D’OÙ VIENNENT LES ENFANTS D’HALLOWEEN ?

RENVERSEMENT DE STATUT

ET FONCTION DU DÉGUISEMENT

 

   Depuis 1997, année où Halloween fut introduit en France, les mêmes réactions se répètent chaque année : trop anglo-saxonne ; trop américaine ;  trop mercantile ; trop païenne ; mal venue à la veille de fêtes religieuses. Il est tout de même curieux qu’à l’ère de l’Union Européenne, la longue tradition européenne de cette fête, si riche de créations populaires, soit aussi peu reconnue comme telle, et continue à être identifiée comme « américaine ».

   En 1948, Richard Sterba, psychanalyste viennois parti en exil aux États-Unis, fuyant le nazisme, décrivait le contraste entre son expérience du temps de Vienne et ce qu’il observait de l’autre côté de l’Atlantique. « Dans ce pays (en Amérique), écrit-il, les jours de la Toussaint et le jour des Morts sont devenus complètement insignifiants, et Hallowe’en seule constitue l’occasion d’une fête. Il n’en est pas ainsi en Autriche, d’où je viens, et dans bien des pays européens ». [Traduction, Ph. Christophe, revue Le Mouvement psychanalytique, II, 1, 1999, p. 144-153, copyright © Éditions l’Harmattan, 1999].

   Ce point de vue binoculaire permet à R. Sterba de lier plusieurs éléments – les réactions émotionnelles des survivants, leur ambivalence, le déni de la mort, la négligence envers les morts et le rôle des enfants comme « les exécuteurs de notre conscience qui nous punissent de notre négligence », (art. cit., p. 148) –, donnant ainsi un sens complexe à cette fête. « Si nous achetons à nos enfants des costumes pour pouvoir « s’amuser »à Hallowe’en, dit-il, nous offrons inconsciemment aux morts le plus grand sacrifice dont nous soyons capables. Nous laissons nos enfants devenir morts provisoirement et en ce sens, nous réparons la négligence des obligations envers ces morts qui absorbent les gens dans d’autres pays », (art. cit., p. 152). D’où son explication de l’un des déguisements les plus significatifs d’Hallowe’en, celui du squelette peint sur un costume noir : « Cela signifie pleinement que l’enfant lui-même est mort et est devenu squelette. Mais cette idée d’un sacrifice si outrageant est tellement pénible à notre esprit que sa signification est devenue inconsciente », (art. cit., p. 152).

   Il n’y a cependant pas qu’un seul sens à la fête d’Halloween. En 1969, l’anthropologue Victor W. Turner a classé Halloween dans les rituels saisonniers de renversement de statut : par l’âge, les enfants sont les petits, mais comme enfants d’Halloween, en tant qu’intermédiaires entre les morts et les vivants, ils peuvent faire peur aux grandes personnes, leurs déguisements garantissant leur anonymat, personne ne sait qui sont les enfants. [The Ritual Process, Aldine Publishing Company, Chicago, 1969, p. 172-183 ; Le Phénomène rituel, Structure et contre-structure, PUF, 1990]. Passé ce moment éphémère du rituel, chacun reprend sa place.

   Ainsi défini, ce rituel dépasse la question de savoir si le pays honore plus ou moins ses morts, il interroge, par contre, le contexte culturel où on ne sait plus vraiment distinguer entre des enfants « adultifiés » et des adultes « infantilisés », (Cf. Neil Postman, Il n’y a plus d’enfance, Insep Éditions, 1983).

   Aujourd’hui, alors qu’il serait peut-être plus difficile de décrire dans notre société française contemporaine (et dans les autres pays européens) « l’intensité émotionnelle », l’omniprésence de « la dévotion aux morts des 1er et 2 novembre telles que les décrivait R. Sterba en 1948, (art. cit., p. 145-147), on veut croire qu’Halloween est une fête étrangère à notre société, venue de la lointaine Amérique, alors qu’elle est née en Europe et qu’elle a sa tradition en Lorraine. Et surtout, les adultes se sont emparés de cette fête, n’en retenant que le côté « festif », ce qui rend inopérant le renversement de statut dans le rituel selon Turner, et détourne la signification inconsciente d’Halloween comme rappel symbolique du lien des générations selon Sterba.

   « Le deuil, écrit Freud, doit remplir une mission psychique définie, qui consiste à établir une séparation entre les morts, d’un côté, les souvenirs et les espérances des survivants, de l’autre », (Totem et Tabou, chap. 2, Le tabou des morts). Le rituel d’Halloween rend représentable, avec ses moyens, ce besoin psychique sur le versant collectif ; au niveau de l’individu singulier, ses rêves, cette formation de l’inconscient, lui rappellent où il en est des exigences de « cette mission psychique », quand ce n’est pas le choix qu’il fait, lui-même, de donner le prénom d’une personnes chère, qui n’est plus, à l’un de ses enfants, et dont il fait alors, dit Freud, le « revenant », (L’Interprétation du rêve).

JPC

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