AUDITION II – Mme Chantal DELSOL

10 janvier 2012

– Mme Marie-Jo Zimmermann :

« La Délégation aux droits des femmes a souhaité réfléchir sur le genre, dont l’étude est aujourd’hui intégrée dans certains manuels scolaires. Mais, en ce domaine comme dans bien d’autres, la vérité n’existe pas et les questions que soulève la théorie du genre sont bien délicates. Voilà pourquoi nous sommes nous sommes adressés à plusieurs spécialistes – scientifiques, psychanalystes comme celui que nous venons d’entendre – et que nous vous avons invitée à venir donner votre point de vue ».

C. D : « La question dépend de la façon dont on voit l’homme, et donc de l’anthropologie que chaque culture s’est choisie. […] « Nous sommes en train de créer une anthropologie complètement idéologique, d’égalité totale, où tout est possible. Je suis la première à défendre les droits des femmes, mais il me semble que l’on risque d’aller trop loin et n’importe où, peut-être même jusqu’au totalitarisme. Voilà mon point de vue. Et je suis furieuse contre le texte qui a été introduit dans les manuels scolaires ».

– M-J Z : « Est-ce parce que la matière concernée – les sciences de la vie et de la terre – n’est pas adaptée au traitement de la question du genre ? Si on l’avait introduite dans l’enseignement de la philosophie, votre point de vue aurait-il été différent ? »

C. D : « Il aurait fallu présenter la théorie du genre à côté d’autres théories. Mais on l’a présentée comme une vérité scientifique, alors que ce n’est qu’une vision de l’homme ! Pour moi, c’est intrinsèquement malhonnête. En outre, il ne doit pas y avoir plus de 3 ou 4% de Français qui y adhèrent. »

– D. B : « Mais on peut leur expliquer. »

C. D : « Et leur montrer des films comme celui où un enfant choisit son sexe à dix ans ? »

– D. B : « C’est la théorie de Judith Butler. En l’occurrence, en effet, tout est possible… ».

C. D : « Je ne connais pas les différentes théories, mais lorsque l’on parle du gender, tout est possible, puisque tout est culturel et qu’il n’y a plus de « condition ». Or, nos comportements sexuels suscitent des conditions, au sens où l’on est déterminé plus ou moins par nos comportements sexuels qui, d’une certaine manière engendrent des manières de voir la vie. Cela ne signifie pas que l’on doive nous assigner des rôles pour toujours ; j’y suis tout à fait opposée. Mais, en tant que femmes ou hommes, nous ne sommes pas semblables parce que nous n’avons pas les mêmes comportements sexuels. Et on ne peut pas non plus décider que chacun va choisir son comportement sexuel, quitte à se faire opérer de partout… ».

– D. B : « Nous sommes opposés à la détermination des rôles sociaux des femmes et des hommes, mais nous ne sommes pas pour autant favorables à ce que l’on choisisse son sexe… ».

C. D : « C’est pourtant à cela que peut aboutir la théorie du gender qui va beaucoup plus loin que la non-attribution de rôle sociaux – à propos de laquelle j’ai la même opinion que vous ». Dire que tout est culturel amène à des conclusions assez ahurissantes. Par exemple, le congé paternité partagé est pour moi une sottise. Ne serait-ce que parce que pour des raisons biologiques, il vaut mieux que ce soit la mère qui s’occupe du nourrisson […] certains rôles n’ont pas à être imposés par la société, mais ils le sont de par notre condition élémentaire. Tel est mon point de vue. Ce n’est pas le vôtre ? »

– D. B : « Non. Je pense que la maternité, qui est par ailleurs un grand bonheur, ne doit pas constituer un frein à l’égalité des sexes. Il faudrait que la maternité et donc plus largement la parentalité puisse être partagée, le père et la mère contribuant l’un et l’autre à l’éducation des enfants. C’est le sens du congé parental d’éducation… ».

C. D : « Par congé parental, j’entendais le congé de maternité qui est accordé après la naissance de l’enfant. Biologiquement, la mère n’est pas malade, mais elle a besoin de soins et doit s’arrêter. »

– D. B : « Ce qui est en question, c’est le congé parental d’éducation… »

C. D : « De toutes façons, vous ne pourrez pas tout égaliser. Certaines tâches sont dévolues à la mère et d’autres au père, lequel a d’ailleurs tendance à s’en désintéresser, ce qui est très dommage. La défaillance des pères ne date pas d’aujourd’hui. […] Le père est lui aussi essentiel, mais pas forcément au même moment que la mère ».

– M-J Z : « Cela rejoint les propos de l’orateur précédent, sur la défaillance des pères. »

– D. B : « Vous dites qu’on ne peut pas revendiquer l’égalité, ne serait-ce que parce que nous sommes physiquement différents. Pour autant, convenez que nos différences biologiques nous ont assigné, dans notre société, des rôles différents. »

C. D : « J’en conviens ».

– D. B : « Non seulement ils sont différents mais ils ne sont pas considérés comme équivalents. Ce qui est féminin est dévalorisé et ce qui est masculin est survalorisé. Cela justifie que l’on essaie aujourd’hui de repérer d’où vient cette différence d’appréciation ».

C. D : « Je ne sais pas si on pourra savoir d’où vient cette différence d’appréciation, qui recouvre une énorme inégalité et qui, de fait, existe partout. Le livre de Bachofen (1) est d’ailleurs complètement controuvé dans la mesure où le matriarcat n’a jamais existé et où les sociétés n’ont jamais connu que le patriarcat ». […]

« Je suis d’accord avec vous pour que l’on dénonce l’absurdité de cette inégalité. Mais n’essayons pas de chercher d’où elle vient, ni de tout aplanir. Je pense que les différences sont bienvenues, les enfants sont structurés par un homme et une femme, Un homme et une femme, ce n’est pas pareil ! »

– D. B : « Pourquoi ? Certes, ils n’ont pas le même sexe biologique. »

C. D : « Non, et cela a de multiples conséquences. »

– D. B : « Justement. Ce n’est pas seulement parce que nous avons un sexe différent que nous sommes différents. »

C. D : « Nous avons un comportement sexuel différent… »

– D. B : « Est-ce que l’on a un comportement sexuel différent parce que l’on a un sexe différent ? Ou est-ce parce que, depuis toujours, le masculin a été conditionné à avoir tel type de comportement, et le féminin tel autre type de comportement ? Il est important de le savoir. »

C. D : « Oui, mais si vous rêvez de séparer le culturel du naturel, vous n’y parviendrez pas, car ils sont l’un et l’autre trop imbriqués. […] Mon point de vue est que certaines différences de comportement, de manière d’être ou de condition sont dues à des comportements sexuels et au fait que, jusqu’à nouvel ordre, ce sont les femmes qui portent les enfants. Avoir un nouveau-né sur le ventre après l’accouchement a bien des conséquences pour une femme, qui n’aura pas le même comportement qu’un homme. »

– D. B : « Mais avant d’être mère, une fille est d’abord une petite fille et une jeune fille, lesquelles ne savent pas ce que c’est que d’avoir un enfant sur le ventre. »

C. D : « Or, on la conditionne en lui offrant des poupées. J’admets volontiers que l’on a exagéré terriblement dans ce sens. Mais maintenant, je pense que l’on exagère dans l’autre sens, en voulant tout aplanir ».

– D. B : « On est loin d’avoir tout aplani. Dans les magasins, il y a toujours des coins roses pour les filles et des coins bleus pour les garçons, et dans les librairies, des bibliothèques différentes pour les filles et pour les garçons. La situation est la même qu’il y a cinquante ans. »

C. D : « Je suis d’accord ; Je visais une toute petite frange élitaire, qui veut tout aplanir. Personnellement, que les garçons et les filles puissent apprendre des choses un peu différentes ne me choque pas fondamentalement. »

– D. B : « Et que pensez-vous des lolitas et des petites filles soumises qui vont faire la cuisine comme leur maman ? »

C. D : « Elles ne seront pas soumises pour autant. Et bien sûr, il faut empêcher qu’elles le soient ».

– D. B : « Il y a fort à faire car même les jeux vidéos participent au jeu de l’assignation sociale ! […] Ainsi, ma petite fille de neuf ans, qui jouait à la poupée sur un jeu vidéo. Au cours de ce dernier, elle devait décrire ce qu’elle aimait dans la vie – loisirs, couleurs… pour connaître le métier qu’elle pourrait choisir plus tard et le résultat du test a été : « tu seras boulangère, jardinière ou coiffeuse… »

C. D : « Un homme peut aussi être boulanger, jardinier ou coiffeur. »

– D. B : « Mais une femme peut aussi être ingénieur. Ainsi, ma petite fille qui aime les princesses et qui joue comme des millions d’autres sur les mêmes jeux vidéo, est déjà conditionnée. C’est le fait qu’on puisse assigner tel ou tel rôle social aux petites filles qui doit nous amener à nous interroger : ce n’est pas l’ordre naturel des choses ».

C. D : « Pouvez-vous l’empêcher ? Nous sommes tous conditionnés d’une manière ou d’une autre. Nous naissons dans un pays, où l’on parle telle langue et dans une famille, où l’on a telle culture. Soit nos parents n’ont jamais lu un seul livre, soit ils parlent culture à table. »

– D. B : « Certes. Reste que nous devons combattre ce qui est inacceptable, à savoir l’infériorisation et la dévalorisation du féminin. Et si nous voulons « déconstruire » les stéréotypes, il nous faut pouvoir en expliquer l’origine. Il s’agit de montrer pourquoi une petite fille n’a pas à devenir nécessairement boulangère, jardinière ou coiffeuse. Sauf exceptions, qu’on trouve dans les classes favorisées, les petites filles ne deviennent pas chercheuse, mais bien plutôt ouvrières ou boulangères. Les petits garçons sont toujours promis à un plus grand avenir. Les petites filles doivent être jolies, gentilles et sympathiques. Elles ne doivent pas se mettre en colère, ce que les petits garçons peuvent se permettre ».

C. D : « Plutôt que de faire en sorte que tous aient exactement les mêmes envies, les mêmes métiers, les mêmes comportements, mieux vaudrait « dignifier » tous les métiers et tous les comportements ».

– D. B : « Ce que l’on présente comme le choix individuel d’une fille est tout sauf un choix de vie. On a construit deux formes d’individus. Les individus des deux sexes marchent l’un à côté de l’autre, l’un ayant prééminence sur l’autre. Tout le monde le sait ».

C. D : « Je suis bien d’accord avec vous : il faut lutter contre cette situation. Seulement, il faut le faire de la façon la plus intelligente possible, ce qui n’est pas, à mon avis, celle qu’a choisie ce petit groupe des défenseurs du gender ; car pour autant que je la connaisse, leur théorie n’est pas forcément la bonne réponse. Reste qu’il faut effectivement que, dans chaque famille, on ne demande pas à la fille de mettre le couvert pendant que le garçon regarde la télévision ».

– M-J Z : « La question du genre a été imposée dans les programmes de sciences. Pourrait-on faire autrement ? »

C. D : « Mais a-t-on vraiment besoin de parler de la théorie du genre dans les manuels scolaires ? »

– M-J Z : « Je n’en sais rien. Mais je l’aurais plutôt intégrée au programme de philosophie. »

C. D : « Moi aussi. Pour moi, cela relève de l’anthropologie. Bien sûr, en sciences naturelles, la question des hommes et des femmes est vraiment très importante, mais elle l’est sur un plan plus purement biologique ».

– M-J Z : « Il est dommage qu’on en parle en classe de première, dans la mesure où la philosophie, qui pourrait servir de contre poids, n’y est pas encore enseignée ».

C. D : « Les sciences naturelles sont des sciences et la question des hommes et des femmes ne peut y être abordée que sous l’angle de l’anatomie et de la sexologie. Mais parallèlement, cette question pourrait en effet être évoquée en classe de philosophie, au cours du même trimestre. Ce serait d’autant plus intéressant qu’il semble bien que l’on soit en train de changer d’anthropologie, comme cela ressort de l’ouvrage de Philippe Descola, Par delà nature et culture, (2) […] Pourquoi ne pas regrouper différentes anthropologies dans un même chapitre du programme de philosophie ? La théorie du gender pourrait y prendre sa place, mais au milieu d’autres. »

– D. B : « Les théories du genre sont apparues aux États-Unis dans les années soixante. Elles ont été introduites en France dans les années quatre-vingt ; Yvette Roudy avait crée des chaires universitaires sur les études de genre. J’admets que ces théories n’ont pas pénétré l’ensemble de la société. Pour autant, les milieux un peu cultivés les connaissent. »

C. D : « À Paris, ou dans les très grandes villes alors… Parlez-en dans une petite ville de 40.000 habitants. On vous répondra qu’on ne connaît pas le genre et quand vous l’aurez expliqué, vous passerez pour des fous ! »

– D. B : « Les gens qui réfléchissent un peu, les mouvements féministes et associatifs s’intéressent à la façon dont fonctionne la société. Ils ne peuvent que s’interroger sur l’inégalité structurelle entre les femmes et les hommes, qui est la source de bien d’autres inégalités dans notre pays. Pourquoi tout ce qui est féminin est dévalorisé ? Pourquoi, dès qu’elle se féminise, est-elle dévalorisée ? Pourquoi nos collègues refusent-elles de se faire appeler Mme « la députée » ou Mme « la sénatrice » pour se faire appeler Mme « le député » ou Mme « le sénateur » ?

C. D : « La nouvelle présidente de l’Académie des Sciences morales et politiques souhaite qu’on l’appelle Mme « le Président ».

– D. B : « Pourquoi cette dévalorisation ? […] Donc, le féminin est dévalorisé et le masculin survalorisé. Si l’on considère que c’est injuste et qu’il n’y a pas de fondement naturel à cet état, il faut bien essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi, afin d’y remédier et de le déconstruire. »

C. D : « Je suis entièrement d’accord avec vous, mais il s’agit d’être prudent. […] Il faudra longtemps pour que tous les hommes comprennent que les femmes ne sont pas leurs inférieures. […] Donc, encore une fois, il s’agit de s’armer de patience, pour ne pas tomber dans les excès inverses. Soyons raisonnables, intelligents, agissons avec doigté. Gardons-nous de toute révolte. J’admets que c’est difficile. »

– D. B : « Dans les catégories favorisées comme les nôtres, les femmes ont un vrai métier et mènent leur vie comme elles l’entendent. »

C. D : « Dans les milieux de gauche, peut-être. Je peux vous dire que dans les milieux de droite, même cultivés, ce n’est pas le cas. »

– D. B : « Je voulais dire seulement que des millions de femmes n’ont pas la même autonomie que nous. C’est aussi à elles qu’il faut penser. La situation n’évoluera pas d’elle-même. »

C. D : « Ni tout de suite. »

– D. B : « Mais les femmes ne sont pas suffisamment nombreuses dans la classe politique. » […]

– Mme Marie-Noëlle Battistel : « Il y en a davantage aujourd’hui. Reste que lorsque je suis entrée dans l’hémicycle, il y a dix-huit mois, j’ai eu un choc : on ne voyait que des costumes ! »

– D. B : « IL faut dénoncer cette inégalité profonde en expliquer les raisons – historiques, anthropologiques, etc. – et déconstruire les rôles sociaux. C’est en cela que consiste la théorie du genre. Les positions extrêmes, dont vous parliez, existent. Mais nous n’avons pas à aller jusque là. »

C. D : « Les textes sur le genre parus dans les manuels sont tout de même assez radicaux : on y lit, par exemple, que le genre est dû à la culture. »

– D. B : « C’est en effet le cas ».

C. D : « Pour moi, une telle affirmation est excessive. Le genre n’est pas dû uniquement à la culture. Les hommes et les femmes ont des comportements qui leur sont spécifiques et qui engendrent des caractéristiques. »

– D. B : « Je pense que ces comportements sont construits et vous pensez qu’ils sont naturels ».

C. D. « Qu’une femme porte un enfant dans son ventre n’a rien de construit ! »

– D. B : « Encore une fois, on ne porte pas d’enfant dans son ventre à huit, douze, treize ou quinze ans, mais plus tard. »

C. D : « Je suis d’accord avec vous. Mais il ne me semble pas incohérent de se dire qu’une petite fille pourra avoir des enfants, qu’elle les aura de telle ou telle manière – non comme un homme – et que son éducation consiste notamment à l’y préparer. Cela ne signifie pas qu’une petite fille de cinq ans doive se contenter de tricoter ou de bercer des poupées mais que, dans la vie, elle fera telle chose plutôt que telle autre. On peut parler de condition. Il y a une condition féminine et une condition masculine, de même qu’il y a une condition humaine et une condition simiesque. Nous ne pouvons pas nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes. »

– D. B : « Le terme de « condition » est statique. Il exclut toute évolution. »

C. D : « Justement non : le terme de « nature » est statique, pas celui de « condition ». C’est bien pourquoi je l’ai employé. »

– D. B : « Il y a longtemps qu’on ne parle plus de la « condition féminine », qui renvoie à la condition de servante, à la condition d’esclave… ».

C. D : « Alors, il faudrait trouver un autre mot. Quoiqu’il en soit, nous ne pouvons nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes. »

– D. B : « Et un petit homme ne se comportera pas comme un grand gaillard… »

C. D : « En effet, il n’y a pas que le sexe qui joue. Il y a aussi les qualités physiques, intellectuelles, la famille, etc. ».

– M-J Z : « Il a fallu deux siècles pour en finir avec l’esclavage. Et avec les inégalités que subissent les femmes ? »

C. D : « Autour de moi, de nombreux hommes, à des degrés divers, ne sont pas du tout prêts à accepter une telle évolution. Les résistances sont énormes. »

– D. B : « Forcément : quand on a tous les avantages, pourquoi voudriez-vous que l’on décide d’y renoncer ? »

C. D : « […] Les résistances étant énormes, il faudra être patients. »

– M-J Z : « Il faut surtout continuer à pousser encore plus dans le sens de la reconnaissance de l’égalité. »

C. D : « Mais il faut savoir comment. Inutile de se faire détester. »

– M-J Z : « La question est en effet très délicate. Il convient de faire preuve de vigilance, mais aussi de réalisme.

Nous avons invité un certain nombre de personnalités qui se sont exprimées sur la théorie du genre. Nous avons ainsi reçu M. Luc Ferry, qui y est favorable. Mais pour nous faire une idée complète, nous avons voulu entendre tous les points de vue.

Je me demande si l’on ne pourrait pas aborder la théorie du genre en classe de terminale, en cours de sciences naturelles et, en parallèle, en cours de philosophie. Ce serait le moyen d’allier les aspects scientifiques et philosophiques de la question. »

C. D : « Je suis tout à fait d’accord avec vous pour dire que les petites filles sont conditionnées. Mais cela n’a rien de scientifique : c’est culturel.  On est là dans le domaine des sciences humaines. Je ne vois pas pourquoi, dans une leçon de biologie, on expliquerait que les petites filles sont poussées vers les poupées au moment de l’étalage des jouets de Noël.

Autrement dit, on a casé dans un livre de sciences pures une théorie qui relève de l’idéologie – au bon sens du terme. Voilà ce qui me dérange. »

– M-J Z : « En outre, les professeurs de sciences ont clairement dit qu’ils n’avaient pas été préparés à dispenser cet enseignement. »

C. D : « Quelques lobbies ont dû l’imposer. Cela n’a pas pu tomber du ciel. »

– D. B : « Les inspecteurs généraux, qui écrivent les programmes, ne passent pas pour des aventuriers ! »

C. D : « Je tiens à préciser que les manuels ne sont pas validés. Les éditeurs ont la liberté d’écrire, ou de faire écrire, ce qu’ils veulent, à partir d’un programme. J’ai moi-même écrit un manuel de morale cette année, à partir d’un programme d’ailleurs assez lâche. »

– M-Jo Z : « Lors de son audition, M. Luc Ferry a déploré la suppression du Conseil national des programmes et son remplacement par l’Inspection générale.

Je considère pour ma part que les enseignants n’ont pas la science infuse et qu’il faut tout de même avoir une formation pour transmettre le savoir. Il est bien dommage de voir cette question traitée de cette manière. Nous pourrions au moins recommander de l’aborder pendant le cours de philosophie.

Madame Delsol, je vous remercie. »

COMMENTAIRE

        Tout au long de son audition, c’est à l’horizon de  l’anthropologie que Chantal Delsol mettra la question du « genre ». D’entrée de jeu, elle prend position sans équivoque : « Nous sommes en train de créer une anthropologie complètement idéologique, d’égalité totale, où tout est possible. Je suis la première à défendre les droits des femmes, mais il me semble que l’on risque d’aller trop loin et n’importe où, peut-être même jusqu’au totalitarisme. Voilà mon point de vue. »

C’est latéralement que Chantal DELSOL aborde la question du genre, par la question des manuels scolaires. M-J. Zimmerman, qui est son interlocutrice pour cette question, pencherait pour l’intégrer au programme de philosophie. Pour C. Delsol, la question serait plutôt : « A-t-on vraiment besoin de parler de la théorie du genre dans les manuels scolaires ? » S’il le faut, alors ça ne peut être qu’en classe de philosophie, on ne peut pas la présenter comme une « théorie scientifique ». Elle suggère de regrouper différentes anthropologies dans un même chapitre du programme de philosophie, où la théorie du genre serait une parmi d’autres. Je me permets de compléter sa suggestion, en ajoutant, compte tenu de ce qui vient d’être exposé dans le précédent commentaire, que la psychanalyse pourrait, devrait, figurer dans ce regroupement de différentes anthropologies.

Les échanges réciproques, qui occuperont l’essentiel du temps de l’audition, se feront sur l’opposition différence des sexes / égalité des sexes. Quels que soient ses arguments, et malgré ses appels à la modération, à la prudence, à la patience, C. Delsol n’arrive pas à se faire entendre, elle se heurte frontalement à la plainte répétée de Danielle Bousquet de l’« infériorisation » des femmes due à leur « assignation à la maternité », de la « dévalorisation » des femmes face à la « domination » et la « survalorisation » des hommes.

Pour D. Bousquet, ce sont nos différences biologiques qui nous ont « assigné » des rôles différents dans la société. Est-ce que l’on a un comportement sexuel différent parce que l’on a un sexe différent ? Ou est-ce parce que, depuis toujours, le masculin a été conditionné à avoir tel type de comportement, et le féminin tel autre type de comportement ? Il semble ne jamais y avoir d’espace pour autre chose qu’un « conditionnement », et une « inégalité », toujours favorable aux hommes, voir au « masculin » jusque dans la grammaire, (voir UN « PARTICULARISME DE SEXE »).

Pour C. Delsol, on ne peut pas séparer le culturel du naturel, ils sont l’un et l’autre trop « imbriqués ». « Nous ne pouvons pas nous comporter comme des hommes, et les hommes ne peuvent pas se comporter comme des femmes », il faut maintenir cette tension fondamentale entre différence sexuée et égalité. Pour elle, des raisons biologiques font que certaines tâches ne peuvent concerner que les mères, le genre n’est pas dû uniquement à la culture, les hommes et les femmes ont des comportements qui leur sont spécifiques et qui engendrent des caractéristiques», « On ne peux pas tout égaliser. »

On peut regretter que C. Delsol n’ait pas développé davantage ce que dit l’anthropologie, soit par manque de temps, soit parce que le caractère des échanges ne se prêtait pas à autre chose que ce renvoi duel d’un argument à l’autre.

J’ai retenu comme moment celui où C. Delsol et D. Bousquet évoquent leur lien à une enfant de leur proche parenté respective, échangent sur le rôle du jeu dans le passage de l’enfance à l’âge adulte, moment significatif car ici il y a plutôt rapprochement, voire accord entre elles.

On « conditionne » la petite fille en lui offrant des poupées », dit C. Delsol, qui semble céder ici à la pression ambiante de « l’assignation à la maternité ». Elle cherche à nuancer, à modérer, à ne pas avoir une pensée à sens unique, mais reste sur l’idée que l’éducation d’une petite fille consiste à la préparer au fait qu’elle aura des enfants, non comme un homme.

Pour D. Bousquet, les jeux « participent de l’« assignation sociale », y compris les jeux vidéo, dont elle semble croire qu’ils puissent prédire le choix futur du métier de sa petite fille, choix, bien sûr, dévalorisant. Sa description du monde enfantin est caricaturale : réaction épidermique au bleu et au rose, représentation victimaire d’une fillette « soumise », qui fait la cuisine « comme maman ». La solution : « déconstruire les rôles sociaux. C’est en cela consiste la théorie du genre ». Tout cela est conforme à ce que l’on peut lire dans les Rapports sur lesquels je reviendrai dans les textes suivants, (voir ÉGALICHRÈCHES et ÉGALITHÈQUE).

Les pressions du féminisme militant voudraient nous persuader qu’offrir une poupée à une petite fille c’est la conditionner à un rôle social aliéné et aliénant, et cette même pensée militante voudrait aussi nous persuader qu’au nom de « l’égalité » et de « l’anti-sexisme, « la paternité devrait aussi pouvoir s’apprendre via le jeu et qu’ainsi un petit garçon qui joue à la poupée ne devrait pas être raillé, bien au contraire ! », (voir ÉGALICHRÈCHES).

Ce réalisme sociologisant doublé d’idéologie sexiste, crée le même malentendu qu’avec les poupées « anatomiquement correctes ». Interrogé un jour par une correspondante sur les poupées « anatomiquement correctes », Winnicott lui répondit : « à mon sens, une poupée c’est bien plus qu’un bébé non vivant. De fait, il n’est pas nécessaire qu’elle ait l’air d’un bébé. La logique de vos poupées mènerait à faire des ours en peluche qui mordent pour de bon si on les taquine », (3).

Qu’arrive-t-il dans nos sociétés occidentales pour nous ne reconnaissions plus cette « resting place », cette « aire intermédiaire » où l’être humain est « au repos », selon l’expression de Winnicott, où « il n’a pas la tâche de distinguer entre le fait et le fantasme », l’aire des « phénomènes transitionnels », (4). Le petit d’homme est par excellence le découvreur et l’inventeur de cette aire qui est celle du jeu, du jouer : comment en vient-on à perdre le plus représentatif de l’espèce humaine, cette fonction symbolique du « comme si », du « semblant », et à vouloir le faire perdre aux jeunes enfants, au moment vital où ils construisent leur monde interne ? Comment en vient-on à effacer aussi négligemment la différence entre l’enfance et l’âge adulte ?

On ne naît pas adulte on le devient. Que dans le temps de l’enfance, une petite fille joue à la poupée, ne préjuge en rien de ce qu’elle fera quand elle sera grande. Si à l’âge adulte, elle devient mère, la cause n’en sera pas imputable au fait qu’elle aura joué à la poupée, quand elle était une enfant.

Dans toutes les civilisations, pour une petite fille, la poupée, jouer à la poupée, a toujours fait partie de la reconnaissance de sa place, comme enfant sexuée fille dans la culture du groupe humain où elle naît. Le fonds commun à l’espèce humaine, espèce parlante et rêveuse, est de voir dans l’enfant qui naît la promesse de la survie de l’espèce humaine. Ce n’est pas du « sexisme » que de ne pas brouiller les cartes d’un enfant à son entrée dans la communauté humaine, de ne pas brouiller la logique de la transmission des conditions de la relève des générations.

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) J. J. BACHOFEN. Le Droit maternel, Recherche sur la gynécocratie de l’Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, éditions L’Age d’Homme, 1996.

(2) Philippe DESCOLA, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005.

(3) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, Gallimard, 1989, p. 45.

(4) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, op. cit., p. 174 ; cf. Jeu et réalité, folio essais, Gallimard, 1975.

 

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