir-faire d’un corps de métier, n’est pas moins « visible » avec le titre de Meilleur Ouvrier de France qu’un homme qui s’y inscrit avec le titre de Meilleur Ouvrier de France.

Le critère choisi par la militance féministe de la « visibilité » des femmes, dont des règles de rédaction, des graphies matérialisent encore plus le caractère visuel, – « pour que les femmes comme les hommes soient inclus.e.s, se sentent représenté.e.s et s’identifient » -, est un critère sensoriel, le plus propre à enfermer les femmes dans une spécification de sexe.
Après avoir tant réclamé de ne pas « essentialiser » la femme, contraindre une femme à s’identifier, de façon obsessionnelle et en toutes choses, comme femme est une « essentialisation » sous une autre forme, et, de surcroît, la substitution à une domination dite « masculine » d’une domination féministe, – néanmoins domination -, qui ne sert qu’elle-même et ne sait plus où s’arrêter.
La sentence de 1949 est à resituer à l’horizon de la sentence d’Érasme: une femme ne naît pas « un être humain à part entière », elle a à le devenir.

NOTES

[1] Jean-Claude MARGOLIN, ÉRASME, Précepteur de l’Europe, Julliard, 1995.
[2] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, folio, 1972, p. 613-614.
[3] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 626.
[4] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 627-628.
[5] Cf. AUDITIONS I, II, III.
[6] Cf. p. 4 dans Contribution du HCEfh à la consultation nationale sur les programmes de l’école et du collège (cycles 2, 3 et 4) Contribution n°2015-0612-STE-017 destiné au Conseil Supérieur des Programmes, le HCEfh fait des suggestions pour que des règles de rédaction « rendant visibles les femmes autant que les hommes » soient systématiquement observées dans les programmes scolaires afin de construire une société d’égalité.
[7] Étudier le point de vue historique est une démarche légitime en terme de connaissance, mais s’en servir, comme le fait Éliane Viennot, pour réécrire l’histoire et démanteler la langue française est autre chose.
[8] [PDF] 
Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype

RÉFÉRENCES ACCESSIBLES EN LIGNE

– CARPENTIER, Elisabeth, 1986
L’homme, les hommes et la femme. Étude sur le vocabulaire des des biographies royales françaises (Xle-Xllle siècle)
– HERESCU, N. I, 1948
Homo-Humus-Humanitas, Préface à un humanisme contemporain
– MATTHIEU, Cécile, 2007, Sexe et genre féminin : origine d’une confusion théorique La linguistique 2007/2 (Vol. 43)

ANTIDOTES
– Alain BENTOLILA
« Le masculin l’emporte sur le féminin ». Changer notre grammaire ? C’est un faux combat et Genre et Sexe: la langue française coupable de discrimination ?
– Jean-François REVEL
Site consacré à Jean-François Revel et son œuvre.
chezrevel.net/le-sexe-des-mots/‎
– Jean-Jacques RICHARD
Ce que propose ce site Grammaticalité et grammaire française
Les genres : masculin et féminin ; vraiment ?
Epicène, qu’est-ce à dire ?

L’ŒUVRE

Addenda au texte ÉGALITHÈQUE

« … Si l’exigence d’égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l’égalitarisme devient néfaste dans l’ordre de l’esprit, où il n’a aucune place.
La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n’est pas démocratique, ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour (…)  »
Simon LEYS [1]

      Des Journées dites du Matrimoine se sont déroulées les 19-20 septembre 2015, à l’initiative d’associations comme HF Île-de-France et Osez le féminisme. Selon elles, « la culture est un lieu de reproduction des inégalités genrées », « 95%de l’héritage culturel est constitué d’œuvres créées par des hommes ». À un héritage « transmis par les pères » (patrimoine) il faut ajouter l’héritage « transmis par les mères » (matrimoine), et donc « substituer » à l’héritage « transmis par les pères », « un héritage commun, mixte et égalitaire ».
Dans le même temps, s’est tenue à Paris l’exposition Élisabeth Louise Vigée-Lebrun [23 septembre 2015-11 janvier 2016, au Grand Palais], ce qui donne l’occasion de revenir sur différents propos de Simone de Beauvoir concernant l’activité créatrice de cette artiste peintre, et plus généralement sur la création d’une œuvre.

Contrairement aux associations féministes citées plus haut, Simone de Beauvoir soulignait que « c’est dans le domaine culturel que les femmes ont le mieux réussi à s’affirmer », (DS, tome 1, p. 227). Il y a une catégorie de femmes, dit-elle, « dont la carrière, loin de nuire à l’affirmation de leur féminité, la renforce », ce sont « les actrices, les danseuses, les chanteuses », (…) « leurs succès professionnels contribuent à leurs valorisation sexuelle », (…) elles trouvent dans leur métier une justification de leur narcissisme » : « c’est une grande satisfaction pour une femme éprise de son image que de faire quelque chose simplement en exhibant ce qu’elle est ». Mais cette prérogative a un revers, celui de favoriser « le culte de soi », qui assèche « la générosité de s’oublier », (DS, t. 2, p. 626-627).
« Ce qui manque à la femme pour faire de grandes choses, dit S. de Beauvoir, c’est « l’oubli de soi », (DS, tome 2, p. 626), elle peut réussir dans « des carrières honorables » mais ne parvient pas à accomplir « de grandes actions ». Affirmation bien malvenue en 1949, au lendemain de la seconde guerre mondiale où tant de femmes ont eu « la générosité de s’oublier » pour participer à de « grandes actions », voire à les initier elles-mêmes. S. de Beauvoir ajoute encore : « Les individus qui nous paraissent exemplaires, ceux que l’on décore du nom de génies, ce sont ceux qui ont prétendu jouer dans leur existence singulière le sort de l’humanité », « aucune femme ne s’y est crue autorisée », (DS, tome 2, p. 639). Et pourtant.
Le 12 mai prochain sera célébrée, dans le monde entier, la Journée internationale des infirmières, à la date l’anniversaire de la naissance de Florence Nightingale [2], (1820-1910), celle qui, en choisissant d’assumer « l’énorme fardeau du poids du monde », la guerre, [Guerre de Crimée 1854-1856], a révolutionné les soins infirmiers, l’organisation des hôpitaux, crée une formation et un statut pour les infirmières, contribué à la médecine préventive, à l’hygiène et la santé publique, au développement de la statistique médicale. Henry Dunant lui-même a reconnu que les idées qui l’avaient amené à fonder la Croix-Rouge avaient été influencées par l’œuvre de Florence Nightingale.
Tout faisait obstacle à Florence Nightingale, en particulier sa mère, la corporation des médecins. C’est à son père qu’elle doit son éducation intellectuelle (mathématiques, statistiques, langues étrangères, [français, allemand, italien, latin et grec], histoire et philosophie).

Bien des pères ont passé outre la société [3] dont ils étaient contemporains et encourageaient leurs filles. À la question « Et si Picasso avait été une fille ? » [4] , la réponse est que son père l’aurait initiée tout autant, comme ce fut souvent le cas pour plus d’une artiste femme, dont Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842).
On ne peut que regretter que Simone de Beauvoir ait pris cette artiste comme support de sa critique : « Au lieu de donner généreusement à l’œuvre qu’elle entreprend, la femme trop souvent la considère comme un simple ornement de sa vie ; le livre et le tableau ne sont qu’un intermédiaire inessentiel lui permettant d’exhiber publiquement cette essentielle réalité : sa propre personne. Aussi est-ce sa propre personne qui est le principal – parfois l’unique – sujet qui l’intéresse. Mme Vigée-Lebrun ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité », écrit Simone de Beauvoir, (DS, t. 2, p. 631). Ces propos dépréciateurs ne correspondent ni à l’œuvre ni à la vie d’Élisabeth Vigée Le Brun [5]. Le tableau, ciblé ici par Simone de Beauvoir, nommé par le public, qui le plébiscita, « Tendresse maternelle », (1786) n’est pas seulement un tableau d’une mère avec sa fille, mais d’une mère qui est aussi le peintre du tableau [6]. Il est étonnant que Simone de Beauvoir n’ait pas reconnu le destin hors norme d’une femme très douée, indépendante, qui vécut de son travail de peintre, de la vente de ses tableaux, dont la grande réputation en tant qu’artiste et portraitiste l’accompagna partout. Même dans les moments politiques très bouleversés de la Révolution et de ses conséquences, elle sut s’imposer, relever tous les défis dans les nombreux pays, (y compris la Russie), où la conduisirent treize ans d’exil.
C’est une constante chez S. de Beauvoir de déplorer que les contributions des femmes soient « d’un moindre prix ». « Jusqu’au XXe siècle, les femmes artistes ne font pas preuve d’autant de génie que leurs condisciples masculins, (…), « aucune n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie », (DS, t. 2, p. 633), et elle mettait ce « moindre prix » au compte des conditions sociales qui empêchent l’accès des femmes à une formation adéquate.

Simone de Beauvoir a repris une phrase de Stendhal, « Tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public » [7], en la complétant ainsi: « À vrai dire, on ne naît pas génie: on le devient; et la condition féminine a rendu jusqu’à présent ce devenir impossible », [DS, t.1, p. 228 et 377]. Ce en quoi elle confond la sociologie des institutions et la création d’une œuvre : il n’existe aucune formation pour devenir génie.
On ne devient pas génie, cela ne s’enseigne pas, ne dépend pas du « genre », il y a une part de don, qui se décèle souvent avant toute formation, voire même toute scolarisation. Combien de génies ont été des enfants précoces – précocité particulièrement remarquable et fréquente dans le domaine de la musique [8]. Qui plus est, il n’y a pas de génie qui n’entre en rébellion contre la formation reçue, contre son époque, contre ses maîtres, pour accomplir son œuvre.
Nombre de femmes qui sont devenues d’immenses et illustres artistes, pianistes, chanteuses, professeurs, ont reçu une formation, donnée, non au titre de femmes, mais de futures interprètes, instrumentistes. Elles ont attaché leur nom à des génies, nous donnant accès à leurs œuvres, sans développer « le culte de soi ». De même, Nadia Boulanger, « Mademoiselle » [9], ne voyait pas dans ses élèves des hommes ou des femmes, elle a formé quantité de musiciens, certains devenus compositeurs.
Aucun domaine ne doit autant que l’Art sa pérennité, son développement, sa présence dans une société humaine aux relations étroites, passionnées entre créateurs et interprètes. Vouloir catégoriser un héritage « transmis par des femmes » et un autre « transmis par des hommes, constituer un « matrimoine » / « patrimoine », une telle classification des créateurs selon le sexe est une démarche ségrégative, aberrante, tout aussi contestable qu’une initiative antérieure.
En 2013, déjà, Le Dictionnaire universel des créatrices avait fait un recensement de la contribution des femmes au patrimoine culturel mondial, alléguant qu’il donnerait « une généalogie aux femmes », un « repérage culturel pour se former »: « les hommes l’ont déjà, eux, et les femmes ont jusqu’ici été sommées de s’identifier aux grandes figures masculines » [10], propos où s’entend le parti pris militant au détriment de l’enjeu. Il n’y a pas de « généalogie de femmes » ou de généalogie d’hommes », c’est là une idée folle qui falsifie l’histoire de l’art et les conditions de la création des œuvres de l’esprit. On ne peut que refuser cette conception séparatiste qui veut transmettre un héritage de ressentiment et désorganiser, avec une méconnaissance fatale, des lignées de culture entre artistes et penseurs.

L’oubli social d’une œuvre fait partie de l’héritage d’une génération. Cet oubli a de multiples causes : l’effacement d’une génération par une autre, les modes intellectuelles, culturelles, des mouvements novateurs, des controverses, des transformations techniques, le contexte biographique [11]. Cet oubli touche des hommes comme des femmes, selon les périodes historiques, ainsi, par exemple, François Poullain de la Barre, (1647-1773), « au dix-neuf siècle semble définitivement oublié » [12], jusqu’à ce que, en 1949, Simone de Beauvoir le cite en exergue [13] au Deuxième sexe.
Les moyens d’aujourd’hui – radios, télévisions [14], l’organisation, des archives, leur numérisation, leur consultation sur Internet – donnent des possibilités considérables pour retrouver, découvrir, redécouvrir des auteurs à travers les siècles. Tous les moyens de pallier l’oubli social, cependant, ne se valent pas.
Dans la nuit du 25 au 26 août 2015, l’association Osez le féminisme a « féminisé » tout un quartier de Paris (l’île de la Cité) et rebaptisé les plaques des rues existantes avec des noms de femmes, (Opération FémiCité.) L’idée était d’attirer l’attention de la Mairie de Paris afin d’augmenter les statistiques du nombre de noms de femmes donnés à des rues parisiennes. Parmi les noms choisis, selon les goûts de l’association [15], le nom d’Élisabeth Jacquet de la Guerre, « une compositrice et grande musicienne qui a joué à la cour au XVIIe siècle », gratifiant cette époque d’« époque pendant laquelle le patriarcat était vraiment dominant », mention qui n’est pas au premier plan du travail qu’a publié, en 1995, Catherine Cessac sur cette musicienne [16].
Répondant à l’appel de cette association, en décembre 2016, le Conseil de Paris décida d’honorer la mémoire de Jacqueline (Worms) de Romilly (1913-2010), en donnant son nom à une « placette », à la jonction de la rue Descartes et de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, (Paris 5e). Ce geste honorifique ajoutera aux statistiques, mais c’est une vaine gloire car il est plus que compatible avec le délaissement de l’œuvre et des combats de J. de Romilly.

Quand une œuvre est tombée dans l’oubli, c’est le travail des vivants contre l’ignorance, contre l’indifférence au « travail de penser », pour reprendre l’expression d’Hanna Arendt, qui peut réveiller l’œuvre, la transmettre et l’ouvrir à l’activité créatrice d’autres générations.

[1] Le Studio de l’inutilité, Champs essais, Flammarion, 2014, p. 289-290.
[2] Florence NIGHTINGALE (1820 – 1910) – Medarus
Florence Nightingale – International Bureau of Education – Unesco
[3] L’éducation des filles préoccupait les humanistes. Thomas More (1478-1535), le catholique, donna une éducation de haut niveau à ses filles.
[4] Nochlin Linda, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? », in Femmes, art et pouvoir, Éditeur, Jacqueline Chambon, 1993.
[5] http://laplumedeloiseaulyre.com/?p=3439
[6] Elle fit d’autres portraits de sa fille, dont un de Julie, âgée de 7 ans, se regardant dans le miroir La relation mère-fille fut peu « souriante », déchirée de conflits. Julie mourut à 39 ans. Élisabeth Vigée Le Brun perdit sa seconde fille en bas âge.
[7] Stendhal, De L’Amour, folio Gallimard, 1980, chap. LVI, p. 220.
[8] Lili BOULANGER, (1893-1918). Ce qu’a dit d’elle le chef d’orchestre Igor Markevitch : « En tant qu’ami de la France, je voudrais vous dire ma surprise que Lili Boulanger ne soit pas considérée pour ce qu’elle est : c’est à dire la plus grande des femmes compositeurs de l’Histoire de la Musique ! (…) elle était la première femme à être envoyée à Rome comme premier Grand Prix (…) elle écrivit des œuvres remarquables avec une précocité qui fut aussi étonnante que celle d’un Arthur Rimbaud ou d’un Raymond Radiguet. Au moment où la tendance générale des créateurs français était celle qui allait trouver sa raison d’être dans l’obédience d’Erik Satie, et culminer avec le Groupe des Six naissant, elle écrit des œuvres monumentales qui sont des œuvres religieuses avec chœurs, soli et orchestre. Voilà donc une jeune fille occupée à toute autre recherche, avec une indépendance totale », Lili Boulanger, sur musicologie.org] [France-musique lui a consacré toute la semaine du 8 au 12 février 2016].
[9] Nadia BOULANGER, (1887-1979) Nadia Boulanger – Bruno Monsaingeon
[10] Éditions Des Femmes, novembre 2013 ; eBook novembre 2015.
[11] Marie Antonietta Trasforini: « Du génie au talent: quel genre pour l’artiste? », Cahiers du genre, n°43, 2007, L’harmattan, p. 128-129.
[12] Martine Reid, Préface à De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 10.
[13] Au début du tome 1: « Tout ce qui a été écrit par les hommes au sujet des femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie » ; un peu plus loin, il y a une autre phrase que Simone de Beauvoir n’a pas retenue : « Il faut considérer que ceux qui ont fait ou compilé les lois étant des hommes ont favorisé leur sexe, comme les femmes auraient peut-être fait si elles avaient été à leur place… », De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 65; p. 67-68.
[14] En ce début 2017, Arte diffuse une série documentaire « Les Oubliés de l’histoire », sur des destins d’hommes et de femmes hors du commun, et oubliés. Ainsi Jacqueline Auriol (1917-2000) première femme pilote d’essai en France ; au titre d’ancienne élève de l’École du Louvre, elle fit la rénovation de la décoration de l’Élysée quand Vincent Auriol, (son beau-père) s’y installa en tant que premier Président de la IVe République.
[15] Des rues de Paris renommées pour honorer les femmes | Le Figaro …
[16] Catherine Cessac, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Une femme compositeur sous le règne de Louis XIV, Actes Sud, 1995. (France-Musique a consacré des émissions à cette musicienne, le 5 mars 2014 et toute une semaine d’émissions du 3 au 9 octobre 2015).

 

 

LA NOTION DE « GENRE »APPLIQUÉE AU CHAMP DE LA CULTURE

La notion de « genre » est entrée dans l’arène médiatique avec un retentissement démultiplié par une polémique opposant « études de genre » à « théorie du genre », polémique sans fin.
La confusion terminologique parcourt le « champ de bataille » des féminismes, ainsi que les différentes théories qui s’approprient la notion de « genre ».
En 2007, Judith Butler, Éric Fassin*, Joan W. Scott* faisaient, sous le titre évocateur « Pour ne pas en finir avec le genre », le bilan de « l’usage généralisé » de ce terme, sésame à la mode pour obtenir des fonds, de sa « routinisation », ce qui lui fait « perdre en efficacité critique ».
En 2005, la Commission générale de terminologie et de néologie [« gender », 22 sept. 2005 …] avait fait des recommandations « devant l’utilisation croissante du mot genre dans les médias et même les documents administratifs », devant « un usage abusif du mot genre, emprunté à l’anglais gender » notamment dans les ouvrages et articles de sociologie… » ; « …la substitution de genre à sexe ne répond pas à un besoin linguistique et l’extension du mot genre ne se justifie pas en français… ». Recommandations sans suite, et pour cause.
En 2006, un texte, intitulé « Le “genre” interdit ? », dénonça « une position de nature politique » ; en 2008, Éric Fassin qualifia « d’hostile » cette mise au point de la Commission générale de terminologie, l’associant, non sans mauvaise foi, à celle du Conseil pontifical pour la famille, comme si les raisons de la première étaient les mêmes que celles du second.

S’il est exigible de séparer l’ordre politique de l’ordre religieux, il est non moins exigible de séparer l’ordre militant de l’ordre des savoirs.
La version aujourd’hui dominante – le sexe est biologique, le genre est social – est issue de la double influence cumulée des militantismes (féministe, Queer) et des sciences sociales. Sans la politisation de leurs revendications, des études de genre n’auraient jamais pu, par elles-mêmes, assurer le succès soudain d’une notion controversée comme celle de « genre », devenue le référentiel orientant les politiques publiques des pays membres de l’U.E. L’engagement féministe, militant dans l’élaboration du travail de pensée réussit à imposer sa version, en revendiquant une démarche de savoir et en recourant à l’argument politique pour disqualifier les objections qui lui sont faites, les traitant de « conservatrices », « réactionnaires », « traditionnelles », etc. Cette bascule continuelle d’un registre à l’autre a crée au fil des décennies un climat de désorientation et d’intimidation, rendant difficile d’ouvrir un débat public intellectuellement éclairé.
Le travail de réexamen de l’application de la notion de « genre » au champ de la culture se partagera entre l’espace du Blog (cf. Sommaire ci-dessous) et celui du livre.
Un livre est en préparation, (parution 2017), où sera mise en discussion la « nouvelle ère anthropologique », (Irène Théry, Camille Froidevaux-Metterie), basée sur l’introduction de la dimension du genre dans la filiation, la désinstitution de la différence des sexes, la « désexualisation des rôles ». Le fil d’Ariane de ce réexamen sera l’œuvre de Pierre Legendre qui « n’examine pas la société sociologiquement » mais la « prend comme une donnée d’ordre anthropologique : la production des montages de l’Interdit qui porte le sujet et la reproduction des générations. » [LES ENFANTS DU TEXTE, Leçons VI, Fayard, 1992, p. 320].

Après un temps de réorganisation du Blog, l’ensemble des Textes et les Annexes, sera mis en ligne le 12 janvier 2017.

* TEXTES EN LIGNE :
– Éric Fassin, (2005) « Un champ de bataille »
– Judith Butler, Éric Fassin, Joan W. Scott (2007) Pour ne pas en finir avec le « genre »… Table ronde
– Éric Fassin, (2008) « Une histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel »
– Joan W. Scott « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique » et  « Le genre : une catégorie d’analyse toujours utile ? »


SOMMAIRE

LIMINAIRE
SEXE ET GENRE, ET INCONSCIENT

A. LA « PÉDAGOGIE DU GENRE » APPLIQUÉE À LA PETITE ENFANCE

Partant de l’idée que les enfants sont « conditionnés » dès la naissance par l’assignation sexuée différenciée, le Rapport de l’IGAS 2012 sur l’égalité entre les filles et les garçons dans les modes d’accueil de la petite enfance, a développé un programme de « pédagogie du genre » afin de « déconstruire » les « stéréotypes sexistes, de « genre », de « ne pas enfermer les enfants dans des rôles sexués stéréotypés », dont vêtements, couleurs, jouets, jeux, livres, comportements sont les signes.
Cette « déconstruction » doit contribuer à « prévenir » les « inégalités » affectant les femmes dans le monde du travail et les « violences » qui leur sont faites.
Après une phase d’ « expérimentation » dans des crèches pilotes, dites « égalicrèches », ce Rapport préconise la généralisation de la « pédagogie du genre ».

1. PROGRAMME DE LA « PÉDAGOGIE DU GENRE »
2. OBJECTIONS À « LA PÉDAGOGIE DU GENRE »
3. « UNE PERSÉCUTION GÉNÉRALE DE L’IMAGINATION ET DU FANTASME »

B. « ÉGALITHÈQUE »
ADDENDA 2016
L’ŒUVRE

« Décrypter les stéréotypes sexistes » dans les manuels scolaires, dans les livres d’histoire, dans la littérature jeunesse, faire la chasse aux « représentations inégalitaires », compter, vérifier partout la « parité », ainsi se constitue une « égalithèque », mais sûrement pas une bibliothèque digne de ce nom.
La classification des artistes et des créateurs selon leur sexe est une démarche ségrégative, qui contrefait l’histoire de l’art en méconnaissant les lignées de culture du génie créateur et les conditions des œuvres de l’esprit.

C. UN PARTICULARISME DE SEXE
ADDENDA 2016
« ON NE NAÎT PAS… ON LE DEVIENT »

Faire de la langue française orale et écrite le terrain où poursuivre une lutte contre la domination du « masculin » jusqu’à « l’abolition des privilèges masculins », « démasculiniser la langue française », changer des règles de grammaire, introduire dans l’espace public des préférences de « genre » dans la manière d’écrire le français, tel est le programme d’un particularisme qui veut « genrer » le langage en fonction du sexe.
Après avoir tant réclamé de ne pas « essentialiser » la femme, ce particularisme de sexe ne fait que contraindre une femme à s’identifier, de façon obsessionnelle et en toutes choses, comme femme : une « essentialisation » sous une autre forme, et impérative.

D. UNE « FAUSSE AURORE »

La promesse d’une nouvelle aurore s’était levée avec des droits pour les femmes, un gain culturel pour elles, et au-delà d’elles. Aujourd’hui, une « fausse aurore » est en passe de l’éclipser.
Ce qui avait été gagné en termes d’égalité se trouve perdu en termes de différence, celle-là même sur laquelle le gain culturel se fonde, et ce qui est perdu engage des conséquences bien au-delà de l’égalité.
De « désexualisation » en « déféminisation », en symétrisation des rôles des parents, égaux interchangeables, on arrive à la « défamilialisation ». Un tel retournement ouvrirait, dit-on, une « nouvelle ère anthropologique », celle de la fin de « l’immémoriale division sexuée du genre humain », de « l’avènement d’un individu désexualisé, c’est-à-dire affranchi des anciennes assignations de genre… ».

1. « ON NE NAÎT PAS FEMME, ON LE DEVIENT »
2. « L’ÉMANCIPATION DE LA MAISON ET DE LA VIE DE FAMILLE »
3. LA « DÉFAMILIALISATION »
4. LA FEMME EN TANT QUE MÈRE

« ÉGALITHÈQUE »

        Le Centre Hubertine Auclert (1) s’est donné pour tâche de « décrypter les stéréotypes sexistes » et de constituer ce qu’on y dénomme, une « égalithèque ». Après les manuels scolaires d’histoire (2011), ceux de mathématiques (2012), une étude (2013) « passant au crible » les manuels scolaires de français, conclut que les femmes sont « stéréotypées » et « sous-représentées ». 

    Parmi les exemples à l’appui de cette conclusion, la mise en cause d’un éditeur de manuel scolaire pour une biographie de Flaubert où Louise Colet est « présentée comme « sa confidente » sans mentionner qu’elle était « avant tout une poétesse ». Pour les représentantes du Centre H. A, « l’omission » d’une qualité ou d’une activité professionnelles « dessine en creux l’image d’une femme passive, une de ces figures féminines qui apparaissent régulièrement: la femme icône de beauté, la femme fatale, la femme animale, la femme muse et amante de l’auteur ou de l’artiste », (2). 

        S’il est juste de veiller à faire mieux connaître une œuvre qui serait insuffisamment connue, toutefois, dans l’espace contraint d’un manuel et d’un temps scolaires, et dès lors que la biographie en question est celle de Flaubert, il est logique de privilégier la qualité de « confidente » de Louise Colet pour Flaubert, comme les lettres de Flaubert à Louise Colet le montrent abondamment. 

    Louise Colet n’était pas « avant tout une poétesse » pour Flaubert, elle a d’abord été cette jeune femme désirable, (elle a 35 ans, lui 24), dont la beauté a suscité chez lui une passion amoureuse. 

    Louise Colet, maîtresse de Flaubert et femme de lettres et confidente de Flaubert, voulait être toutes ces figures féminines à la fois, passionnément. Elle s’est perdue elle-même dans l’intrication de ses différents désirs avec un amant devenant lui-même écrivain, grand écrivain. Lors de la rupture de la première période de leur liaison, (1846-1848), il lui rappelle « le jour de Mantes », – [ce jour dont elle a un souvenir brûlant qu’elle a mis en poème pour lui seul, (3)] –, jour où Flaubert a pris la mesure d’ « un des abîmes qu’il y a entre nous : « [… ] Je t’ai toujours vue […] mêler à l’art d’autres choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui loin de l’agrandir à mes yeux le rétrécissaient. », (4). 

    Leur liaison reprend, (1851-1854), et contrairement à ce que l’on peut lire ça et là, Flaubert s’intéresse au travail d’écriture de Louise Colet, l’encourage, la conseille par des lectures critiques attentives, écrit des articles pour soutenir son travail, cela n’empêchera pas la rupture définitive. 

    Louise Colet a pu ne pas détruire la magnifique correspondance que Flaubert lui avait adressée et traiter la confusion de ses sentiments par l’écriture, dans des romans – Une histoire de soldat (1856) et Lui (1860) – où elle règle ses comptes avec Flaubert, (5). 

    Si la valeur littéraire des écrits de Louise Colet est loin de faire l’unanimité et de lui assurer par elle-même une postérité (6), c’est bien sa qualité de « confidente » de Flaubert qui a durablement lié son nom à la littérature. 

         L’inventaire du Centre H. Auclert, se poursuit ainsi : « On célèbre un Victor Hugo, tout en oubliant une George Sand. C’est cette vision, qui a produit le mythe de « grands écrivains » et de « classiques » qui se perpétue aujourd’hui, puisque cette dernière est citée une fois dans tel manuel, quand le premier a droit à 49 occurrences », (7). Tel est le résultat d’une application de « l’outil genré » à la littérature. Cet outil, qui « consiste en une lecture sexuée du monde social », a « permis de mettre en évidence les inégalités entre le sexes, et ce faisant, de renouveler notre connaissance des manuels scolaires. » Autrement dit, il n’y aurait qu’un seul motif au moindre score de G. Sand, « l’inégalité des sexes ». Cette argumentation se poursuit : « … L’appropriation de l’outil d’analyse « genre », a permis de dépasser la recherche simple des images stéréotypées pour aller plus loin et traquer ce qui se joue dans le relation entre le masculin et le féminin. Ainsi, de même qu’on prend en compte le rapport social de classe pour traquer les inégalités sociales, on a utilisé le rapport social de sexe comme critère de recherche des inégalités entre les femmes et les hommes. Cela revient à dire que […] les inégalités entre les sexes reflètent un rapport de forces qu’il s’agit de détecter pour le faire évoluer », (8). Que le « mythe de « grands écrivains » et de « classiques », dont Victor Hugo serait le bénéficiaire et George Sand l’infortunée perdante, se retrouve « expliqué » par cette d’argumentation inspirée par des critères aussi peu faits pour la littérature, ne laisse pas d’inquiéter sur le type de « renouvellement » qui pourrait advenir dans les manuels scolaires.  

    Imaginer la « parité entre écrivains et écrivaines dans les manuels d’histoire de la littérature », est une idée « stupidifiante », comme dirait Flaubert, car que fera-t-on du reste une fois que la parité sera atteinte ? À défaut de pouvoir faire la parité dans les manuels, le collectif H. A songe à « compenser l’injustice historique qui a empêché les femmes des siècles précédents d’écrire et de publier », et recommande d’« imposer aux éditeurs de connaître ces chiffres et leur demander de « se justifier » s’ils mentionnent moins de femmes que leur part réelle dans les publications de siècles précédents », de « sensibiliser tous les acteurs de la chaîne scolaire, éditeurs et éditrices de manuels », avec, là encore, la préconisation, sans états d’âme, de la procédure du naming and shaming, sur Internet, (9). 

    Des travaux existent, pourtant, qui révèlent que les choses sont autrement complexes et nuancées. Dans son article sur « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle », Jean-Yves Mollier montre, documents à l’appui, que le système organisant la profession, la logique économique de concurrence des éditeurs entre eux, déterminaient la condition des écrivains sans distinction de sexe. Que l’auteur ait été un homme ou une femme, les décisions de l’éditeur de le publier devaient tenir compte des contraintes de la gestion en termes de coûts et profits. La comparaison que fait J-Y Mollier entre George Sand et Balzac révèle un traitement rigoureusement identique. La législation de l’époque n’a pas empêché G. Sand d’être considérée comme un « écrivain légitime et non simple femme-auteur aux yeux de ses éditeurs : la question du sexe de l’auteur ne jouait aucun rôle, seule comptait l’aura dont jouissait George Sand auprès de ses lecteurs », (10), aura qui était même plus grande que celle de Flaubert. 

    Les femmes qui écrivaient spécifiquement pour les enfants, ou rédigeaient des manuels scolaires étaient traitées différemment, mais cette hiérarchisation de statut et de rémunération était due à une moindre considération pour ce genre d’écrits, et non d’abord à une distinction de sexe. Un contre-exemple, au début du XXe siècle : c’est pour enseigner la géographie de la Suède aux écoliers, commande du ministre suédois de l’Éducation, que Selma Lagerlöf écrivit Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson, (1906-1907), ce qui lui valut un succès financier et populaire considérable. Était-ce parce qu’elle était une femme ou parce qu’elle avait un vrai talent ? Selma Lagerlöf, (1858-1940), fut la première femme écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909. 

        Continuant la lecture des cogitations du Centre H. A, une question retient l’attention : « Mais le risque ne serait-il pas de réécrire non pas les manuels, mais même la littérature elle-même en évinçant les stéréotypes qui façonnent les écrits des « grands auteurs ». « Faut-il jeter « À une passante » de Baudelaire parce que l’œil de la femme qui y est décrit recèle « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue » ? « À tout le moins accompagner ces poèmes et ces écrits d’exercices incitant les élèves à prendre une distance critique, par exemple en leur posant la question suivante : « Quel rôle la société du XIXe siècle accorde-t-elle aux femmes ? », (11). 

    Baudelaire, « ce grand poète, ce penseur terrible et délicat, cet artiste parfait avait gagné, en vingt six années de labeur, environ un franc soixante dix centimes par jour », (12), et perdu son procès intenté aux Fleurs du mal, dont « À une passante » fait partie. Inciter à prendre une « distance critique » sociologisant, historicisant ce poème, qui se tient entre l’éphémère et l’éternité – [ANTIDOTE : écouter ce poème mis en musique et chanté par Léo Ferré] –, montre qu’écrire l’histoire de la littérature du point de vue de « stéréotypes » supposés, a des effets plus graves encore qu’un procès ou la pauvreté pour un poète.

    Autre exemple de « distance critique ». « Étudier les récits d’aventures. Une affaire d’hommes ? En partant de l’étude d’un roman d’aventure de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers par exemple, il est possible de mettre en évidence que les femmes y sont sous-représentées et que ce sont largement des aventures d’hommes sur des navires, véhicules masculins. Cela peut ouvrir à des problématiques actuelles : qu’en est-il de la représentation féminine actuelle dans la marine par exemple ? », (13). On reste tétanisé par de telles inepties. Plutôt que compter combien de fois est mentionné son nom dans tel ou tel manuel scolaire, que ne rappelle-t-on que c’est George Sand qui, après avoir lu Cinq semaines en ballon, suggéra à ce jeune auteur qu’était alors Jules Vernes, d’écrire une aventure extraordinaire qui se passerait dans les profondeurs des fonds marins, (14). Ainsi vit la littérature, si on la laisse vivre. Vouloir mesurer l’écart entre une fiction et la réalité selon des considérations sociologiques, est la méthode « pédagogique » la plus sûre pour faire détester et mourir la littérature. 

        « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique ». […] « Ouvrez n’importe quel manuel, n’importe quelle anthologie, la littérature universelle y est toujours présentée comme une juxtaposition de littératures nationales. Comme une histoire des littératures ! Des littératures au pluriel ! », (15). Va-t-on en ajouter deux de plus, l’histoire de la littérature racontée sous obligation de coming out permanent, de séparatisme de sexe, celle des hommes, et celles des femmes ? « L’art n’est pas là pour enregistrer, tel un grand miroir, toutes les péripéties, les variations, les infinies répétitions de l’Histoire […] « Il est là pour créer sa propre histoire. », défend Kundera, (16). 

    Sa propre histoire, ce sont les écrivains, les poètes qui l’écrivent. Ces lecteurs passionnés lisent et relisent les œuvres des générations précédentes, se traduisent entre eux, font connaître tel écrivain, tel poète, s’influencent l’un l’autre, défendent les uns et les autres, s’aident l’un l’autre. 

    On ne peut pas laisser croire que l’on peut détacher, cloisonner les composantes de la création, comme si la création était une activité célibataire, et railler comme le fait le collectif du Centre H. A, cette « image d’une femme passive », muse de l’artiste. Il y eut toujours quelqu’un pour partager, aider à s’accomplir le destin de l’écrivain, du poète. 

    En art, l’histoire s’écrit au singulier, et on a tant d’exemples de vie et d’œuvres d’écrivains, de poètes où une femme a joué un rôle déterminant, et si souvent pour son bonheur à elle, pour le sens que cela donnait à sa vie. « Véra […] avait fait son choix : elle se mettrait complètement et exclusivement au service de l’activité créatrice de son mari. Elle devint son conseiller littéraire, lecteur et critique, mais aussi sa secrétaire, dactylo, son agent, son chauffeur, assistant, traducteur, spécialiste en relations publiques, sa téléphoniste, son éditeur – et sa muse », écrit S. Leys à propos de Véra et Vladimir Nabokov », (17). 

    Et comment séparer Ossip Mandelstam de Nadejda Mandelstam, Nadejda d’Akhmatova, Akhmatova de Tsvetaeva, qui invoqua pour elle une muse, « Ô muse des pleurs », au temps des persécutions dans la Russie soviétique, où il fallut mettre à l’abri la poésie, l’œuvre, du poète exécuté, des amis écrivains, emprisonnés, traqués ou partis en exil, (18). 

    Croire que « l’injustice historique » n’a touché que des femmes, relève de l’ignorance ou d’une naïveté délibérée : les « grands écrivains », plus d’une fois en proie à la solitude, à l’exil, à, des condamnations à mort, à la censure, à des procès, à la pauvreté, (Flaubert, Baudelaire dans la période concernée ici), furent empêchés d’écrire et de publier. C’est leur œuvre en tant qu’artiste que l’on mettait en cause, et ils revendiquaient d’en endurer le prix pour cette raison même. 

        « Arrachées à l’histoire de leurs arts, il ne reste pas grand-chose des œuvres d’art », écrit Milan Kundera, pour qui « la morale de l’essentiel a cédé la place à la morale de l’archive. (L’idéal de l’archive : la douce égalité qui règne dans une immense fosse commune »), (19). 

    On peut ranger l’égalité dans une « égalithèque », tenir une comptabilité, mettre en colonnes selon la parité, selon le genre, faire des listes comparées, compiler tout ça dans des banques données, on n’arrivera jamais à éliminer cette vérité : rien n’est plus inégalitaire que le talent, le génie. 

    Les manuels scolaires font ce qu’ils peuvent, en tant que manuels, avec les programmes, ils se succèdent sans laisser de trace. 

    La littérature est ailleurs ; elle est dans les livres ; les livres sont dans les bibliothèques, là où se trouve notre héritage de siècles de littérature, dont elles sont les gardiennes. Aujourd’hui, à l’heure où on cherche à « désexiser » la langue française, elles pourraient devenir son refuge. 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Centre Hubertine Auclert, créé en 2009, à l’initiative de la région Ile-de-France et d’associations féministes, site sur Internet. 

(2) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(3) Un poème, écrit le 9 septembre 1846 au début de leur liaison, témoigne de sa demande éperdue pour la « fête d’amour » de « vrais amants ». Ce poème, qu’elle écrit « pour lui seul », a été retrouvé et publié [Les Amis de Flaubert, Année 1967, Bulletin n°30, p. 19.] 

(4) Deux romans de Louise Collet – Un drame dans la rue de Rivoli, suivi de Histoire d’un soldat, et Lui (1860) -, viennent d’être republiés chez Archipoche, 27 août 2014. 

(5 Lettre du 7 novembre 1847.  

(6) Louise Colet (1810-1876), est enterrée au cimetière de Verneuil-sur-Avre (Eure), où une rue porte son nom. Récemment, le 26 mai 2014, le conseil municipal de Grenoble a décidé l’appellation d’un nouveau square dans le quartier Vigny Musset (l’un et l’autre, un temps, les amants de Louise Colet), le square Louise-Colet, inauguré le 19 juin 2014.

Voir également, « Louise Collet » par Remy de Gourmont, in Promenades littéraires, 3e série, accessible sur Internet.   

(7) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(8) et (9) Délégation aux droits des femmes : compte-rendu de la semaine du 27 janvier 2014. ‎Stéréotypes dans les manuels scolaires – Audition de Mélanie Gratacos, directrice du Centre Hubertine Auclert, et d’Amandine Berton-Schmitt, chargée de mission éducation. (Sur Internet).         

(10) J-Y Mollier, « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle : un long combat pour la reconnaissance de leurs droits d’écrivains », publié dans Revue Historique, 2006/2 (n°638), accessible sur CAIRN. 

(11) Femmes dans les manuels scolaires de Français, « Inciter les élèves à plus de distance critique », sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(12) Simon Leys, « Les écrivains et l’argent », (I, II, III), in Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, JC Lattès, Le Livre de Poche, p. 121-122.     

(13) Présentation du plan pour l’égalité filles-garçons par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, le jour de la journée internationale de lutte contre la violence faire aux femmes, sur le Huffington Post, le 25/11/2014.  

(14) Je signale au passage la parution du manuscrit original, aux éditions des Saints Pères, décembre 2014. 

(15) et (16), Milan Kundera, Le rideau, Gallimard, 2005, p. 50-51 ; 42.

(17) Et il ajoute, « sa relation avec son mari n’était nullement une forme de soumission. Nabokov l’admirait et s’appuyait sur son jugement tout autant qu’il l’aimait. Sans nul doute, tôt ou tard quelque énergumène, activiste du mouvement de libération féministe ne manquera pas de soutenir que les livres de Nabokov furent en fait écrits par sa femme », Simon Leys, « Nabokov et la publication posthume de son roman inachevé », in Le Studio de l’inutilité, Flammarion, Champs essais,  2014, p. 157-158.

(18) L’HORIZON EST EN FEU. Cinq poètes russes du XXe siècle. Blok – Akhmatova – Mandelstam – Tsvetaeva – Brodsky. Poésie / Gallimard, 2005.

(19) Milan Kundera, Le rideau, op. cit., p. 120.

 

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UN « PARTICULARISME DE SEXE »

        Un autre précepte de la doxa du féminisme égalitariste déclare qu’il y a une « invisibilisation » du féminin dans la langue française comme dans la société, et qu’une grammaire « féminisée » renforcerait la place réelle des femmes dans la société. Et de citer, encore et encore, Hubertine Auclert qui trouvait « urgente la féminisation de la langue puisque, pour exprimer la qualité que quelques droits conquis donnent à la femme, il n’y a pas de mots », (1). C’était en 1899, d’autres remontent jusqu’au grammairien Vaugelas (1585-1650), comme si le contexte d’alors était en quoique ce soit comparable à celui d’aujourd’hui. Avec des présentations anachroniques, simplificatrices, ce féminisme fait une utilisation abusive et fallacieuse de l’histoire, dont il recommence et répète le récit comme si rien n’avait été fait depuis et que l’on pouvait en extrapoler des mesures à prendre dans la situation présente où les femmes sont « visibles » partout et ont obtenu tous les droits possibles

    

        Aujourd’hui, ce sont les thèses de Judith Butler qui sont la référence active et ce qu’elles revendiquent va bien au-delà d’une « féminisation de la langue ». Son livre Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity – (Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité) , a non seulement introduit la notion de « gender », mais tout un contexte, celui de la mouvance Queer et des références propres à la culture et à la langue anglo-américaines. 

    En français : gender se traduit par « genre » quand il s’agit du  domaine de la grammaire ; on traduit gender par « sexe » quand il s’agit des personnes : « égalité des sexes » se traduit par « gender equality ». 

    Le féminisme idéologue de langue française, (et francophone), qui s’inspire de J. Butler et au-delà, mise sur une traduction ambigüe de « gender », ce qui lui permet d’étendre ses revendications jusqu’à faire de la langue française le terrain où poursuivre sa lutte militante contre la domination du « masculin » et imposer dans l’espace public ses préférences de « genre » grammatical, quitte à instaurer le déséquilibre et l’incohérence dans la langue commune, et créer ce que Marguerite Yourcenar appelle « un particularisme de sexe », (2). 

    Je me limiterai ici à un ABCD d’éléments significatifs, dont les exemples sont empruntés aux textes consultés pour ces Notes de lecture. 

A.

Le rapport de l’IGAS, (cf. « ÉGALICRÈCHE »), précise dans une note qu’il utilise « la forme épicène pour quatre appellations professionnel-le-s, assistant-e-s maternel-le-s, éducat-eurs-rices, puéricult-eurs-rices, (p.13), afin de souligner que ces professions sont ouvertes aux deux sexes ». Sauf que, cette graphie n’a rien d’épicène, et en est même comme le contre-sens, puisqu’elle ajoute des formes pseudo-féminines à des termes épicènes, c’est-à-dire qui contiennent déjà le féminin. 

Enfant, élève sont des mots épicènes, et il est aussi extravagant qu’inutile d’écrire « tou-toutes les élèves » ou « tou-toutes les enfants ». Une association militante (3) voudrait « mettre en œuvre la Convention internationale des droits de l’enfant à partir de l’approche de genre », et qu’à l’instar de la version anglaise, on notifie que l’enfant peut être une fille ou un garçon, ce qui réaffirmerait « l’égalité des droits entre les enfants des deux sexes ». Autrement dit, ignorons que l’anglais, [avec trois genres, dont le neutre, des pronoms au féminin pour des objets inanimés, comme un bateau] n’est pas la langue française, laquelle héberge des mots épicènes, c’est-à-dire, qui ont  la même forme aux deux genres, qui désignent, sous une seule forme, l’un et l’autre sexe, non pour afficher qu’ils sont « non sexistes », comme on peut le lire ça et là, mais parce qu’épicène vient du grec, et signifie : possédé en commun. Les droits de l’enfant, en français, désignent les droits de l’enfant de l’un et l’autre sexe

ANTIDOTE

« Épicène, qu’est-ce à dire ? », Jean-Jacques Richard

Grammaticalité et grammaire française 

B.

[« auteure » ; « femme auteure » ; les « auteur-e-s » ; « écrivaine » ; « Maîtresse de conférence » ; « maitreSSE de conférences » ; la Cheffe de mission ; des « chef-fe-s » ; « la maire » ; « agent-e-s » ; « sage-homme » ; « rendre femmage » ; sapeuse-pompière ; « Haute fonctionnaire » ; « officière » ; la « penseuse » ; des « chercheur-e-s réticent-e-s »]. 

Que les appellations de certains métiers ou activités récemment accessibles aux femmes soient, si nécessaire, féminisées ne pose pas de problème dès lors que l’équilibre et la cohérence de la langue française sont respectés. Dans les exemples ci-dessus, ajouter un « e », faire des emprunts non explicités au québécois, au suisse romand, « dégenrer » ou « genrer » des mots, bricoler des graphies militantes, « aux pénibles allures de signaux en morse », comme dit Ph. Muray, (4), passe pour une « féminisation » de la langue, alors qu’il s’agit d’un « particularisme de sexe » artificiellement fabriqué. 

ANTIDOTE

«… On ne réforme pas une langue par décret gouvernemental, en affirmant qu’on ajoutera un «e», alors qu’il n’est pas conforme au féminin des mots. Il y a des règles habituelles d’évolution. Le féminin des mots en «eur» n’est jamais en «eure» autrement que par la brutalité. «Auteure», c’est horrible. «Écrivain-écrivaine» n’est pas choquant, cela va seulement contre une tradition de plusieurs siècles, et il n’est pas difficile de dire une femme écrivain », Jacqueline de Romilly, (5). 

ANTIDOTE

Dans son discours de réception de  Marguerite Yourcenar à l’Académie française, (22 janvier 1981), Jean d’Ormesson a déclaré « ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous êtes ici aujourd’hui : c’est parce que vous êtes un grand écrivain [… ]Nous n’avons pas voulu nous plier à je ne sais quelle vogue ou vague du féminisme régnant. Nous avons simplement cherché à être fidèles à notre vocation traditionnelle qui est de trouver – si faire se peut – dans les lettres françaises ce qu’il y a de meilleur, de plus digne, de plus durable. […] Vous êtes un écrivain et, comme quelques autres substantifs ou adjectifs de la langue française – [… ] -, le mot écrivain ne connaît pas de distinction de genre : il ne connaît, hélas ! ou peut-être heureusement, que des différences de force, de talent et de style. », (6). 

ANTIDOTE

« Les mots sont par nature neutres et indifférents. Racisme et sexisme sont une lèpre de l’âme et doivent être combattus sans merci, mais la lutte contre le langage raciste et sexiste se trompe le plus souvent de cible : ainsi […] ces journaux français, non moins vertueux, qui croient seconder la juste cause des femmes en imprimant des monstruosités telles que « auteure » ou écrivaine »… Les mots sont innocents ; il n’y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont ceux-ci qu’il faudrait réformer », Simon Leys, (7).

C.

« Pourquoi tant de femmes refusent-elles de se faire appeler « madame la sénatrice », « madame la députée » ou « madame la ministre », pour se faire appeler Mme « le député » ou Mme le sénateur » ? Lors de l’audition de 2012, (voir AUDITIONS I et II), D. Bousquet répondait : c’est à cause de la « dévalorisation  du féminin » et de la « survalorisation du masculin ».

Le 7 octobre 2014, un « Madame le président » a déclenché la polémique à l’Assemblée nationale. La voix militante s’en est faite l’écho : « Refuser que le métier s’accorde au féminin, c’est refuser la libération des femmes, celle qui s’est faite grâce à la contraception et à une conception des droits de l’homme comme droits de l’humain », (8). Cette rhétorique, signée Marie Darrieusecq, est d’une logique fallacieuse. On peut parfaitement œuvrer à la « libération des femmes » et tenir compte d’une règle de la langue française – « ministre », « député », président » ne sont pas des métiers, mais des titres, et comme pour les grades et fonctions, c’est le genre non marqué, indifférencié, qui les régit. On peut parfaitement œuvrer à la « libération des femmes » et ne pas obéir à une doxa idéologue quand elle veut imposer une « conception des droits de l’homme comme droits de l’humain », parce qu’elle ne veut pas reconnaître l’usage du masculin dit générique, indifférencié, toute à son combat contre la « domination masculine ». 

Les groupes de pression féministes n’ont pas manqué de réclamer la traduction par « droits humains » de Human Rights dans The Universal Declaration of Human Rights, ratifiée le 10 décembre 1948 au Palais de Chaillot, (9). Les pays signataires de ce texte ont traduit Human Rights par droits humains, sauf la France, où l’on (La Ligue des Droits de l’Homme) préfère maintenir la référence historique à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et à la révolution française. 

Outre que l’on ne peut tenir pour rien les racines de la langue française – en latin : homo désigne l’être humain, l’homme du genre humain ; vir désigne homme (le mâle) opposé à femme –, soutenir que les femmes ne sont pas « visibles » parce que incluses dans le masculin générique, revient à les identifier par une appartenance « sexiste », et non par leur appartenance au genre humain comme tel. 

Faire deux groupes antagonistes, « les hommes » / « les femmes », conduit à tenir, sans cesse et pour n’importe quoi, une comptabilité aux effets mimétiques : combien d’hommes pour combien de femmes. Pourquoi, dès lors, les hommes n’exigeraient-ils pas un ministère du droit des hommes, comme il y en a un du droit des femmes ? 

ANTIDOTE

« […] il n’existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résultat que chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins […] Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels […] accoler à un substantif un article d’un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe […] « Homme s’emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l’espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incompétence qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille […]. De sexe féminin, il lui arrive d’être un mannequin un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ? Absurde ! Ces féminins et masculins sont sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent… », Jean-François Revel, (10). 

ANTIDOTE

« […] le genre grammatical masculin n’est pas uniquement l’expression du sexe masculin, mais il sert aussi de genre commun, de genre neutre, de genre asexué. C’est ainsi qu’en prétendant que la langue n’est pas neutre, une certaine idéologie féministe l’accuse à tort de « sexisme », par ignorance de cette valeur du masculin. Or la source du problème est précisément la disparition du neutre en français : s’il y a tant de noms masculins dans notre idiome, ce n’est pas que la langue soit « sexiste » – affirmation gratuite, sinon tendancieuse – mais simplement parce que, ayant perdu ce troisième genre, le français a redistribué, au cours de son histoire, les neuf dixièmes des noms latins neutres qu’il a gardés dans la catégorie du masculin, ce genre étant, morphologiquement parlant, plus proche du neutre que du féminin latin. C’est ce qu’a bien vu l’ethnologue et académicien Claude Lévi-Strauss : « en français, le neutre est masculin » ! (11), site J-J Richard, LES GENRES : MASCULIN, FÉMININ ; VRAIMENT ?  

ANTIDOTE

« Je serais enchantée qu’on cesse de sexualiser la langue, surtout de façon ignorante, brutale et impérative » ; après avoir rappelé que […] l’ancien dictionnaire Larousse expliquait plaisamment : «Homme : terme générique qui embrasse la femme.» C’était suggestif. Et voilà que, pour désigner les hommes, on se croit désormais obligés de dire «les hommes et les femmes», ce qui n’a pas de sens. », Jacqueline de Romilly, (12).  

ANTIDOTE

« Hadrien […] estime que l’homme qui calcule, qui réfléchit ou qui lit, ne se sent pas homme à ce moment-là (homme au sens de […] « mâle » ; il se sent homme du genre humain ». Voilà, je pense que pour une femme, c’est à peu près la même chose », Marguerite Yourcenar, (13).

D.

Dans le Rapport relatif à la lutte contre les stéréotypes du 20 octobre 2014, le langage se doit de refléter le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, dans cet ordre. 

Pour « dé-hiérarchiser le masculin et le féminin, on modifie les règles de grammaire, au premier chef, celle où « le masculin l’emporte sur le féminin lorsqu’il faut accorder le participe passé ou l’adjectif dans une phrase qui comporte plusieurs sujets masculins et féminins. Croyant qu’une règle de grammaire « façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin », on va rechercher le Vieux Français, présenté comme « une source d’inspiration pour un langage favorable à l’égalité femmes-hommes ». En particulier, celles-ci : 1. Règle de proximité : l’accord se fait avec le terme le plus rapproché : les hommes et les femmes sont belles ; 2. Règle du nombre : l’accord se fait avec la plus forte proportion : exemple : « une femme et 58 hommes sont peints sur ce tableau / « 62 femmes et 2 hommes sont peintes sur ce tableau », (14). Peu importe, en somme, l’incohérence de revenir à des règles en vigueur avant la révolution française.  

ANTIDOTE

« Dans peu de temps, au nom du principe d’identité, on exigera que le sexe ne soit plus inscrit à l’état civil des personnes. On demandera aussi, sans doute, qu’il ne soit plus mentionné dans les médias […], dans les livres, dans les romans. Ou alors sous la forme paritaire toujours si gracieuse : La-le Mère-Père Goriot, Madame-Monsieur Bovary, Les Sœurs-Frères Karamazova, La Reine-Roi Lear, La Princesse-Prince de Clèves, Lucien-ne Leuwen, etc. », Philippe Muray, (15). 

ANTIDOTE

« […] la langue, qui n’en peut mais, est victime de prises de positions de caractère idéologique, ne reposant sur aucun fondement linguistique, comme le montre avec rigueur le professeur Henri Morier [dans l’article, n° 47 des Cahiers Ferdinand de Saussure, 1993, pp. 83-105, «  AH, LA BELLE PROFESSEURE ! »], (16). 

        Il n’est pas nécessaire de vivre dans un régime politiquement totalitaire pour être soumis à une « expérience orwellienne », (17), il suffit d’imposer, à travers la langue, la contrainte de « genrer » la pensée, l’identité. Nul besoin d’interdire des mots, on fabrique les mots d’un novlangue, comme « égalicrèche », « églithèque », qui n’ont qu’un seul sens, on invente des particularismes dans les manières d’écrire, on change des règles de grammaire, et de proche en proche on rend difficile une expression indépendante de ce Novlangue, (18). 

    Étrangement, la revendication de la « féminisation » de la langue française pour plus de visibilité des femmes, encourage la suppression d’un repère qui l’assurait. Une circulaire a mis fin, le 21 février 2012, à la mention « Mademoiselle », au motif que c’est une  « expression sexiste », une « forme de discrimination entre les femmes et les hommes », et on a remplacé ce terme par « Madame », « pris comme équivalent de « Monsieur » pour les hommes, (19). 

   On propose maintenant la suppression de l’adjectif dans la dénomination « école maternelle », pour cause de connotation « sexiste », « genrée », qui « laisse entendre que l’univers de la petite enfance serait l’apanage des femmes et véhicule l’idée d’une école dont la fonction serait limitée à une garderie » ; « La maternelle, c’est une école, ce n’est pas un lieu de soin, de maternage… », affirme la signataire de ce discours féministe primaire, (20), ignorant visiblement ce qu’est l’école maternelle, et comment Germaine Tortel, la fierté de notre pays dans le domaine de la pédagogie, y a contribué, (21). Faudra-t-il aussi songer à supprimer ce même adjectif dans l’expression « langue maternelle » ? (22).  

        La lisibilité de la langue française ne se perdra pas toute seule, elle entraînera avec elle la perte de la familiarité de ces « lignées de culture » [J. de Romilly] qui sont notre héritage, celui qui se transmet depuis des décennies aux lecteurs de langue française, mais aussi à travers des traductions dans d’autres langues.  

    Une « fausse aurore » se lève quand des revendications militantes mènent à l’inculture.  

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Hubertine Auclert, (1848-1914), nombreuses informations sur sa vie et son combat sur Internet.  

(2) Marguerite Yourcenar, LES YEUX OUVERTS, Entretiens avec Matthieu Galey, Le Centurion, Livre de poche, 1980, chap. « Et le féminisme ? », p. 265.

(3) Adéquations.

(4) Philippe Muray, Exorcismes spirituels, III, Outrage aux bonnes meufs, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p. 1284. 

(5) Jacqueline de Romilly, « Tout est question d’éducation », Entretien, in Le Figaro du 24 décembre 2010. 

(6) Jean D’Ormesson, 22 janvier 1981, Réponse au discours de Marguerite Yourcenar, site de l’Académie française.  

(7) Simon Leys, Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, Livre de poche, 2008, Mots, p. 47-48. 

(8 Marie Darrieusecq, « Le masculin et le féminin », Chroniques in Libération, 31 octobre 2014. 

(9) Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, site du Ministère de la Justice, Textes et réformes.  

(10)Jean-François Revel, http://www.chezrevel.net/le-sexe-des-mots/ 

(11) Site de Jean-Jacques Richard. Grammaticalité et grammaire française.

(12) J. de Romilly, voir note 5. 

(13) Radioscopies M. Yourcenar, J. Chancel, Éditions du Rocher, septembre 1999, p. 119-120.  

(14) Sur Internet. Rapport relatif à la lutte contre les stéréotypes, publié le 20 octobre 2014. Pour l’égalité femmes-hommes et contre les stéréotypes de sexe, conditionner les financements publics, Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, (HCEfh), p. 105-109 ; 113-114. 

(15) Philippe Muray, Exorcismes spirituels, III, Dans la nuit du nouveau monde-monstre, op. cit., p. 1222.  

(16) Site de Jean-Jacques Richard. Grammaticalité et grammaire française : « La grammaire malmenée » ; « Épicène, qu’est-ce à dire ? ».  

(17) Simon Leys, ORWELL, ou l’horreur de la politique, Plon, 2006, p. 87. 

(18) Jean-Claude Michéa, ORWELL anarchiste Tory, Climats, 2008, chap. VII et VIII ; George Orwell, 1984, Appendice, Les principes du novlangue.

(19) Suite à une campagne des associations Osez le féminisme et Les Chiennes de garde, suppression par circulaire du 21 février 2012 du Premier ministre, validée par le Conseil d’État, le 26 décembre 2012. Voir également, à la référence de la note 14, p. 109 et 114. 

(20) Déclarations sur le Lab d’Europe 1, sur RTL, début février 2013, de Madame Sandrine Mazetier. Voir également, à la référence de la note 14, p. 109. 

(21) Germaine Tortel, (1896-1975), sites à consulter : 

 Association Germaine Tortel : Le Muz

www.pedagogie-tortel.org/

(22) Le 21 février 2000, l’Unesco a proclamé le 21 février Journée internationale de la langue maternelle.

 

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AUDITION III – Mme Camille FROIDEVAUX-METTERIE

17 janvier 2012

– Mme Marie-Jo Zimmermann :

« Madame, comme vous le savez, la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes se devait se de saisir de la question du genre qui, apparue avec une certaine violence dans les médias, a donné lieu jusqu’à présent à des prises de position très tranchées. Nous voulons aborder cette question avec une grande objectivité, en posant les fondements de la réflexion en la matière. La Délégation a procédé à de nombreuses auditions, dans le souci de disposer d’un panel permettant de souligner tant les aspects positifs de ce débat que la vigilance qu’il doit susciter. À ce titre, M. Jacques Arènes, nous a recommandé de vous inviter à exposer votre réflexion personnelle sur cette question et je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation ».

Camille Froidevaux-Metterie, professeur de science politique à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, se présente comme « spécialiste des idées politiques », « formée par Marcel Gauchet,  et travaillant sur la question du statut et de la condition de la femme dans notre société dans une perspective historique et philosophique plutôt que du point de vue du genre ».

« Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette question, j’ai été frappée par le caractère circulaire de la théorie du genre et par la force d’interprétation que revêtait, dans cette théorie, le schéma opposant domination masculine et émancipation féminine. Je n’y trouvais pas de réponses aux questions que je me posais, comme celle de la maternité, et l’étude de cette littérature m’a conduite à mener une réflexion personnelle.

« Il importe d’abord de souligner la dimension historique des études de genre, qui n’est pas abordée dans les manuels que j’ai consultés. Ce courant d’idées, né dans le sillage de la seconde vague du féminisme des années 1970 aux États-Unis, est un dispositif intellectuel qui s’est construit en même temps que la lutte pour l’émancipation des femmes. Cette association n’a rien de fortuit et imprègne fortement les postulats des études de genre. Celles-ci reposent sur deux piliers : le refus de la différence des sexes et la centralité de la hiérarchisation sexuée de la société, pour les femmes, le domestique et pour les hommes, le politique ou le public.

Dans leur élan égalitaire, les féministes de la seconde vague refusent en bloc tout ce qui peut continuer d’enfermer les femmes dans la soumission aux hommes et les renvoyer à la sphère domestique. Elles ont œuvré en qualité de militantes et de scientifiques, à mettre au jour tous les ressorts expliquant, selon elles, que les femmes aient pu rester si longtemps enfermées dans le cadre du foyer et soumises aux hommes.

Curieusement,  alors même qu’elles mettaient en évidence le fait que, pendant des siècles, voire des millénaires, les femmes avaient été cantonnées dans le féminin – si on associe au féminin l’idée de la potentialité maternelle –, elles instauraient un déséquilibre inverse : en incitant à juste titre à investir la sphère sociale publique et politique, elles leur intimaient de laisser de côté, comme si elle n’existait plus, leur activité au sein du foyer qui avait été leur quotidien pendant des siècles, faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes. Ce nouveau déséquilibre est dommageable, car la femme contemporaine se définit précisément par cette dualité : une femme est à la fois un sujet, individu de droit, et un individu de sexe féminin. Son rapport aux autres et au monde est marqué – sans être pour autant déterminé – par la sexuation de son existence.

Les femmes sont donc confrontées à l’impératif de vivre de front deux dimensions : une existence publique, désormais pleinement légitime et que nul ne songerait à remettre en question, et une existence privée qui reste très importante en termes notamment de temps dévolu et d’implication personnelle. Cette dualité me semble négligée : à ne se préoccuper que de l’émancipation des femmes, on englobe dans un même rejet des dimensions de leur existence qui continuent de faire sens pour elles.

Dans ce débat, les deux parties ont raison. Pour les théoriciennes du genre et celles qui défendent l’enseignement du genre dans les manuel scolaires, il est essentiel que les jeunes filles soient informées de ce qu’ont connu leurs mères et leurs grands-mères il y a quarante ans. On ne dira jamais assez la fulgurance du processus de l’émancipation. Lorsque les théories du genre ont été conçues, la condition des femmes était en effet de subordination, voire d’exclusion. Les études de genre, se concentrant sur les retards, sur les inégalités et sur les différents éléments qui continuent de donner du sens au schéma de la domination masculine et de la soumission féminine, ont négligé de souligner les avancées phénoménales qu’a connues la condition des femmes dans de nombreux domaines, qui ne se limitent du reste pas à la sphère professionnelle et sociale, mais touchent aussi la sphère familiale.

Les théoriciennes du genre réfléchissent si peu à la question de la famille et de la maternité qu’elles n’ont pas repéré ce qui constitue selon moi l’ultime émancipation : le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation. Un projet d’enfant peut aujourd’hui être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe, et non nécessairement génitrices, rassemblées par un désir d’enfant éminemment individualiste. Aujourd’hui, on veut un enfant pour soi, et non pas nécessairement pour créer une famille ou pour le renouvellement des générations. Les sociologue évoquent un véritable « droit à l’enfant » : tout individu, quels que soient son sexe et son statut conjugal, a le droit de demander à avoir un enfant.

Il est désormais pensable que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses autres configurations. Cette avancée est sidérante, car elle montre que la séparation immémoriale des deux sexes commence à être remise en question symboliquement, juridiquement parfois – comme dans les pays où l’adoption et le mariage homosexuels sont autorisés – voir scientifiquement, du fait d’avancées bouleversantes, telles que la possibilité de produire, à partir de cellules souches, des cellules de la spermatogenèse et de l’ovogenèse, c’est-à-dire de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes. Ce dernier horizon est certes lointain ; »

– M-J Z : « Pas si lointain que cela. »

C. F-M : « On évoque également aujourd’hui l’utérus artificiel. Ainsi, les femmes partagent désormais avec les hommes la responsabilité du renouvellement des générations. Elles ont la possibilité d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir.

Ce qui importe dans la déféminisation de la procréation, ce sont ses résonances symboliques et ce qu’elle permet de penser, ainsi que ses implications quant au statut des femmes dans notre société. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que nous sommes parvenus au terme des conséquences du processus d’émancipation féminine. Les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique. De fait, en investissant la société, les femmes ont fait tomber la séparation multiséculaire qui divisait ces deux sphères. Les théories du genre continuent de reproduire ce raisonnement binaire en s’arc-boutant sur l’opposition entre domination masculine et émancipation féminine et ne saisissent pas combien l’ordonnancement de notre société diffère radicalement de ce qu’il était voilà encore quelques décennies.

La bipartition sexuée de l’ordre social s’est effondrée avec l’entrée en masse des femmes dans la sphère sociale et publique et nous assistons aujourd’hui à un réordonnancement autour de trois pôles : une sphère publique politique ; une sphère sociale privée, celle du monde du travail, et une sphère de l’intime, qui recouvre la vie familiale. Ces trois sphères sont imbriquées et tous les individus de sexe masculin et de sexe féminin sont légitimes dans ces trois ordres d’existence. Les femmes ne sont plus enfermées dans leurs fonctions domestiques et il n’y a plus d’exclusivité masculine pour les activités sociales professionnelles, ni d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants. Les hommes et les femmes sont égaux et se partagent à égalité ces responsabilités sociales, familiales et publiques.

Ma position est difficile à tenir. On me reproche en effet, lorsque j’insiste sur l’importance du maternel dans l’existence des femmes, de les ramener à leur essence, à leur « nature » procréatrice. Or j’affirme précisément qu’elles partagent cette responsabilité procréatrice avec les hommes et m’efforce de réhabiliter, pour les comprendre mieux, les dimensions de l’existence des femmes qui ne sont pas prises en considération par les études de genre au motif qu’elles « naturalisent » les femmes. Pourquoi ne pas s’interroger sur la condition maternelle telle que la vivent aujourd’hui l’immense majorité des femmes – d’une façon tout à fait nouvelle au demeurant, car l’immense majorité des mères sont également des femmes qui travaillent ?

La réflexion sur l’égalité entre femmes et hommes doit se concentrer sur l’articulation entre vie privée et vie publique, pour les femmes comme pour les hommes, et les études du genre me semblent passer à côté de l’égalisation – de la désexualisation – des fonctions et des rôles, phénomène à la fois anthropologique en ce qu’il touche à la fois à la définition de ce que c’est d’être une femme et sociologique en ce qu’il touche à l’ordonnancement des sphères de l’existence. Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe. Les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe.

S’attachant toujours à repérer les inégalités qui subsistent, les études de genre ne saisissent pas toujours combien la condition des femmes est aujourd’hui inédite. La nouveauté de cette condition se condense dans la nécessité d’assumer de concert une activité sociale et professionnelle pleine et entière et une existent privée qui a une dimension potentiellement maternelle.

Pour ce qui est de l’enseignement du genre dans les manuels scolaires, on ne peut que penser que cet enseignement, pour être valable, devrait reprendre les étapes du processus d’émancipation féminine et les décrire, en les explicitant dans la sphère académique et scientifique. Les études de genre sont en effet le prolongement dans cette sphère du processus d’émancipation dans la sphère sociologique. Les deux sont allés de pair et ont contribué à approfondir le processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes.

Il y a donc peu de raisons de rejeter en bloc les études de genre comme s’il s’agissait d’une idéologie purement politique. Il importe cependant d’historiciser le genre dans les manuels en rappelant comment sont nées les études de genre et en quoi elles sont intimement liées au processus d’émancipation féminine. Peut-être faut-il aussi conclure que, même si les luttes sont encore nombreuses pour que le processus d’égalitarisation soit totalement accompli, les femmes ont déjà gagné, car nul ne songerait aujourd’hui à revenir sur les droits des femmes. La force d’imposition du principe d’égalité entre les femmes et les hommes est aussi puissante que celle des droits de l’homme. Même si les atteintes du réel sont innombrables, ces principes ne seront jamais remis en question en Occident, même s’il faut les défendre et réfléchir aux dispositifs permettant de les soutenir.

Ce constat posé, je peux m’efforcer de repérer les effets du processus d’émancipation sur le statut des femmes dans nos sociétés, réintégrant des éléments largement négligés, comme le souci esthétique.

Dans la perspective féministe des études de genre, le souci des femmes pour leur apparence n’est que la traduction des injonctions masculines à la séduction ; si les femmes sont belles, c’est pour plaire aux hommes. Mais alors, pourquoi ma fille de cinq ans et sa grand-mère qui a 60 ans de plus, pourquoi toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale – et les féministes elles-mêmes – passent-elles chaque matin un moment à se préoccuper de leur apparence ? Certes, le beau est socialement désirable, mais si le souci de l’apparence est si développé, et s’il donne d’ailleurs lieu à tant d’outrances, c’est bien signe qu’il s’y joue quelque chose qui a trait à l’identité féminine. Maintenant que les femmes sont dans le monde comme des hommes et partagent avec les hommes la responsabilité du projet parental, peut-être ont-elles investi ce domaine de l’apparence et de la beauté comme celui qui demeure proprement féminin. Il convient de reconsidérer d’une manière positive ce souci de l’apparence, ne serait-ce que pour apprendre aux petites filles qu’il existe une multitude d’options quant aux signes extérieurs qu’une femme est prête à donner de sa féminité : entre une minoration frôlant la masculinisation et l’outrance de l’ultra féminisation, la palette des possibles est très large.

Les femmes se construisent dans la société en tant que femmes à partir de ce souci de l’apparence et il faut cesser de stigmatiser ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes, car c’est faire très peu de cas de la liberté des femmes de se construire dans la société comme elles le désirent.

Le  terme de « libre choix » est sans doute celui qui condense le mieux le statut des femmes. Qu’il s’agisse des modes de conjugalité, de la vie professionnelle ou de l’apparence, chaque femme dispose d’une infinité de possibles et l’on ne saurait rejeter certaines d’entre elles au motif qu’elles choisissent des options radicales. [Exemple d’E. Badinter qui stigmatise les femmes qui ont choisi de rester au foyer et sa diatribe contre les couches lavables]. Lorsque les théoriciennes du genre refusent qu’on puisse même évoquer la question de la beauté, au motif que cela reviendrait à enfermer immédiatement les femmes dans la soumission aux hommes, elles oublient que cette dimension fait partie de l’existence quotidienne de l’immense majorité d’entre elles.

La présentation des études de genre dans les manuels scolaires contribue à cristalliser une opposition binaire très dommageable qui empêche de penser la diversité et les nuances de la condition de la femme aujourd’hui. […].

Si, comme je le déclarais tout à l’heure, les deux parties sont raison, c’est parce qu’elles témoignent de la diversité et de l’ouverture des possibles féminins, dont elles incarnent des pôles radicaux. Peut-être faudrait-il trouver une formulation de compromis qui fasse droit à l’évident apport des études de genre au processus d’émancipation féminine tout en mettant aussi en évidence ce que ces études négligent à propos notamment de la maternité.

La formule du Laboratoire de l’égalité appelant à une « culture de l’égalité » me semble très heureuse. Le terme de genre est idéologique, en ce qu’il est une façon de réfléchir à la condition des femmes aujourd’hui ; or, il en existe d’autres. Limiter, dans les manuels, la question de l’égalité entre femmes et hommes au prisme interprétatif du genre revient à n’aborder qu’un aspect de la question. Il existe trois grandes familles de pensée du féminin : les études de genre, la psychanalyse et l’anthropologie – laquelle est représentée notamment par Margaret Mead, Françoise Héritier et Irène Théry. […].

Il me semble cependant excessif que l’on n’évoque plus aujourd’hui « les femmes » que comme réalité statistique et le « genre » comme seul prisme intellectuel permettant de comprendre la condition des femmes. J’ai consacré au concept de genre un article intitulé « Genre, magie d’un mot » où j’ai montré comment le genre avait fait disparaître femme (Le Débat, n° 157, novembre-décembre 2009). Le genre, synonyme de l’assignation à un sexe et à des rôles de sexe, est devenu le prisme quasi unique de la réflexion sur la condition des femmes. On néglige ainsi de repérer certaines éléments étroitement liés à l’émancipation des femmes et on manque certaines questions primordiales pour comprendre la condition de celles-ci.

– Marie-Noëlle Battistel, (Député PS) : « Le droit des femmes est certes acquis dans le principe, mais on en est encore loin dans la réalité. »

C. F-M : « Votre observation est très juste, mais cette question relève plutôt des sociologues. De formation philosophique, je me situe plutôt du côté de la théorie. Je m’efforce de réfléchir en tirant les conséquences ultimes de cette situation dans laquelle nous nous trouvons, qui est celle d’une nouvelle place pour les femmes dans la société. Elle met au jour des questions importantes, notamment pour ce qui concerne la procréation et l’éducation des enfants, et son analyse permet de mesurer l’importance des avancées réalisées. On peut cependant, il est vrai, multiplier les exemples d’inégalités qui perdurent entre les femmes et les hommes. [Exemples d’inégalités dans le monde académique, universitaire]. Comme dans toutes les sphères professionnelles, et dans le monde politique au premier chef, on explique la disparition des femmes au fil de la hiérarchie par deux facteurs principaux : elles auraient intériorisé leur potentialité maternelle et s’autocensureraient en s’interdisant de postuler à des fonctions ou à des grades supérieurs, ou encore les institutions qui recrutent appliqueraient un modèle masculin de l’excellence académique dans lequel la vie privée n’interfère en rien avec le travail scientifique. J’ai cependant observé que les femmes qui parviennent à traverser le plafond de verre sont beaucoup plus souvent mères que celles qui ne le traversent pas. La prétendue incompatibilité des fonctions maternelles et professionnelles est un préjugé à déboulonner de toute urgence. L’alternative « un enfant ou un poste » peut aisément être démentie par la sociologie. Faire des enfants n’empêche pas les femmes de réussir.

Abandonner aux études de genre l’étude des inégalités et des retards immenses qui restent à combler m’autorise à repérer des phénomènes qu’elles n’investissent pas, comme la maternité ou la conjugalité […]. Les femmes sont aujourd’hui des sujets de droit, comme les hommes, et ont aussi une vie de famille, quel qu’en soit le mode. […].

– M-N Battistel : « Le constat que vous faites d’un changement des mentalités est très important. »

– Mr. Jean-Luc Pérat, (Député PS) : « L’homme et la femme sont deux individus qui partent à égalité. Pour bon nombre de femmes, avoir un enfant est un épanouissement. Peut-être faut-il cependant faire évoluer la répartition des tâches dans la société.

Il importe d’encourager, chez les jeunes femmes, l’entreprenariat et de leur faire comprendre qu’elles ont tout le potentiel nécessaire à cet effet. Constatez-vous une évolution de la volonté de s’assumer et de prendre des responsabilités ? ».

C. F-M : « Vous désignez là deux défis majeurs. Du point de vue des hommes, il s’agit en effet de partager le temps familial. Il est réjouissant de constater que 50% des cadres français masculins de 30 à 40 ans demandent une meilleure prise en compte de la déspécialisation des rôles, c’est à dire de leur vie familiale : les hommes sont favorables à cette déspécialisation et au partage des tâches domestiques. Cet aspect est déjà pris en compte par les politiques publiques de certains pays, notamment scandinaves. Du point de vue des femmes, il s’agit d’assumer le fait que leur présence soit légitime dans tous les domaines et à tous les niveaux de la vie sociale et professionnelle.

Je connais moins bien le monde de l’entreprise que celui de l’université et de la recherche, mais je constate que mes étudiantes ont le souci de tenir ensemble les deux dimensions, privée et publique, de leur existence. [Les femmes de la génération de C. F-M – née en 1968 –, ont fait le choix d’un investissement social et professionnel important […] dont le prix a souvent été qu’elles n’ont pas eu d’enfant ou pas autant qu’elles l’auraient souhaité.] Même si le lien de causalité n’est pas certain, l’accentuation du primat du rôle social des femmes s’est accompagnée d’une minoration, voire d’un oubli, de la dimension affective et familiale de leur existence. Mes étudiantes ont donc conscience qu’elles doivent d’abord construire leur avenir professionnel et un nouveau calendrier s’est mis en place : ces femmes ont décalé leur horloge biologique et n’envisagent guère d’avoir d’enfant avant 30 ans.

Je suis très confiante dans la capacité des jeunes femmes à entreprendre. Il est choquant d’entendre le même Laboratoire d’égalité déclarer que les femmes sont invisibles dans la société. Les femmes n’ont jamais été aussi visibles à tous les niveaux et dans tous les statuts. C’est là aussi qu’intervient la « culture de l’égalité » ; les manuels scolaires devraient pouvoir présenter aux jeunes filles la thématique du genre comme un moment – déterminant, certes, mais un moment seulement – de l’histoire de l’émancipation des femmes et montrer que la condition des femmes consiste en un investissement dans la sphère sociale et dans la sphère privée. Elles tiennent toutes ces dimensions ensemble et il faut également les tenir ensemble lorsqu’on réfléchit à leur condition […]. »

– J-L P : « Observez-vous que les hommes demandent davantage à leur entreprise de pouvoir adapter leur emploi du temps afin de trouver un meilleur équilibre et d’assurer un meilleur épanouissement à leur conjointe ? Le choix d’avoir un enfant suppose en effet un contexte affectif fait de tendresse, de proximité et de disponibilité souvent peu compatible avec la vie professionnelle. »

C. F-M : « Cela me paraît une évidence. L’harmonisation du temps professionnel avec les exigences familiales est un terrain qui a d’abord été défriché par les femmes et il n’est pas très difficile pour les hommes de venir se loger dans les espaces qu’elles ont ouverts et de demander à leurs employeurs de pouvoir bénéficier d’aménagements.

Faut-il pour autant faire confiance au temps pour assurer cette évolution et ne faut-il pas plutôt l’accompagner ? De fait, l’aménagement du temps familial et du temps professionnel constituent le gros chantier de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques est souhaitable, car ce phénomène est générationnel et le temps nécessaire à son institutionnalisation est incompressible, [renvoi aux travaux de Dominique Méda.] »

COMMENTAIRE

        Camille FROIDEVAUX-METTERIE commence par souligner que si les études de genre et le mouvement féministe ont contribué à « l’émancipation féminine », elles ont aussi produit un « déséquilibre » dommageable, même s’il est inverse de celui des périodes antérieures, « en faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes ». On ne peut que l’approuver et la suivre dans son projet de redonner sa place à la question de la famille et de la maternité. Mais lorsque Camille Froidevaux-Metterie dit que « le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation » constitue pour elle « l’ultime émancipation » des femmes, on en vient à se demander de quelle « émancipation » il s’agit.

« Un projet d’enfant peut être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe et non nécessairement génitrices […] ; « il est désormais pensable  que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses configurations », de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes » etc., toutes ces nouveautés ressortent-elles d’une « émancipation » ou d’un « déséquilibre » plus grave que tous les précédents ? Qu’est-ce qu’une « émancipation » qui va jusqu’à se passer du corps des femmes ?

Pour Camille Froidevaux-Metterie, les « études du genre lui semblent passer à côté de l’égalisation – la désexualisation – des fonctions et des rôles, […] « Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe […] les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe ». Une remarque ici, tout de même. La « désexualisation » ne doit pas faire oublier que la loi a donné à la femme, et à elle seule, les pleins pouvoirs sur l’enfant, un pouvoir de vie et d’arrêt de vie, pour la raison que son corps, anatomiquement différent, est apte à la réalité physique de la grossesse, et qu’il lui appartient.

Dans son plaidoyer pour l’« égalisation », Camille Froidevaux-Metterie va jusqu’à une symétrie absolue : « les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique », laissant le problème de compatibilité du temps professionnel et du temps familial, aux décideurs de politiques publiques. Là encore, ces formulations trop parfaites font écran au conflit inévitable.

L’horloge intérieure, celle de la limite de sa fécondité que toute femme entend, ne sonne pas à la même heure pour une femme que pour un homme, sans qu’il s’agisse d’une « inégalité », c’est un fait de la nature. Depuis 1967, l’horloge ne s’entend plus aussi clairement, les techniques contraceptives l’ont mise en sourdine. La technique du grand froid peut maintenant mettre en réserve des ovocytes, comme autant de pièces détachées, afin de ne pas empêcher, retarder la carrière d’une femme. Autrement dit, l’expérience la plus bouleversante dans la vie d’une femme finit par être considérée comme un obstacle à une carrière professionnelle et son « émancipation » devient dépendante de la technique. Camille Froidevaux-Metterie constate que les jeunes femmes d’aujourd’hui se préoccupent de leur « horloge biologique », et cherchent à l’adapter au monde du travail, et ce d’autant plus que si elles veulent occuper de hautes fonctions, leur temps d’études sera d’autant plus long. Elle attend d’« un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques », portant notamment sur les crèches car « l’insuffisance des crèches fait obstacle aux droits fondamentaux de l’enfant, mais aussi à l’égalité des chances entre hommes et femmes », (1). Cette formulation de Jeanne Fagnani et Dominique Méda, en dit long sur la façon dont se pose la question : « Qui va élever la nouvelle génération ? ».

Contrairement à Jacques Arènes et Chantal Delsol, Camille Froidevaux-Metterie ne met aucun frein, ne signale aucun danger : dès lors qu’« il n’y a plus d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants », que les hommes et les femmes sont égaux « et se partagent à égalité ces responsabilités sociales et familiales et publiques », le partage total des tâches parentales et domestiques répondra à la question.

Ce n’est pas parce que la répartition des fonctions de mère et de père a été différente, « inégalitaire », selon les périodes historiques antérieures, qu’il y avait « exclusivité féminine » et que les pères n’exerçaient pas une fonction paternelle. Imaginer les fonctions paternelle et maternelle, comme on veut le faire aujourd’hui, sur le modèle de la parité homme-femme dans la vie publique, c’est avancer à l’aveugle. Je renvoie ici à l’audition de Jacques Arènes qui, sur la base de son expérience professionnelle actuelle, constate les effets produits par ces nouvelles conditions, dont celui-ci : « les couples, et en particulier les jeunes couples, font beaucoup trop de choses ensemble. Le résultat est qu’au bout de trois ans, on n’a plus qu’un seul désir, celui de se séparer… ».

Camille Froidevaux-Metterie inclut la psychanalyse comme « l’une des trois grandes familles de pensée du féminin, avec les études de genre et l’anthropologie », mais elle ne s’y réfère pas, elle n’imagine pas qu’il puisse y avoir une contradiction pour la fonction paternelle due au « processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes », de la « déspécialisation des rôles ». Elle est la seule des trois intervenants à ne pas percevoir la difficulté des pères, c’est ce point que je souhaite relever et référer à la psychanalyse.

« Les « jeunes » pères qui, depuis une génération dans la culture occidentale, assument volontiers à égalité avec la mère le nourrissage et les soins du bébé (à l’exception de la grossesse et de l’allaitement au sein) aident beaucoup la mère et se donnent bien du plaisir mais ils compliquent la tâche du tout-petit, qui doit se dégager de deux relations duelles et non plus d’une seule et chez qui la constitution d’un interdit endogène se trouve retardée ou affaiblie », écrivait le psychanalyste Didier Anzieu en 1985, (2). Ce que Winnicott disait aussi dans une lettre du 13 janvier 1967 à une correspondante : « Votre mari aura un sacré travail, à un moment ou à un autre pour cesser d’être maternel et devenir une troisième personne dans un triangle, ce sera une nouveauté », (3). Un « sacré travail » pour renoncer à la « maternalisation » par le père, et revenir à la « division », à ces « indéménageables de la logique et de la Raison », (voir, Commentaire, Audition I).

C. Froidevaux-Metterie a critiqué le genre parce qu’il « efface la femme », mais sa conception de l’égalisation symétrique, en effaçant la dissymétrie, efface la différence. Étrangement, après avoir tant défendu l’égalité des hommes et des femmes, C. Froidevaux-Metterie réintroduit une part spécifique aux femmes, à laquelle elle confère même une fonction « identitaire » : le « souci esthétique » des femmes pour leur apparence physique. « Il est temps, dit-elle, de rompre avec le rabaissement féministe qui voit ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes ». « Il faut réévaluer « positivement » la quête de la beauté », laquelle participe au contraire de « la construction du sujet féminin », c’est « une représentation d’elle-même qui la pose comme sujet ». Là encore, on ne peut qu’être d’accord avec elle pour en finir avec les injonctions féministes, mais pourquoi alors ne pas affirmer « positivement » sa liberté, son plaisir de plaire, de désirer se faire jolie dans le regard d’un homme, de découvrir ce qu’elle ne voit pas d’elle ? Au lieu de cela, C. Froidevaux-Metterie la renvoie à une image dans le miroir où elle ne voit qu’elle-même, et se soumet à d’autres injonctions, celles qui la tyrannisent le plus – avoir l’air à la mode, avoir l’air « sexy », (4). Pourquoi n’autoriser à une femme que cette expression partielle, clivée, de sa sensibilité féminine, celle  tournée vers elle-même ?

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Jeanne FAGNANI et D. MÉDA, Tribunes in Libération du 3 mai 2000 ; D. MÉDA, Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, in Population, n°1, 2004, pp172-174. On note que les pays du Nord sont le modèle.

(2) Didier ANZIEU, Le Moi-peau, Dunod, 1085, p. 148, note 1.

(3) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, Gallimard, 1989, p. 222.

(4) La dimension « identitaire » de ce souci esthétique propre aux femmes, est quelque peu relativisée car désormais les hommes manifestent également un souci de leur apparence et ont recours aux mêmes moyens que les femmes pour entretenir leur « image ».

 

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AUDITION II – Mme Chantal DELSOL

10 janvier 2012

– Mme Marie-Jo Zimmermann :

« La Délégation aux droits des femmes a souhaité réfléchir sur le genre, dont l’étude est aujourd’hui intégrée dans certains manuels scolaires. Mais, en ce domaine comme dans bien d’autres, la vérité n’existe pas et les questions que soulève la théorie du genre sont bien délicates. Voilà pourquoi nous sommes nous sommes adressés à plusieurs spécialistes – scientifiques, psychanalystes comme celui que nous venons d’entendre – et que nous vous avons invitée à venir donner votre point de vue ».

C. D : « La question dépend de la façon dont on voit l’homme, et donc de l’anthropologie que chaque culture s’est choisie. […] « Nous sommes en train de créer une anthropologie complètement idéologique, d’égalité totale, où tout est possible. Je suis la première à défendre les droits des femmes, mais il me semble que l’on risque d’aller trop loin et n’importe où, peut-être même jusqu’au totalitarisme. Voilà mon point de vue. Et je suis furieuse contre le texte qui a été introduit dans les manuels scolaires ».

– M-J Z : « Est-ce parce que la matière concernée – les sciences de la vie et de la terre – n’est pas adaptée au traitement de la question du genre ? Si on l’avait introduite dans l’enseignement de la philosophie, votre point de vue aurait-il été différent ? »

C. D : « Il aurait fallu présenter la théorie du genre à côté d’autres théories. Mais on l’a présentée comme une vérité scientifique, alors que ce n’est qu’une vision de l’homme ! Pour moi, c’est intrinsèquement malhonnête. En outre, il ne doit pas y avoir plus de 3 ou 4% de Français qui y adhèrent. »

– D. B : « Mais on peut leur expliquer. »

C. D : « Et leur montrer des films comme celui où un enfant choisit son sexe à dix ans ? »

– D. B : « C’est la théorie de Judith Butler. En l’occurrence, en effet, tout est possible… ».

C. D : « Je ne connais pas les différentes théories, mais lorsque l’on parle du gender, tout est possible, puisque tout est culturel et qu’il n’y a plus de « condition ». Or, nos comportements sexuels suscitent des conditions, au sens où l’on est déterminé plus ou moins par nos comportements sexuels qui, d’une certaine manière engendrent des manières de voir la vie. Cela ne signifie pas que l’on doive nous assigner des rôles pour toujours ; j’y suis tout à fait opposée. Mais, en tant que femmes ou hommes, nous ne sommes pas semblables parce que nous n’avons pas les mêmes comportements sexuels. Et on ne peut pas non plus décider que chacun va choisir son comportement sexuel, quitte à se faire opérer de partout… ».

– D. B : « Nous sommes opposés à la détermination des rôles sociaux des femmes et des hommes, mais nous ne sommes pas pour autant favorables à ce que l’on choisisse son sexe… ».

C. D : « C’est pourtant à cela que peut aboutir la théorie du gender qui va beaucoup plus loin que la non-attribution de rôle sociaux – à propos de laquelle j’ai la même opinion que vous ». Dire que tout est culturel amène à des conclusions assez ahurissantes. Par exemple, le congé paternité partagé est pour moi une sottise. Ne serait-ce que parce que pour des raisons biologiques, il vaut mieux que ce soit la mère qui s’occupe du nourrisson […] certains rôles n’ont pas à être imposés par la société, mais ils le sont de par notre condition élémentaire. Tel est mon point de vue. Ce n’est pas le vôtre ? »

– D. B : « Non. Je pense que la maternité, qui est par ailleurs un grand bonheur, ne doit pas constituer un frein à l’égalité des sexes. Il faudrait que la maternité et donc plus largement la parentalité puisse être partagée, le père et la mère contribuant l’un et l’autre à l’éducation des enfants. C’est le sens du congé parental d’éducation… ».

C. D : « Par congé parental, j’entendais le congé de maternité qui est accordé après la naissance de l’enfant. Biologiquement, la mère n’est pas malade, mais elle a besoin de soins et doit s’arrêter. »

– D. B : « Ce qui est en question, c’est le congé parental d’éducation… »

C. D : « De toutes façons, vous ne pourrez pas tout égaliser. Certaines tâches sont dévolues à la mère et d’autres au père, lequel a d’ailleurs tendance à s’en désintéresser, ce qui est très dommage. La défaillance des pères ne date pas d’aujourd’hui. […] Le père est lui aussi essentiel, mais pas forcément au même moment que la mère ».

– M-J Z : « Cela rejoint les propos de l’orateur précédent, sur la défaillance des pères. »

– D. B : « Vous dites qu’on ne peut pas revendiquer l’égalité, ne serait-ce que parce que nous sommes physiquement différents. Pour autant, convenez que nos différences biologiques nous ont assigné, dans notre société, des rôles différents. »

C. D : « J’en conviens ».

– D. B : « Non seulement ils sont différents mais ils ne sont pas considérés comme équivalents. Ce qui est féminin est dévalorisé et ce qui est masculin est survalorisé. Cela justifie que l’on essaie aujourd’hui de repérer d’où vient cette différence d’appréciation ».

C. D : « Je ne sais pas si on pourra savoir d’où vient cette différence d’appréciation, qui recouvre une énorme inégalité et qui, de fait, existe partout. Le livre de Bachofen (1) est d’ailleurs complètement controuvé dans la mesure où le matriarcat n’a jamais existé et où les sociétés n’ont jamais connu que le patriarcat ». […]

« Je suis d’accord avec vous pour que l’on dénonce l’absurdité de cette inégalité. Mais n’essayons pas de chercher d’où elle vient, ni de tout aplanir. Je pense que les différences sont bienvenues, les enfants sont structurés par un homme et une femme, Un homme et une femme, ce n’est pas pareil ! »

– D. B : « Pourquoi ? Certes, ils n’ont pas le même sexe biologique. »

C. D : « Non, et cela a de multiples conséquences. »

– D. B : « Justement. Ce n’est pas seulement parce que nous avons un sexe différent que nous sommes différents. »

C. D : « Nous avons un comportement sexuel différent… »

– D. B : « Est-ce que l’on a un comportement sexuel différent parce que l’on a un sexe différent ? Ou est-ce parce que, depuis toujours, le masculin a été conditionné à avoir tel type de comportement, et le féminin tel autre type de comportement ? Il est important de le savoir. »

C. D : « Oui, mais si vous rêvez de séparer le culturel du naturel, vous n’y parviendrez pas, car ils sont l’un et l’autre trop imbriqués. […] Mon point de vue est que certaines différences de comportement, de manière d’être ou de condition sont dues à des comportements sexuels et au fait que, jusqu’à nouvel ordre, ce sont les femmes qui portent les enfants. Avoir un nouveau-né sur le ventre après l’accouchement a bien des conséquences pour une femme, qui n’aura pas le même comportement qu’un homme. »

– D. B : « Mais avant d’être mère, une fille est d’abord une petite fille et une jeune fille, lesquelles ne savent pas ce que c’est que d’avoir un enfant sur le ventre. »

C. D : « Or, on la conditionne en lui offrant des poupées. J’admets volontiers que l’on a exagéré terriblement dans ce sens. Mais maintenant, je pense que l’on exagère dans l’autre sens, en voulant tout aplanir ».

– D. B : « On est loin d’avoir tout aplani. Dans les magasins, il y a toujours des coins roses pour les filles et des coins bleus pour les garçons, et dans les librairies, des bibliothèques différentes pour les filles et pour les garçons. La situation est la même qu’il y a cinquante ans. »

C. D : « Je suis d’accord ; Je visais une toute petite frange élitaire, qui veut tout aplanir. Personnellement, que les garçons et les filles puissent apprendre des choses un peu différentes ne me choque pas fondamentalement. »

– D. B : « Et que pensez-vous des lolitas et des petites filles soumises qui vont faire la cuisine comme leur maman ? »

C. D : « Elles ne seront pas soumises pour autant. Et bien sûr, il faut empêcher qu’elles le soient ».

– D. B : « Il y a fort à faire car même les jeux vidéos participent au jeu de l’assignation sociale ! […] Ainsi, ma petite fille de neuf ans, qui jouait à la poupée sur un jeu vidéo. Au cours de ce dernier, elle devait décrire ce qu’elle aimait dans la vie – loisirs, couleurs… pour connaître le métier qu’elle pourrait choisir plus tard et le résultat du test a été : « tu seras boulangère, jardinière ou coiffeuse… »

C. D : « Un homme peut aussi être boulanger, jardinier ou coiffeur. »

– D. B : « Mais une femme peut aussi être ingénieur. Ainsi, ma petite fille qui aime les princesses et qui joue comme des millions d’autres sur les mêmes jeux vidéo, est déjà conditionnée. C’est le fait qu’on puisse assigner tel ou tel rôle social aux petites filles qui doit nous amener à nous interroger : ce n’est pas l’ordre naturel des choses ».

C. D : « Pouvez-vous l’empêcher ? Nous sommes tous conditionnés d’une manière ou d’une autre. Nous naissons dans un pays, où l’on parle telle langue et dans une famille, où l’on a telle culture. Soit nos parents n’ont jamais lu un seul livre, soit ils parlent culture à table. »

– D. B : « Certes. Reste que nous devons combattre ce qui est inacceptable, à savoir l’infériorisation et la dévalorisation du féminin. Et si nous voulons « déconstruire » les stéréotypes, il nous faut pouvoir en expliquer l’origine. Il s’agit de montrer pourquoi une petite fille n’a pas à devenir nécessairement boulangère, jardinière ou coiffeuse. Sauf exceptions, qu’on trouve dans les classes favorisées, les petites filles ne deviennent pas chercheuse, mais bien plutôt ouvrières ou boulangères. Les petits garçons sont toujours promis à un plus grand avenir. Les petites filles doivent être jolies, gentilles et sympathiques. Elles ne doivent pas se mettre en colère, ce que les petits garçons peuvent se permettre ».

C. D : « Plutôt que de faire en sorte que tous aient exactement les mêmes envies, les mêmes métiers, les mêmes comportements, mieux vaudrait « dignifier » tous les métiers et tous les comportements ».

– D. B : « Ce que l’on présente comme le choix individuel d’une fille est tout sauf un choix de vie. On a construit deux formes d’individus. Les individus des deux sexes marchent l’un à côté de l’autre, l’un ayant prééminence sur l’autre. Tout le monde le sait ».

C. D : « Je suis bien d’accord avec vous : il faut lutter contre cette situation. Seulement, il faut le faire de la façon la plus intelligente possible, ce qui n’est pas, à mon avis, celle qu’a choisie ce petit groupe des défenseurs du gender ; car pour autant que je la connaisse, leur théorie n’est pas forcément la bonne réponse. Reste qu’il faut effectivement que, dans chaque famille, on ne demande pas à la fille de mettre le couvert pendant que le garçon regarde la télévision ».

– M-J Z : « La question du genre a été imposée dans les programmes de sciences. Pourrait-on faire autrement ? »

C. D : « Mais a-t-on vraiment besoin de parler de la théorie du genre dans les manuels scolaires ? »

– M-J Z : « Je n’en sais rien. Mais je l’aurais plutôt intégrée au programme de philosophie. »

C. D : « Moi aussi. Pour moi, cela relève de l’anthropologie. Bien sûr, en sciences naturelles, la question des hommes et des femmes est vraiment très importante, mais elle l’est sur un plan plus purement biologique ».

– M-J Z : « Il est dommage qu’on en parle en classe de première, dans la mesure où la philosophie, qui pourrait servir de contre poids, n’y est pas encore enseignée ».

C. D : « Les sciences naturelles sont des sciences et la question des hommes et des femmes ne peut y être abordée que sous l’angle de l’anatomie et de la sexologie. Mais parallèlement, cette question pourrait en effet être évoquée en classe de philosophie, au cours du même trimestre. Ce serait d’autant plus intéressant qu’il semble bien que l’on soit en train de changer d’anthropologie, comme cela ressort de l’ouvrage de Philippe Descola, Par delà nature et culture, (2) […] Pourquoi ne pas regrouper différentes anthropologies dans un même chapitre du programme de philosophie ? La théorie du gender pourrait y prendre sa place, mais au milieu d’autres. »

– D. B : « Les théories du genre sont apparues aux États-Unis dans les années soixante. Elles ont été introduites en France dans les années quatre-vingt ; Yvette Roudy avait crée des chaires universitaires sur les études de genre. J’admets que ces théories n’ont pas pénétré l’ensemble de la société. Pour autant, les milieux un peu cultivés les connaissent. »

C. D : « À Paris, ou dans les très grandes villes alors… Parlez-en dans une petite ville de 40.000 habitants. On vous répondra qu’on ne connaît pas le genre et quand vous l’aurez expliqué, vous passerez pour des fous ! »

– D. B : « Les gens qui réfléchissent un peu, les mouvements féministes et associatifs s’intéressent à la façon dont fonctionne la société. Ils ne peuvent que s’interroger sur l’inégalité structurelle entre les femmes et les hommes, qui est la source de bien d’autres inégalités dans notre pays. Pourquoi tout ce qui est féminin est dévalorisé ? Pourquoi, dès qu’elle se féminise, est-elle dévalorisée ? Pourquoi nos collègues refusent-elles de se faire appeler Mme « la députée » ou Mme « la sénatrice » pour se faire appeler Mme « le député » ou Mme « le sénateur » ?

C. D : « La nouvelle présidente de l’Académie des Sciences morales et politiques souhaite qu’on l’appelle Mme « le Président ».

– D. B : « Pourquoi cette dévalorisation ? […] Donc, le féminin est dévalorisé et le masculin survalorisé. Si l’on considère que c’est injuste et qu’il n’y a pas de fondement naturel à cet état, il faut bien essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi, afin d’y remédier et de le déconstruire. »

C. D : « Je suis entièrement d’accord avec vous, mais il s’agit d’être prudent. […] Il faudra longtemps pour que tous les hommes comprennent que les femmes ne sont pas leurs inférieures. […] Donc, encore une fois, il s’agit de s’armer de patience, pour ne pas tomber dans les excès inverses. Soyons raisonnables, intelligents, agissons avec doigté. Gardons-nous de toute révolte. J’admets que c’est difficile. »

– D. B : « Dans les catégories favorisées comme les nôtres, les femmes ont un vrai métier et mènent leur vie comme elles l’entendent. »

C. D : « Dans les milieux de gauche, peut-être. Je peux vous dire que dans les milieux de droite, même cultivés, ce n’est pas le cas. »

– D. B : « Je voulais dire seulement que des millions de femmes n’ont pas la même autonomie que nous. C’est aussi à elles qu’il faut penser. La situation n’évoluera pas d’elle-même. »

C. D : « Ni tout de suite. »

– D. B : « Mais les femmes ne sont pas suffisamment nombreuses dans la classe politique. » […]

– Mme Marie-Noëlle Battistel : « Il y en a davantage aujourd’hui. Reste que lorsque je suis entrée dans l’hémicycle, il y a dix-huit mois, j’ai eu un choc : on ne voyait que des costumes ! »

– D. B : « IL faut dénoncer cette inégalité profonde en expliquer les raisons – historiques, anthropologiques, etc. – et déconstruire les rôles sociaux. C’est en cela que consiste la théorie du genre. Les positions extrêmes, dont vous parliez, existent. Mais nous n’avons pas à aller jusque là. »

C. D : « Les textes sur le genre parus dans les manuels sont tout de même assez radicaux : on y lit, par exemple, que le genre est dû à la culture. »

– D. B : « C’est en effet le cas ».

C. D : « Pour moi, une telle affirmation est excessive. Le genre n’est pas dû uniquement à la culture. Les hommes et les femmes ont des comportements qui leur sont spécifiques et qui engendrent des caractéristiques. »

– D. B : « Je pense que ces comportements sont construits et vous pensez qu’ils sont naturels ».

C. D. « Qu’une femme porte un enfant dans son ventre n’a rien de construit ! »

– D. B : « Encore une fois, on ne porte pas d’enfant dans son ventre à huit, douze, treize ou quinze ans, mais plus tard. »

C. D : « Je suis d’accord avec vous. Mais il ne me semble pas incohérent de se dire qu’une petite fille pourra avoir des enfants, qu’elle les aura de telle ou telle manière – non comme un homme – et que son éducation consiste notamment à l’y préparer. Cela ne signifie pas qu’une petite fille de cinq ans doive se contenter de tricoter ou de bercer des poupées mais que, dans la vie, elle fera telle chose plutôt que telle autre. On peut parler de condition. Il y a une condition féminine et une condition masculine, de même qu’il y a une condition humaine et une condition simiesque. Nous ne pouvons pas nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes. »

– D. B : « Le terme de « condition » est statique. Il exclut toute évolution. »

C. D : « Justement non : le terme de « nature » est statique, pas celui de « condition ». C’est bien pourquoi je l’ai employé. »

– D. B : « Il y a longtemps qu’on ne parle plus de la « condition féminine », qui renvoie à la condition de servante, à la condition d’esclave… ».

C. D : « Alors, il faudrait trouver un autre mot. Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes. »

– D. B : « Et un petit homme ne se comportera pas comme un grand gaillard… »

C. D : « En effet, il n’y a pas que le sexe qui joue. Il y a aussi les qualités physiques, intellectuelles, la famille, etc. ».

– M-J Z : « Il a fallu deux siècles pour en finir avec l’esclavage. Et avec les inégalités que subissent les femmes ? »

C. D : « Autour de moi, de nombreux hommes, à des degrés divers, ne sont pas du tout prêts à accepter une telle évolution. Les résistances sont énormes. »

– D. B : « Forcément : quand on a tous les avantages, pourquoi voudriez-vous que l’on décide d’y renoncer ? »

C. D : « […] Les résistances étant énormes, il faudra être patients. »

– M-J Z : « Il faut surtout continuer à pousser encore plus dans le sens de la reconnaissance de l’égalité. »

C. D : « Mais il faut savoir comment. Inutile de se faire détester. »

– M-J Z : « La question est en effet très délicate. Il convient de faire preuve de vigilance, mais aussi de réalisme.

Nous avons invité un certain nombre de personnalités qui se sont exprimées sur la théorie du genre. Nous avons ainsi reçu M. Luc Ferry, qui y est favorable. Mais pour nous faire une idée complète, nous avons voulu entendre tous les points de vue.

Je me demande si l’on ne pourrait pas aborder la théorie du genre en classe de terminale, en cours de sciences naturelles et, en parallèle, en cours de philosophie. Ce serait le moyen d’allier les aspects scientifiques et philosophiques de la question. »

C. D : « Je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que les petites filles sont conditionnées. Mais cela n’a rien de scientifique : c’est culturel.  On est là dans le domaine des sciences humaines. Je ne vois pas pourquoi, dans une leçon de biologie, on expliquerait que les petites filles sont poussées vers les poupées au moment de l’étalage des jouets de Noël.

Autrement dit, on a casé dans un livre de sciences pures une théorie qui relève de l’idéologie – au bon sens du terme. Voilà ce qui me dérange. »

– M-J Z : « En outre, les professeurs de sciences ont clairement dit qu’ils n’avaient pas été préparés à dispenser cet enseignement. »

C. D : « Quelques lobbies ont dû l’imposer. Cela n’a pas pu tomber du ciel. »

– D. B : « Les inspecteurs généraux, qui écrivent les programmes, ne passent pas pour des aventuriers ! »

C. D : « Je tiens à préciser que les manuels ne sont pas validés. Les éditeurs ont la liberté d’écrire, ou de faire écrire, ce qu’ils veulent, à partir d’un programme. J’ai moi-même écrit un manuel de morale cette année, à partir d’un programme d’ailleurs assez lâche. »

– M-Jo Z : « Lors de son audition, M. Luc Ferry a déploré la suppression du Conseil national des programmes et son remplacement par l’Inspection générale.

Je considère pour ma part que les enseignants n’ont pas la science infuse et qu’il faut tout de même avoir une formation pour transmettre le savoir. Il est bien dommage de voir cette question traitée de cette manière. Nous pourrions au moins recommander de l’aborder pendant le cours de philosophie.

Madame Delsol, je vous remercie. »

COMMENTAIRE

        Tout au long de son audition, c’est à l’horizon de  l’anthropologie que Chantal Delsol mettra la question du « genre ». D’entrée de jeu, elle prend position sans équivoque : « Nous sommes en train de créer une anthropologie complètement idéologique, d’égalité totale, où tout est possible. Je suis la première à défendre les droits des femmes, mais il me semble que l’on risque d’aller trop loin et n’importe où, peut-être même jusqu’au totalitarisme. Voilà mon point de vue. »

C’est latéralement que Chantal DELSOL aborde la question du genre, par la question des manuels scolaires. M-J. Zimmerman, qui est son interlocutrice pour cette question, pencherait pour l’intégrer au programme de philosophie. Pour C. Delsol, la question serait plutôt : « A-t-on vraiment besoin de parler de la théorie du genre dans les manuels scolaires ? » S’il le faut, alors ça ne peut être qu’en classe de philosophie, on ne peut pas la présenter comme une « théorie scientifique ». Elle suggère de regrouper différentes anthropologies dans un même chapitre du programme de philosophie, où la théorie du genre serait une parmi d’autres. Je me permets de compléter sa suggestion, en ajoutant, compte tenu de ce qui vient d’être exposé dans le précédent commentaire, que la psychanalyse pourrait, devrait, figurer dans ce regroupement de différentes anthropologies.

Les échanges réciproques, qui occuperont l’essentiel du temps de l’audition, se feront sur l’opposition différence des sexes / égalité des sexes. Quels que soient ses arguments, et malgré ses appels à la modération, à la prudence, à la patience, C. Delsol n’arrive pas à se faire entendre, elle se heurte frontalement à la plainte répétée de Danielle Bousquet de l’« infériorisation » des femmes due à leur « assignation à la maternité », de la « dévalorisation » des femmes face à la « domination » et la « survalorisation » des hommes.

Pour D. Bousquet, ce sont nos différences biologiques qui nous ont « assigné » des rôles différents dans la société. Est-ce que l’on a un comportement sexuel différent parce que l’on a un sexe différent ? Ou est-ce parce que, depuis toujours, le masculin a été conditionné à avoir tel type de comportement, et le féminin tel autre type de comportement ? Il semble ne jamais y avoir d’espace pour autre chose qu’un « conditionnement », et une « inégalité », toujours favorable aux hommes, voir au « masculin » jusque dans la grammaire, (voir UN « PARTICULARISME DE SEXE »).

Pour C. Delsol, on ne peut pas séparer le culturel du naturel, ils sont l’un et l’autre trop « imbriqués ». « Nous ne pouvons pas nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes », il faut maintenir cette tension fondamentale entre différence sexuée et égalité. Pour elle, des raisons biologiques font que certaines tâches ne peuvent concerner que les mères, le genre n’est pas dû uniquement à la culture, les hommes et les femmes ont des comportements qui leur sont spécifiques et qui engendrent des caractéristiques», « On ne peux pas tout égaliser. »

On peut regretter que C. Delsol n’ait pas développé davantage ce que dit l’anthropologie, soit par manque de temps, soit parce que le caractère des échanges ne se prêtait pas à autre chose que ce renvoi duel d’un argument à l’autre.

J’ai retenu comme moment celui où C. Delsol et D. Bousquet évoquent leur lien à une enfant de leur proche parenté respective, échangent sur le rôle du jeu dans le passage de l’enfance à l’âge adulte, moment significatif car ici il y a plutôt rapprochement, voire accord entre elles.

On « conditionne » la petite fille en lui offrant des poupées », dit C. Delsol, qui semble céder ici à la pression ambiante de « l’assignation à la maternité ». Elle cherche à nuancer, à modérer, à ne pas avoir une pensée à sens unique, mais reste sur l’idée que l’éducation d’une petite fille consiste à la préparer au fait qu’elle aura des enfants, non comme un homme.

Pour D. Bousquet, les jeux « participent de l’« assignation sociale », y compris les jeux vidéo, dont elle semble croire qu’ils puissent prédire le choix futur du métier de sa petite fille, choix, bien sûr, dévalorisant. Sa description du monde enfantin est caricaturale : réaction épidermique au bleu et au rose, représentation victimaire d’une fillette « soumise », qui fait la cuisine « comme maman ». La solution : « déconstruire les rôles sociaux. C’est en cela consiste la théorie du genre ». Tout cela est conforme à ce que l’on peut lire dans les Rapports sur lesquels je reviendrai dans les textes suivants, (voir ÉGALICHRÈCHES et ÉGALITHÈQUE).

Les pressions du féminisme militant voudraient nous persuader qu’offrir une poupée à une petite fille c’est la conditionner à un rôle social aliéné et aliénant, et cette même pensée militante voudrait aussi nous persuader qu’au nom de « l’égalité » et de « l’anti-sexisme, « la paternité devrait aussi pouvoir s’apprendre via le jeu et qu’ainsi un petit garçon qui joue à la poupée ne devrait pas être raillé, bien au contraire ! », (voir ÉGALICHRÈCHES).

Ce réalisme sociologisant doublé d’idéologie sexiste, crée le même malentendu qu’avec les poupées « anatomiquement correctes ». Interrogé un jour par une correspondante sur les poupées « anatomiquement correctes », Winnicott lui répondit : « à mon sens, une poupée c’est bien plus qu’un bébé non vivant. De fait, il n’est pas nécessaire qu’elle ait l’air d’un bébé. La logique de vos poupées mènerait à faire des ours en peluche qui mordent pour de bon si on les taquine », (3).

Qu’arrive-t-il dans nos sociétés occidentales pour nous ne reconnaissions plus cette « resting place », cette « aire intermédiaire » où l’être humain est « au repos », selon l’expression de Winnicott, où « il n’a pas la tâche de distinguer entre le fait et le fantasme », l’aire des « phénomènes transitionnels », (4). Le petit d’homme est par excellence le découvreur et l’inventeur de cette aire qui est celle du jeu, du jouer : comment en vient-on à perdre le plus représentatif de l’espèce humaine, cette fonction symbolique du « comme si », du « semblant », et à vouloir le faire perdre aux jeunes enfants, au moment vital où ils construisent leur monde interne ? Comment en vient-on à effacer aussi négligemment la différence entre l’enfance et l’âge adulte ?

On ne naît pas adulte on le devient. Que dans le temps de l’enfance, une petite fille joue à la poupée, ne préjuge en rien de ce qu’elle fera quand elle sera grande. Si à l’âge adulte, elle devient mère, la cause n’en sera pas imputable au fait qu’elle aura joué à la poupée, quand elle était une enfant.

Dans toutes les civilisations, pour une petite fille, la poupée, jouer à la poupée, a toujours fait partie de la reconnaissance de sa place, comme enfant sexuée fille dans la culture du groupe humain où elle naît. Le fonds commun à l’espèce humaine, espèce parlante et rêveuse, est de voir dans l’enfant qui naît la promesse de la survie de l’espèce humaine. Ce n’est pas du « sexisme » que de ne pas brouiller les cartes d’un enfant à son entrée dans la communauté humaine, de ne pas brouiller la logique de la transmission des conditions de la relève des générations.

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) J. J. BACHOFEN. Le Droit maternel, Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, éditions L’Age d’Homme, 1996.

(2) Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

(3) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, Gallimard, 1989, p. 45.

(4) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, op. cit., p. 174 ; cf. Jeu et réalité, folio essais, Gallimard, 1975.

 

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AUDITION I
 : Jacques ARÈNES

10 janvier 2012
Mme Marie-Jo Zimmermann (Député UMP), qui préside les auditions :

« Je vous remercie d’avoir accepté de nous rencontrer pour traiter d’un sujet difficile, qui a parfois été abordé de manière par trop superficielle. Je veux parler de la question du genre. Si j’estime pour ma part que la présentation des théories du genre par l’Éducation nationale avait plutôt sa place dans un cours de philosophie – ce qui aurait permis à la réflexion de se nourrir de tous les courants existants –, il nous est apparu que la Délégation aux droits des femmes devait plus généralement se faire une opinion sur ces théories. À cet égard, nous nous sommes aperçus à la lecture des premiers éléments de notre rapport, que nous ne disposions pas de contre-avis. Nous avons donc souhaité vous recevoir aujourd’hui, afin de faire une place à toutes les opinions.

Psychanalyste, vous êtes également chrétien, et vous avez réfléchi sur cette question au sein de la Conférence des évêques de France. Je souhaiterais notamment que vous nous expliquiez la position de la psychanalyse qui, contrairement aux études de genre, postule en effet l’existence d’invariants dans la psychologie humaine, lesquels ne relèveraient pas d’une construction de l’histoire et de la société ».

Pour J. Arènes, la question du genre est « trop souvent simplifiée, il est donc important d’en connaître les tenants et aboutissants, mais aussi la complexité, car elle constitue en fait un continuum ». Pour lui, « s’il y a du bon dans ces théories, certains de leurs aspects doivent être questionnés ».

En tant que psychanalyste, sa position, dit-il, est « également complexe. En effet, il n’y a pas une psychanalyse, mais des psychanalyses ». « Certains psychanalystes ont une approche « traditionnelle » des théories du genre, d’autres les adoptent sans réserve, jusque dans leurs éléments les plus contemporains. Il y a des psychanalystes butlériens. Il existe aujourd’hui, même en psychanalyse, toute une filiation qui se réclame plus ou moins de la French theory et de Butler. Bref, il n’y a pas – ou plus – d’homogénéité du monde analytique sur ces questions.»

– Marie-Jo Zimmermann : « Je l’ignorais ».

J. A. « Une partie de ce monde évite soigneusement de prendre position ; Certains osent – et il y faut un certain courage – défendre un point de vue plutôt traditionnel. D’autres s’inscrivent nettement dans la ligne butlérienne. Cela a des implications profondes, dans la mesure où ce n’est pas seulement la question d’une différence de sexes qui est en jeu, mais une vision du sujet. Celle des butlériens s’inscrit plutôt dans la filiation de Foucault : le sujet n’est pas structuré par le manque, mais par une sorte de positivité – le désir n’est que positif. Il s’agit d’un vrai débat pour la psychanalyse. » […].

« Il est impossible d’avoir un point de vue purement objectif sur ces questions : elles sont « infiltrées » par la question politique. Avec les théories du genre, la sexuation et les sexualités sont devenues politiques. C’est une nouveauté puisqu’elles étaient auparavant considérées comme un donné. […] L’intime – qui était auparavant de l’ordre du destin biologique – est devenu politique. Se positionner sur ces questions, c’est donc nécessairement avoir un point de vue anthropologique, c’est-à-dire une vision de l’homme et de la femme. »

« Le continuum des théories du genre commence avec les women’s studies – puis les gender studies – nées dans le monde anglo-saxon dans les années 1960, dont le propos s’inscrit dans la ligne de la formule de S. de Beauvoir « on ne naît pas femme, on le devient « . Il s’agit de repérer ce qui est de l’ordre du social dans la différence masculin-féminin, autrement dit, les stéréotypes et les constructions sociales autour de la différence sexuelle – qui est une donnée biologique. Je préfère le terme de gender au mot français « genre », qui a une connotation grammaticale. Dans le monde anglo-saxon, le gender désigne bien le sexe social. Ce terme correspond donc davantage au sens donné par les sociologues. La notion est cependant complexe, car il ne s’agit pas seulement du sexe social. »

« Robert Stoller, psychiatre et psychanalyste américain, partant du phénomène marginal et complexe du transsexualisme, s’est interrogé sur ce qui peut faire qu’un homme qui a un sexe biologique masculin se perçoive de manière profonde comme une femme. Il a ainsi élaboré une première théorie du gender, dans laquelle le genre est défini comme la manière dont une personne donnée s’approprie psychologiquement son sexe biologique. Nous sommes là dans l’ordre psychologique. Cela a évidemment à voir avec le sociologique et la manière dont la société me regarde : si mes parents m’élèvent comme une femme alors que j’ai un sexe biologique masculin, il y a des chances que me perçoive plus comme une « femme ». Cette appropriation subjective psychologique est donc influencée par le social. Néanmoins, cette première approche reste purement psychologique. Avec le temps, c’est l’aspect sociologique qui va finir par dominer dans les théories du genre – qu’est-ce que la société ajoute comme stéréotypes, comportements ou obligations liés à un sexe biologique donné ? – au risque d’oublier la variable psychologique. Or dans l’appropriation – ou non – de son propre sexe, il y a un aspect personnel important, n’en déplaise à certains manuels pour qui le gender est purement social. Il y a certes du social, mais il a aussi la psychologie personnelle, c’est-à-dire mon cheminement, en tant qu’être singulier, par rapport à un sexe biologique donné et à la manière dont la société regarde ce sexe biologique et me regarde moi. »

« Ces premières théories du genre ne sont plus guère contestées : il est aujourd’hui admis par la plupart des spécialistes en sciences humaines qu’il y a des stéréotypes sexués liés au sexe, et qu’ils ont été utilisés pour conforter une certaine forme de patriarcat, dans une logique d’oppression. »

Pour J. Arènes, « le dernier avatar de la théorie du genre, la gender theory, est plus « problématique ». « Venue du post-féminisme américain, et portée notamment par la militance gay et lesbienne, elle marque un vrai changement. La question n’est plus celle des effets sociaux de la sexuation, éventuellement en termes de pouvoir : on en vient à remettre en question la notion même de sexuation. C’est donc la différence sexuelle elle-même qui est considérée comme une construction sociale. La pensée de Judith Butler est ici décisive. […] « Avec la gender theory à la Butler, on en arrive à une idée purement constructiviste, celle d’un sujet autocréateur de soi jusque dans son rapport à son propre corps », [exemple du cyborg de Donna Haraway]. « Le donné corporel biologique n’est plus considéré comme un destin, mais au contraire comme quelque chose que l’on doit changer ». C’est là ce que J. Arènes remet en question.

« Le donné corporel et biologique – dont la sexuation fait partie – n’est-il pas aussi structurant ? Pourquoi serait-il nécessairement un lieu d’oppression ? Certes, la sexuation a été un outil d’oppression à un moment de l’histoire humaine. Mais le donné corporel et biologique, longtemps considéré comme un destin, peut aussi être regardé comme un lieu de construction de soi. Cela conduit à remettre en question la vision d’un certain féminisme. Quand Henri Atlan annonce que l’utérus artificiel est pour bientôt, on peut se demander si la reproduction va rester purement féminine. Nous ne sommes plus ici dans la seule question de la sexuation, mais de l’avancement ultime vers l’égalité ». […]

« Nous reconnaissons qu’il y a eu des effets de pouvoir et d’oppression liés à la différence des sexes. Mais ne faut-il pas relire la différence des sexes autrement que comme un pur lieu de pouvoir ? L’appétit de l’autre, la reconnaissance de l’altérité, le plaisir d’aller vers quelqu’un qui n’est pas soi ou la reconnaissance de formes différentes d’être au monde, ne sont-ils pas constructeurs ? […] La disparition des pouvoirs hiérarchiques anciens, notamment patriarcaux, ne signifie pas qu’il n’y aura plus de pouvoirs ! Simplement, ceux-ci seront peut-être moins nommés. Pensons par exemple au pouvoir de la séduction… […] Je ne pense pas que la dérégulation entraîne nécessairement la fin du pouvoir. […] En déduire qu’il n’y a plus de pouvoir dans les familles, qu’il n’existe plus ni influence, ni séduction, ni emprise serait néanmoins un peu naïf. »

« Ne serions-nous pas aussi en train de perdre toute vision heureuse de la différence ? Certes, il y a beaucoup de construit social dans la différence des sexes ; Mais n’est-ce pas une bonne nouvelle pour chacun d’entre nous que d’être confronté à un ou une autre, dont la perception des choses peut être différente ? » J. Arènes prend ici l’exemple du rapport au temps. « Contrairement aux femmes dont la vie est rythmée par le cycle menstruel, les hommes ont tendance à se vivre comme éternels, parce qu’ils ont le sentiment – ou l’illusion – que le temps n’est pas inscrit en eux. Il y a sans doute là des données qui induisent un rapport différent au monde. D’où la question que pose Sylviane Agacinski : ne peut-on penser la différence et l’égalité en même temps ? On pense facilement que garder la différence, c’est laisser perdurer l’inégalité, donc l’oppression des hommes sur les femmes. C’est un peu simple. Il nous faut inventer une pensée de la différence qui ne soit pas une pensée essentialiste, au sens où tout est donné, mais néanmoins une pensée où cette différence entre les hommes et les femmes peut être féconde. » […]

– Mme Danièle Bousquet (Député PS) : « Il serait évidemment souhaitable de pouvoir penser la différence et l’égalité en même temps, mais la réalité est bien différente : dans toute l’histoire de l’humanité, féminité a rimé avec infériorité. Or, quoique vous disiez, la vision essentialiste prévaut encore, y compris en France […] nous sommes loin d’avoir pris conscience que les rapports entre femmes et hommes restent inégalitaires et injustes. C’est que pour la plupart de nos contemporains, cet ordre est juste. Sans doute est-ce sa persistance qui a fait naître non les gender studies, mais les théories qui vont plus loin. Car la vision heureuse de la différence que vous évoquez reste un fantasme. Dans le monde occidental, et plus encore ailleurs, la vision de la différence reste dévalorisante pour les femmes. Pour que la vôtre devienne réalité, encore faudrait-il être dans l’égalité. Nous en sommes loin, puisque celle-ci ne fait l’objet d’aucune vraie politique publique. Notre assignation à la maternité nous infériorise. C’est pourquoi l’idée de déconnecter le sexe biologique du fait de porter des enfants est intellectuellement séduisante, même si elle a aussi de quoi effrayer. Comment aller vers l’égalité sachant que c’est la maternité biologique qui crée notre infériorité sociale ? ».

Pour J. Arènes, la réalité contemporaine est plus complexe. Il évoque son travail avec ses patients qui lui parlent de « leur vie intime et familiale ». « Certes, ils appartiennent aux classes moyennes et favorisées, mais j’observe qu’il y a un partage du pouvoir : le pouvoir économique, social et politique appartient toujours aux hommes, mais ce sont désormais les femmes qui ont le pouvoir dans les familles. »

– D. B : « Le pouvoir domestique, ce n’est pas le pouvoir… »

J. A : « La situation est certainement différente dans les banlieues. »

– M-J Z : « Pas forcément. »

J. A : « Peut-être cette situation est-elle liée à un « donnant-donnant » qui permet à ce qui reste du monde patriarcal de continuer à accaparer le pouvoir social. Mais je ne pense pas que cela perdurera. Sans aller jusqu’à parler de matriarcat, on peut dire que le fonctionnement familial est aujourd’hui très « matricentré. »

– D. B : « Bien évidemment, puisque ce sont les femmes qui font tout : s’occuper des enfants, mais aussi les courses, la cuisine, le ménage ! »

J. A : « Il y a cinquante ans, le pouvoir du patriarche était beaucoup plus important. »

– M-J Z et D. B : « Pas sur la vie domestique ! »

J. A : « Au moins sur les décisions familiales. Quand je parle de fonctionnement « matricentré », je ne pense pas seulement à la vie domestique, mais aussi au rapport aux enfants. Force est de constater que le rapport au père est devenu évanescent. Si complexe qu’il puisse être, le rapport à la mère reste vivace, alors que la difficulté à s’appuyer sur une relation vivante au père est une quasi constante chez le sujets en difficulté. Les raisons en sont nombreuses : les hommes ont fui, les femmes ont acquis une certaine forme de pouvoir… Nous allons progresser vers l’égalité économique et sociale est nécessaire, mais si nous ne réfléchissons pas en même temps sur ce qui fait nos différences comme sur notre désir de les investir, nous allons vers de vraies difficultés. Ces sujets sont délicats à aborder, car on est vite taxé d’essentialisme.

En tant que professionnel, je confirme pourtant que le rapport à la parole intime est différent chez les hommes et chez les femmes. Même si c’est lié à des stéréotypes sociaux, il est important d’aider les personnes à s’approprier leur masculin ou leur féminin, en tout cas à mener cette réflexion. Je constate également que les couples, et en particulier les jeunes couples, font beaucoup trop de choses ensemble. Le résultat est qu’au bout de trois ans, on n’a plus qu’un seul désir, celui de se séparer… il ne s’agit certes pas de reproduire le schéma traditionnel des hommes à la chasse et des femmes à la maison ; mais il faut que chacun puisse repérer, en fonction de sa sensibilité personnelle, un espace qui lui est propre. »

J. Arènes repose la question de savoir si un rapport au donné biologique qui ne soit pas de l’ordre d’un destin « persécuteur » est possible. « Cette réflexion reste difficile à conduire dans le champ social, car elle peut sembler justifier les anciennes hiérarchies. D’une manière générale, le rapport au donné est devenu plus difficile. La question posée est de savoir si un rapport au donné biologique qui ne soit pas de l’ordre d’un destin « persécuteur » est possible ».

– D. B. « Je ne dis pas que les hommes naissent persécuteurs, mais que l’ordre social établit une hiérarchie entre les sexes, et que la relation de classe – si je puis dire – entre les femmes et les hommes, et non la relation individuelle d’un homme à une femme, conduit aujourd’hui à opposer une classe d’oppresseurs et une classe d’opprimés. Tous les chiffres nous le disent, et ce ne sont pas les relations individuelles qui peuvent y changer quelque chose.

J. A : « Je ne parle que du point de vue personnel. Il y a évidemment des données qui sont d’ordre politique. »

– D. B : « Nous avons besoin d’instruments pour faire bouger l’ordre établi. Parler d’indifférenciation sexuelle en est un. La maternité est en effet le fondement de notre infériorisation : les femmes sont au service des hommes pour la continuation de l’espèce. »

J. A : « Pensez-vous que ce soit encore le cas aujourd’hui ? »

– M-J Z et D. B ensemble : « Bien sûr ! ».

J. A : « Je vois de plus en plus de femmes cadres qui décident de faire un enfant seules – ou presque – et n’ont besoin des hommes ni pour faire carrière, ni pour avoir des enfants, ni pour mener leurs projets à terme. Sans doute ce modèle se retrouve-t-il principalement dans les classes favorisées, mais il ne faut pas oublier que les élites « tirent » la société. Bref, je ne pense pas que les femmes aient encore besoin des hommes pour faire des enfants. »

– D. B : « Individuellement, non. Mais mon propos concerne l’ensemble de notre société. »

J. A : « Certes, mais l’ensemble de notre société est plus complexe que vous ne le dites. L’évolution dont je vous parle est irréversible. Elle signe la fin d’une hiérarchie des sexes. »

– D. B : « Nous n’y sommes pas encore ! »

J. A : « Je suis certain que dans cinquante ans, nous y serons.»

– M-J Z : « En attendant, ce n’est pas la réalité ! »

J. A : « Je maintiens que cette réalité est plus complexe que vous ne le dites. »

– D. B : « Vous parlez là de réalités individuelles. »

J. A : « Mais les réalités individuelles font la réalité collective… Or je vois de nombreuses femmes qui mènent leur barque par elles-mêmes. »

– D. B : « Cela ne fait pas évoluer pour autant la hiérarchie dominante. »

J. A : « En êtes-vous sûre ? Voyez comme la hiérarchie des sexes a évolué dans le monde médical ! »

– D. B : « Je vois surtout qu’il a connu une dévalorisation depuis que les femmes y sont majoritaires. »

J. A : « Vous faites une lecture marxiste de la situation ! Pensez-vous que le fait qu’il y ait plus de femmes suffise à expliquer cette dévalorisation ? »

– D. B : « Je constate que chaque fois que les femmes investissent un domaine professionnel, il perd de son prestige. […] Pourquoi tant de femmes refusent-elles de se faire appeler « madame la sénatrice ou madame la députée, si ce n’est parce que le féminin est constamment dévalorisé ? »

J. A : « Je respecte votre conviction, mais je pense que la tendance actuelle est plus complexe. Je ne nie pas qu’il y ait encore des effets de pouvoir et de hiérarchie dans le monde d’aujourd’hui, mais la tendance à l’égalisation est extrêmement forte. Dans le quotidien individuel des personnes, les hommes ne sont plus des mâles dominants – en tout cas dans les classe moyennes. »

– Mme Marie-Noëlle Battistel, (Député PS) : « C’est en effet différent dans d’autres classe sociales. »

J. A : « Cette complexité ne doit pas nous échapper. Le combat en faveur de l’égalité sociale, économique et politique ne peut ignorer cette évolution dans la vie intime et individuelle, alors même que depuis deux ou trois siècles, l’intimité est hautement valorisée. […] Certes, il n’en va pas de même dans les banlieues. Mais je le répète, l’élite d’une nation est une locomotive idéologique. Il y a d’ailleurs du « donnant-donnant » dans tout cela : s’il y avait plus d’égalité dans la vie sociale, les choses se passeraient sans doute différemment dans les familles. »

– D. B : « La manière dont les personnes abordent leur mal-être est aussi liée à la pression sociale et à la réalité sociale.  L’assignation à la condition féminine peut donc contribuer à expliquer ce mal-être : les difficultés psychologiques ne surviennent pas ex nihilo. »

J. A : « Le fait que la maternité ait servi à justifier l’enfermement féminin interdit il d’envisager un autre rapport à la maternité ? Aujourd’hui, une femme peut difficilement prétendre valoriser sa maternité en tant que plaisir personnel sans passer pour rétrograde. […] Pour les hommes comme pour les femmes, la question posée est celle de la valorisation de l’investissement dans la vie intime et personnelle. […] Et si certains – hommes ou femmes – ont envie d’investir la sphère intime ? Ne nous cantonnons pas à une lecture en termes d’oppression. Certes, cette oppression a été une réalité. Est-ce à dire que les femmes ne trouvaient aucun bonheur dans la maternité ? Que penser de ces jeunes femmes brillantes et diplômées qui hésitent à accepter un poste à responsabilités parce qu’elles redoutent qu’il ne soit pas compatible avec leur vie de famille – le cas est relativement fréquent ? […] Cette manière de poser la question de l’interaction de l’intime et du social est en tout cas liée au lien maternel. D’authentiques dilemmes se jouent ici – peut-être parce que les femmes perçoivent certaines choses d’une autre manière que les hommes. »

– D. B : « Nous ne pouvons qu’être d’accord. Mais encore une fois, il s’agit d’exemples individuels, qui ne modifient en rien l’ordre social existant. »

J. A : « Mais si l’ordre existant change comme vous le souhaitez, il sera important d’avoir une autre lecture. »

– M-J Z : « Cela ne concernera pas la génération qui nous suit, mais celle d’encore après. »

– D. B : « J’entends bien ce que vous dites sur le plaisir que l’on peut trouver dans la relation avec ses enfants. Mais cela ne fait que renforcer l’ordre établi : nous ne pouvons faire en sorte que les hommes s’approprient tout de suite la manière dont nous vivons les choses. »

J. A : « L’égalité se joue-t-telle uniquement dans la neutralité sexuée, ou peut-elle se jouer dans un style différent ? Autrement dit, est-elle compatible avec la différence ? » […]

– D. B : « Le pouvoir d’un individu sur l’autre concerne la relation à deux. C’est autre chose que celui d’une classe dominante sur une classe dominée, qui pèse sur nos épaules depuis des générations. La vision de la psychanalyse, qui est par définition celle de l’individu, ne peut donc éclairer ce débat. »

J. A : « Il y a tout de même un effet de groupe qui joue. Par exemple, c’est toute une génération qui a un certain rapport au fait paternel, et pas seulement l’individu.

– D. B : « Je dirais plutôt un certain nombre d’individus d’une génération. »

J. A : « Vous adoptez une lecture individuelle pour lire le phénomène familial, et une lecture sociale pour lire le phénomène politique et économique. C’est un raisonnement spécieux. »

– M-J Z : « Pourquoi cet exemple du rapport au père ? »

J. A : « Parce que la question paternelle se pose dans bien des familles – et pas seulement les familles monoparentales. Je ne suis pas pour le retour au patriarche, mais le positionnement masculin dans les familles est aujourd’hui une vraie question. »

– M-J Z : « Je ne vois pas en quoi les femmes en seraient responsables. »

J. A : « Ce n’est pas ce que je dis. […] Je ne dis pas que le problème masculin – qui est un vrai problème aujourd’hui – soit imputable entièrement aux femmes. La difficulté pour les hommes à investir leur conjugalité et leur parentalité dans la durée est une réalité plus que massive. […]

J. Arènes suggère alors à la Délégation d’auditionner Camille Froidevaux-Metterie qui a notamment travaillé sur « l’anthropologie du féminin ». « Sa pensée – qui ne se situe pas dans la mouvance immédiate du gender – est originale et intéressante. Ce qu’elle dit en substance est que l’on peut à la fois réussir socialement et considérer la maternité comme un lieu de plaisir. Peut-être la femme contemporaine doit-elle accepter cette dualité et la pousser à son terme. Prétendre éliminer la question maternelle – au motif qu’elle était un reliquat du patriarcat – a été l’un des défauts de la « seconde vague » du féminisme. »

– M-J Z : « C’était en effet une erreur. »

– D. B : « Oui, puisque la question maternelle s’impose. »

J. A : « Sauf que vous y voyez un destin, alors que Mme Froidevaux-Metterie parle de lieu de plaisir. »

– D. B : « Ce n’est pas la maternité en elle-même, mais l’assignation de la femme qui me dérange. »

J. A : « Mais peut-être peut on vivre la maternité autrement que comme une assignation patriarcale…

– M-J Z : « Les politiques qui tendent à mettre davantage en avant la paternité – congé parental partagé, garde alternée – une bonne chose ? »

J. A : « La garde alternée est de plus en plus fréquente, mais sa réussite dépend au premier chef de l’absence de conflit entre les parents. Lorsque c’est le cas, elle permet au père de réinvestir ce lieu. De plus en plus de jeunes pères ont d’ailleurs ce désir d’égalité. Il y a là une évolution irréversible. »

– M-J Z : « Est-elle positive ? »

J. A : « Je n’ai pas de pensée arrêtée. Ce qui compte, c’est que le père garde une vraie place en cas de séparation. […]

– D. B : « Pour peu que le père le veuille : dans les deux tiers des cas, il ne garde aucun lien. »

J. A : « Le sujet a fait l’objet de prises de position très dogmatiques […] Pour ma part, je dirais que cela dépend des enfants, il est certain que pour un nourrisson, qui a souvent un lien plus fort avec sa mère, cette solution n’est généralement pas souhaitable.

Arriverons-nous à une neutralité totale dans l’approche de ces questions ? Et sommes-nous prêts à l’assumer ? D’ici trente ou cinquante ans, l’utérus artificiel sera réalisable. Il faudra alors assumer son impact anthropologique. Personnellement, je ne pense pas que cela soit souhaitable. Mieux vaut penser la maternité comme faisant partie de la condition féminine et essayer de penser pour les femmes une trajectoire sociale et politique qui laisse la place à un investissement réel de la maternité, plutôt que d’en arriver à des solutions d’une neutralité absolue – que la technique nous donnera un jour. »

– D. B : « Vous semblez dire que c’est le choix des femmes de ne pas assumer les maternités. Mais la réalité n’est pas là. »

J. A : « Je dis simplement que si cette dynamique perdure, les hommes vont l’investir – et ils auront raison. Nous sommes pris dans une dynamique – qui n’est ni masculine, ni féminine, et qui dépasse la question de la différence des sexes – en faveur de la libre disposition de son propre corps. Ne faut-il pas y mettre un frein ? Une femme de soixante ans peut-elle revendiquer le droit d’avoir des enfants, un homme celui d’avoir un utérus artificiel à sa disposition ? La gestation dite pour autrui se rattache au même questionnement. Ce sont des questions qu’il importe de se poser, car cette dynamique de neutralité a des conséquences. Plutôt que de choisir cette voie, qui serait un gage d’égalité absolue mais comporte aussi un certain nombre de dérives, mieux vaut essayer de penser la différence en l’articulant avec l’égalité. »

– D. B : « Avec des politique sociales adéquates. Or de ce point de vue, rien n’a changé : à quelques exceptions près, il reste impossible de revendiquer pleinement la maternité en même temps qu’une carrière politique ou professionnelle. Ce n’est pas ainsi qu’est organisé notre monde. »

J. A : « Il est possible de le changer. Mais cela reste complexe à penser, car il faut sortir de certaines catégories. La neutralisation semble être aujourd’hui une condition de l’égalité – et cela ne vaut pas seulement pour la différence des sexes. Or il est très important pour une démocratie de pouvoir penser l’égalité dans la différence. »

– M-J Z : « Je vous remercie de votre contribution à notre réflexion sur ces questions essentielles.

COMMENTAIRE

M-J Zimmermann n’a pas facilité la tâche de Jacques ARÈNES en présentant d’avance la position de la psychanalyse comme, « contrairement aux études de genre, postulant en effet l’existence d’invariants dans la psychologie humaine, lesquels ne relèveraient pas d’une construction de l’histoire et de la société ». Sous d’autres formulations, D. Bousquet a également présenté une situation à deux dimensions antagonistes, assignation biologique à la maternité / infériorité sociale. Du social est attendue une solution politique pour compenser « l’infériorité» de la différence sexuée, voire s’en débarrasser puisque l’on va jusqu’à trouver pensable l’idée de « déconnecter » le sexe biologique du fait de porter des enfants.

Le point de vue de J. Arènes – la « neutralisation comme condition de l’égalité est une voie sans issue, il faut penser la différence en même temps que l’égalité –, ne pouvait que se heurter aux certitudes arrêtées de D. Bousquet. Après des échanges serrés et divergents, cette dernière concluait que « la psychanalyse n’a pas sa place dans le débat », « elle ne s’occupe que de l’individu ». Autrement dit, l’impasse totale, comme on l’a déjà vu précédemment, (1), lors d’une audition au titre de la psychanalyse.

Les remarques qui vont suivre visent à compléter certains points de l’audition de J. Arènes concernant la question du gender pour la psychanalyse.

Dans sa présentation de la notion de gender, J. Arènes insiste, à juste titre, sur le problème de traduction de ce terme en français, terme introduit dans la psychanalyse par R. Stoller à partir d’une clinique du transsexualisme. Mais en disant que Stoller s’est interrogé sur « ce qui peut faire qu’un homme qui a un sexe biologique masculin se perçoive de manière profonde comme une femme ». […] « Si mes parents m’élèvent comme une femme alors que j’ai un sexe biologique masculin, il y a des chances que me perçoive plus comme une « femme. » […], concluant que « cette appropriation subjective psychologique est donc influencée par le social », J. Arènes laisse les termes de « psychologique » et de « social » indéterminés, et n’interroge pas le non-pensé du terme d’ « assignation » que son interlocutrice lui oppose comme un argument absolu.

Stoller a réuni un matériel exceptionnel d’observation et d’analyse concernant trois jeunes garçons, de quatre-cinq ans, qui, à cet âge pouvaient être déjà « considérés comme des « transsexualistes avérés », et avaient montré des signes évidents de leur état dès l’âge de deux ans, sinon avant », (2). L’étude clinique de Stoller – (dans un des cas, l’analyse de la mère a commencé en même temps que celle de son fils) – « offre une occasion presque unique de voir comment deux positions du désir, se succédant sur deux générations ont abouti, au niveau de la troisième, à la production d’un jeune transsexualiste », (3). Il ne s’agit donc pas d’un « social » indéterminé, mais de ces autres significatifs, le père, la mère, dont on ne peut pas vraiment dire non plus qu’ils « élèvent » l’enfant comme une femme : ce qui domine chez ces parents, c’est l’incapacité de « décourager » les comportements typiquement féminins de leurs enfants, c’est « l’aveuglement », au point que c’est de l’entourage, de voisins – le « social » ici au sens sociologique –, que des signaux d’alarme insistants seront envoyés, qui mèneront à une consultation.

De ces travaux, Stoller a dégagé la notion d’identité de genre, (gender identity), c’est-à-dire « la croyance fixe d’appartenir à l’autre sexe, entraînant la demande que le corps soit « corrigé » en conséquence », dès lors qu’il n’y a pas concordance avec le sexe d’assignation à la naissance, (sex-assignment). Stoller a eu « l’immense mérite », a reconnu J. Laplanche, d’avoir souligné « l’apparition précoce de l’identité de genre, […] et « attribué l’identité de genre à l’unité complexe faite de « l’assignation » et des « messages infinis reflétant les attitudes, adressés au corps de l’enfant et à sa psyché », défendu l’hypothèse psychique et relationnelle réfutant le déterminisme hormonal direct du genre », (4).

Au-delà du champ clinique des débuts, J. Laplanche a travaillé, à partir de 2000, à introduire le genre dans la pensée psychanalytique freudienne, « non pour pactiser avec ceux qui veulent affadir la découverte freudienne », mais pour soutenir que ce serait « paradoxalement, un moyen de réaffirmer l’ennemi intime du genre, le sexual ». Il a élaboré une théorisation qui s’interpose entre les premiers travaux de Stoller, et ceux des féministes, à la suite de  J. Butler. « Les féministes dans leur ensemble, jusqu’aux radicales ont besoin du sexe pour le subvertir et le « dénaturaliser » en genre. Mais faudrait-il pour autant revenir à la bonne vieille séquence sexe/genre dans cet ordre : sexe avant genre, nature avant culture, même si on s’accorde à « dénaturer » la nature ? Dans tout cela bien sûr, le sexuel freudien, le « sexual », risque d’être le grand absent. La psychanalyse sera mentionnée pour être rangée dans la classe des idéologies subordonnant le genre au sexe », (p. 74-76).

Le mérite de J. Laplanche est d’avoir engagé le débat de l’intérieur de la psychanalyse. Pour ce faire, il a fixé un préalable : « s’opposer à situer et à traduire gender en français comme « sexe psycho-social » / le sexe comme « sexe biologique », car une telle catégorisation ramène l’opposition genre-sexe à la vieille antienne biologie/sociologie». Les désignations par « sexe biologique » et par « sexe social » sont plus qu’approximatives, dit-il, et recèlent « toute une option théorique, laquelle reste non discutée », (p. 73, 76, 89). Ceci posé, il ajoute un troisième terme pour constituer une triade propre à la psychanalyse : genre-sexe-sexual.

Le « sexual », c’est « la grande découverte de Freud », « la sexualité élargie », « non procréative », « non principalement sexuée », « la sexualité qui n’est pas référée d’emblée à la différence des sexes masculin et féminin ». Il s’agit de tous les plaisirs du corps, les plaisirs dits érogènes, le « sexual » n’est pas le sexué », « il est extérieur sinon même préalable pour Freud à la différence des sexes, voir à la différence des genres : il est oral, anal, ou para-génital, « c’est essentiellement le sexuel pervers infantile », (p. 71). Le sexué, c’est la différence anatomique des sexes.

  1. Pour définir le genre, « le terme capital, c’est celui d’assignation », qui souligne « le primat de l’autre dans le processus ». L’assignation est « un processus qui n’est pas ponctuel, limité à un seul acte. […] L’assignation est un ensemble complexe d’actes qui se prolonge dans le langage et dans les comportements significatifs de l’entourage, (p. 81).
  2. « Le social recouvre au moins deux réalités qui se croisent. D’une part, le social ou le socio-culturel général. Bien sûr, c’est dans le « social » qu’est inscrite » l’assignation, ne serait-ce dans cette fameuse déclaration de départ qui se fait au niveau des structures institutionnelles d’une société donnée.» Mais, « celui qui inscrit, ce n’est pas le social en général, c’est le petit groupe des socii proches, […] le père, la mère, un ami, un frère, un cousin etc. ce n’est pas la Société qui assigne », (p. 81). « Cette idée d’assignation change complètement le vecteur de l’identification ». Laplanche reformule ici « l’identification primitive au père de la préhistoire personnelle » en « identification primitive par le socius de la préhistoire personnelle », (p. 82).
  3. Les « messages du socius », sont notamment des messages d’assignation du genre. Mais ils sont aussi porteurs de bien des « bruits », tous ceux que les adultes proches viennent apporter : parents, grands-parents, frères et sœurs. Leurs fantasmes, leurs attentes inconscientes ou préconscientes. […] Ces souhaits inconscients viennent aussi infiltrer l’assignation du genre. C’est donc le sexué et aussi surtout le « sexual » des parents qui vient faire bruit dans l’assignation. Je dis « principalement le sexual », car je tiens beaucoup à cette idée que, finement, les adultes en présence de l’enfant vont réactiver surtout leur sexualité infantile. (p. 83).

C. Dejours a résumé ainsi la conception de Laplanche sur cette question du genre : « L’assignation de genre et l’identité de genre ne relèvent pas d’un déterminisme social. Le genre est une catégorie individuelle qui, à chaque fois, est élaborée par un sujet singulier. Le genre n’est pas social pendant que le sexe serait biologique ; le genre assumé serait plutôt un sang mêlé de social et de sexuel inconscient ». Avec cette conséquence, que « n’étant pas un pur rapport social, il n’est pas « vulnérable à la subversion politique », (5). Ce qui ne l’immunise pas, pour autant, contre la pensée militante.

Les hypothèses de Laplanche sur l’assignation sont largement infiltrées (p. 82-84) par sa théorie de la séduction généralisée, qui affirme « la priorité de l’autre, « l’autre concret », dans la constitution de l’être humain et de sa sexualité, avec sa notion de « message » « imprégné des significations sexuelles inconscientes de l’adulte », message « énigmatique » pour l’enfant, mis en position de le « traduire ». Laplanche l’a élaborée dans le cadre de la controverse sur les abus sexuels sur les enfants, aussi son extension à la question du « genre » conduit à sous-estimer des paramètres essentiels. Les « adultes en présence de l’enfant », « les adultes proches » manquent ici à être arrimées aux « structures institutionnelles » et à l’enjeu de l’écart des générations dès lors qu’il s’agit de « parents, grands-parents, frères et sœurs ».

Les « structures institutionnelles », devant lesquelles se fait l’acte de déclaration, ne sont pas un simple bureau d’enregistrement. Lorsque l’officier d’état civil refuse, par exemple, le choix des parents pour tel ou tel prénom, il signale son refus au procureur de la République, lequel saisit un juge des affaires familiales, et le juge statue, au nom de la Société, au nom de « l’intérêt de l’enfant » sur le prénom que portera l’enfant. Le refus n’est pas toujours motivé par l’extravagance du prénom : A. Papageorgiou-Legendre donne un exemple clinique de refus par un officier d’état civil d’un prénom de garçon mis au féminin qui ne s’y prêtait guère, prénom en l’honneur d’un « petit garçon mort d’une famille amie », (6).

Les montages juridiques instituent la venue au monde d’un enfant, notifient ceux qui deviennent son père et sa mère, dont il  devient le fils ou la fille, et à ce titre inscrit dans l’ordre généalogique, dans les deux lignées familiales. L’acte de déclaration de naissance établit « l’assignation généalogique », qui assigne au sujet une place, et lui notifie les places interdites – ce qui fonde à dire que « la Société est une fonction pour le sujet » (7).

Le sujet n’est pas un « sujet insulaire », il n’y a pas « d’un côté le sujet et de l’autre l’institutionnel dont il faut absolument se libérer !», (8). La fonction institutionnelle  consiste à « nouer ensemble les grands registres de la vie », « les données humaines élémentaires », à savoir, le biologique, le social, le subjectif, dans sa dimension plénière conscient/inconscient », (9).

La psychanalyse ne « postule » pas « l’existence d’invariants dans la psychologie humaine» mais reconnaît qu’ « il y a de la division : « un homme n’est pas une femme, et une femme n’est pas un homme, et cela passe par le corps. Ça, ce sont les « indéménageables de la logique et de la Raison », (10).

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1). Voir sur le Blog, FAIRE-NAÎTRE, Comptes rendus d’auditions, 9 décembre 2012 et 26 février 2013.

(2), (3) Moustafa Safouan, Études sur l’Œdipe, éditions du Seuil, Paris, 1974, p. 76- 90.

(4) Jean Laplanche, « Le genre, le sexe, le sexual », in Libres Cahiers pour la psychanalyse, SUR LA THÉORIE DE LA SÉDUCTION, IN PRESS ÉDITIONS, 2003, p. 69-95.  À partir de cette note, toutes les indications de pages dans le corps du texte renvoient à cet article.

Il était impossible de rendre compte ici des problèmes de traduction du terme de gender à partir de l’anglais. Les précisions qu’apportent Laplanche sur ce point, et concernant notamment la langue de Freud, pour sa traduction en allemand, (p. 70), doivent être consultées pour prendre l’exacte mesure de la difficulté et de la complexité de la traduction de ce terme en français.

(5) Christophe Dejours, « L’indifférence des sexes : fiction ou défi ? », in Les sexes indifférents, puf, 2007, p. 43, 46, 49.

(6) Pierre Legendre, FILIATION, Leçons IV, suite 2, Fayard, 1990,  A. Papageorgiou-Legendre, Fondement généalogique de la psychanalyse, p. 45 ; voir également, p. 136-137, rêve d’un prénom différent de celui de l’état civil.

(7) Pierre Legendre, DIEU AU MIROIR, Étude sur l’institution des images, Leçons III, Fayard, 1994, p. 91.

(8) Pierre Legendre, Vues éparses, MILLE ET UNE NUITS, 2009, p. 133-134. Sur « la facture institutionnelle du sujet », voir également, A. Papageorgiou-Legendre, Fondement généalogique de la psychanalyse, op. cit. p. 56-68

(9) Pierre Legendre, DIEU AU MIROIR, op. cit. p 138 ; LES ENFANTS DU TEXTE. Étude sur la fonction parentale des États, Fayard, Leçons VI, p. 167.

(10) Pierre Legendre, Vues éparses, MILLE ET UNE NUITS, 2009,  p. 140.

 

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PRÉAMBULE

AUDITIONS SUR LA QUESTION DU GENRE
DEVANT LA DÉLÉGATION AUX DROITS DES FEMMES
ET À L’ÉGALITÉ DES CHANCES
ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES

        Pour la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, l’objectif de ces auditions était de se faire une opinion sur la question du genre, sur les « théories du genre », d’avoir des « contre-avis ». Dans le temps court de chaque audition (environ une heure 10), l’éclairage qui pouvait être donné sur la question du « genre » et « les théories du genre » ne pouvait qu’être succinct. Les trois intervenants en ont clarifié certains points, selon leurs formations,  expériences et intérêts respectifs.

À la lecture de ces auditions, on constate qu’elles se sont tenues dans des climats différents : le climat des auditions I et II n’a pas été le même que celui de l’audition III. L’interlocutrice principale des deux premières auditions a mené la discussion d’une façon très vive, militante. Durant l’audition III, qui s’est déroulée une semaine après les deux précédentes, les discutants sont différents, l’intervention de Camille Froidevaux-Metterie a le temps ininterrompu d’un exposé, et ce n’est qu’à la fin que les deux discutants lui posent quelques questions, sans l’interroger sur le fond.

Afin de restituer le plus possible le climat d’échanges de ces auditions, et compte tenu de tous les malentendus liés à la notion de « genre » et des « théories » du même nom, l’argumentation des intervenants et les interventions des différents députés discutants, seront intégrées verbatim. Les comptes rendus des auditions seront suivis de commentaires.

Je ferai quelques remarques sur ces trois interventions, en commentant plus largement un moment significatif de chacune d’elles, en lien avec les présupposés des Rapports au centre des quatre notes de lecture critique, qui suivront ce Préambule.

 

LIENS INTERNET

– Auditions Jacques Arènes et Chantal Delsol

Compte rendu n° 14 – Assemblée nationale

– Audition Camille Froidevaux-Metterie

Compte rendu n° 15 – Assemblée nationale