« ÉGALITHÈQUE »

        Le Centre Hubertine Auclert (1) s’est donné pour tâche de « décrypter les stéréotypes sexistes » et de constituer ce qu’on y dénomme, une « égalithèque ». Après les manuels scolaires d’histoire (2011), ceux de mathématiques (2012), une étude (2013) « passant au crible » les manuels scolaires de français, conclut que les femmes sont « stéréotypées » et « sous-représentées ». 

    Parmi les exemples à l’appui de cette conclusion, la mise en cause d’un éditeur de manuel scolaire pour une biographie de Flaubert où Louise Colet est « présentée comme « sa confidente » sans mentionner qu’elle était « avant tout une poétesse ». Pour les représentantes du Centre H. A, « l’omission » d’une qualité ou d’une activité professionnelles « dessine en creux l’image d’une femme passive, une de ces figures féminines qui apparaissent régulièrement: la femme icône de beauté, la femme fatale, la femme animale, la femme muse et amante de l’auteur ou de l’artiste », (2). 

        S’il est juste de veiller à faire mieux connaître une œuvre qui serait insuffisamment connue, toutefois, dans l’espace contraint d’un manuel et d’un temps scolaires, et dès lors que la biographie en question est celle de Flaubert, il est logique de privilégier la qualité de « confidente » de Louise Colet pour Flaubert, comme les lettres de Flaubert à Louise Colet le montrent abondamment. 

    Louise Colet n’était pas « avant tout une poétesse » pour Flaubert, elle a d’abord été cette jeune femme désirable, (elle a 35 ans, lui 24), dont la beauté a suscité chez lui une passion amoureuse. 

    Louise Colet, maîtresse de Flaubert et femme de lettres et confidente de Flaubert, voulait être toutes ces figures féminines à la fois, passionnément. Elle s’est perdue elle-même dans l’intrication de ses différents désirs avec un amant devenant lui-même écrivain, grand écrivain. Lors de la rupture de la première période de leur liaison, (1846-1848), il lui rappelle « le jour de Mantes », – [ce jour dont elle a un souvenir brûlant qu’elle a mis en poème pour lui seul, (3)] –, jour où Flaubert a pris la mesure d’ « un des abîmes qu’il y a entre nous : « [… ] Je t’ai toujours vue […] mêler à l’art d’autres choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui loin de l’agrandir à mes yeux le rétrécissaient. », (4). 

    Leur liaison reprend, (1851-1854), et contrairement à ce que l’on peut lire ça et là, Flaubert s’intéresse au travail d’écriture de Louise Colet, l’encourage, la conseille par des lectures critiques attentives, écrit des articles pour soutenir son travail, cela n’empêchera pas la rupture définitive. 

    Louise Colet a pu ne pas détruire la magnifique correspondance que Flaubert lui avait adressée et traiter la confusion de ses sentiments par l’écriture, dans des romans – Une histoire de soldat (1856) et Lui (1860) – où elle règle ses comptes avec Flaubert, (5). 

    Si la valeur littéraire des écrits de Louise Colet est loin de faire l’unanimité et de lui assurer par elle-même une postérité (6), c’est bien sa qualité de « confidente » de Flaubert qui a durablement lié son nom à la littérature. 

         L’inventaire du Centre H. Auclert, se poursuit ainsi : « On célèbre un Victor Hugo, tout en oubliant une George Sand. C’est cette vision, qui a produit le mythe de « grands écrivains » et de « classiques » qui se perpétue aujourd’hui, puisque cette dernière est citée une fois dans tel manuel, quand le premier a droit à 49 occurrences », (7). Tel est le résultat d’une application de « l’outil genré » à la littérature. Cet outil, qui « consiste en une lecture sexuée du monde social », a « permis de mettre en évidence les inégalités entre le sexes, et ce faisant, de renouveler notre connaissance des manuels scolaires. » Autrement dit, il n’y aurait qu’un seul motif au moindre score de G. Sand, « l’inégalité des sexes ». Cette argumentation se poursuit : « … L’appropriation de l’outil d’analyse « genre », a permis de dépasser la recherche simple des images stéréotypées pour aller plus loin et traquer ce qui se joue dans le relation entre le masculin et le féminin. Ainsi, de même qu’on prend en compte le rapport social de classe pour traquer les inégalités sociales, on a utilisé le rapport social de sexe comme critère de recherche des inégalités entre les femmes et les hommes. Cela revient à dire que […] les inégalités entre les sexes reflètent un rapport de forces qu’il s’agit de détecter pour le faire évoluer », (8). Que le « mythe de « grands écrivains » et de « classiques », dont Victor Hugo serait le bénéficiaire et George Sand l’infortunée perdante, se retrouve « expliqué » par cette d’argumentation inspirée par des critères aussi peu faits pour la littérature, ne laisse pas d’inquiéter sur le type de « renouvellement » qui pourrait advenir dans les manuels scolaires.  

    Imaginer la « parité entre écrivains et écrivaines dans les manuels d’histoire de la littérature », est une idée « stupidifiante », comme dirait Flaubert, car que fera-t-on du reste une fois que la parité sera atteinte ? À défaut de pouvoir faire la parité dans les manuels, le collectif H. A songe à « compenser l’injustice historique qui a empêché les femmes des siècles précédents d’écrire et de publier », et recommande d’« imposer aux éditeurs de connaître ces chiffres et leur demander de « se justifier » s’ils mentionnent moins de femmes que leur part réelle dans les publications de siècles précédents », de « sensibiliser tous les acteurs de la chaîne scolaire, éditeurs et éditrices de manuels », avec, là encore, la préconisation, sans états d’âme, de la procédure du naming and shaming, sur Internet, (9). 

    Des travaux existent, pourtant, qui révèlent que les choses sont autrement complexes et nuancées. Dans son article sur « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle », Jean-Yves Mollier montre, documents à l’appui, que le système organisant la profession, la logique économique de concurrence des éditeurs entre eux, déterminaient la condition des écrivains sans distinction de sexe. Que l’auteur ait été un homme ou une femme, les décisions de l’éditeur de le publier devaient tenir compte des contraintes de la gestion en termes de coûts et profits. La comparaison que fait J-Y Mollier entre George Sand et Balzac révèle un traitement rigoureusement identique. La législation de l’époque n’a pas empêché G. Sand d’être considérée comme un « écrivain légitime et non simple femme-auteur aux yeux de ses éditeurs : la question du sexe de l’auteur ne jouait aucun rôle, seule comptait l’aura dont jouissait George Sand auprès de ses lecteurs », (10), aura qui était même plus grande que celle de Flaubert. 

    Les femmes qui écrivaient spécifiquement pour les enfants, ou rédigeaient des manuels scolaires étaient traitées différemment, mais cette hiérarchisation de statut et de rémunération était due à une moindre considération pour ce genre d’écrits, et non d’abord à une distinction de sexe. Un contre-exemple, au début du XXe siècle : c’est pour enseigner la géographie de la Suède aux écoliers, commande du ministre suédois de l’Éducation, que Selma Lagerlöf écrivit Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson, (1906-1907), ce qui lui valut un succès financier et populaire considérable. Était-ce parce qu’elle était une femme ou parce qu’elle avait un vrai talent ? Selma Lagerlöf, (1858-1940), fut la première femme écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909. 

        Continuant la lecture des cogitations du Centre H. A, une question retient l’attention : « Mais le risque ne serait-il pas de réécrire non pas les manuels, mais même la littérature elle-même en évinçant les stéréotypes qui façonnent les écrits des « grands auteurs ». « Faut-il jeter « À une passante » de Baudelaire parce que l’œil de la femme qui y est décrit recèle « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue » ? « À tout le moins accompagner ces poèmes et ces écrits d’exercices incitant les élèves à prendre une distance critique, par exemple en leur posant la question suivante : « Quel rôle la société du XIXe siècle accorde-t-elle aux femmes ? », (11). 

    Baudelaire, « ce grand poète, ce penseur terrible et délicat, cet artiste parfait avait gagné, en vingt six années de labeur, environ un franc soixante dix centimes par jour », (12), et perdu son procès intenté aux Fleurs du mal, dont « À une passante » fait partie. Inciter à prendre une « distance critique » sociologisant, historicisant ce poème, qui se tient entre l’éphémère et l’éternité – [ANTIDOTE : écouter ce poème mis en musique et chanté par Léo Ferré] –, montre qu’écrire l’histoire de la littérature du point de vue de « stéréotypes » supposés, a des effets plus graves encore qu’un procès ou la pauvreté pour un poète.

    Autre exemple de « distance critique ». « Étudier les récits d’aventures. Une affaire d’hommes ? En partant de l’étude d’un roman d’aventure de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers par exemple, il est possible de mettre en évidence que les femmes y sont sous-représentées et que ce sont largement des aventures d’hommes sur des navires, véhicules masculins. Cela peut ouvrir à des problématiques actuelles : qu’en est-il de la représentation féminine actuelle dans la marine par exemple ? », (13). On reste tétanisé par de telles inepties. Plutôt que compter combien de fois est mentionné son nom dans tel ou tel manuel scolaire, que ne rappelle-t-on que c’est George Sand qui, après avoir lu Cinq semaines en ballon, suggéra à ce jeune auteur qu’était alors Jules Vernes, d’écrire une aventure extraordinaire qui se passerait dans les profondeurs des fonds marins, (14). Ainsi vit la littérature, si on la laisse vivre. Vouloir mesurer l’écart entre une fiction et la réalité selon des considérations sociologiques, est la méthode « pédagogique » la plus sûre pour faire détester et mourir la littérature. 

        « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique ». […] « Ouvrez n’importe quel manuel, n’importe quelle anthologie, la littérature universelle y est toujours présentée comme une juxtaposition de littératures nationales. Comme une histoire des littératures ! Des littératures au pluriel ! », (15). Va-t-on en ajouter deux de plus, l’histoire de la littérature racontée sous obligation de coming out permanent, de séparatisme de sexe, celle des hommes, et celles des femmes ? « L’art n’est pas là pour enregistrer, tel un grand miroir, toutes les péripéties, les variations, les infinies répétitions de l’Histoire […] « Il est là pour créer sa propre histoire. », défend Kundera, (16). 

    Sa propre histoire, ce sont les écrivains, les poètes qui l’écrivent. Ces lecteurs passionnés lisent et relisent les œuvres des générations précédentes, se traduisent entre eux, font connaître tel écrivain, tel poète, s’influencent l’un l’autre, défendent les uns et les autres, s’aident l’un l’autre. 

    On ne peut pas laisser croire que l’on peut détacher, cloisonner les composantes de la création, comme si la création était une activité célibataire, et railler comme le fait le collectif du Centre H. A, cette « image d’une femme passive », muse de l’artiste. Il y eut toujours quelqu’un pour partager, aider à s’accomplir le destin de l’écrivain, du poète. 

    En art, l’histoire s’écrit au singulier, et on a tant d’exemples de vie et d’œuvres d’écrivains, de poètes où une femme a joué un rôle déterminant, et si souvent pour son bonheur à elle, pour le sens que cela donnait à sa vie. « Véra […] avait fait son choix : elle se mettrait complètement et exclusivement au service de l’activité créatrice de son mari. Elle devint son conseiller littéraire, lecteur et critique, mais aussi sa secrétaire, dactylo, son agent, son chauffeur, assistant, traducteur, spécialiste en relations publiques, sa téléphoniste, son éditeur – et sa muse », écrit S. Leys à propos de Véra et Vladimir Nabokov », (17). 

    Et comment séparer Ossip Mandelstam de Nadejda Mandelstam, Nadejda d’Akhmatova, Akhmatova de Tsvetaeva, qui invoqua pour elle une muse, « Ô muse des pleurs », au temps des persécutions dans la Russie soviétique, où il fallut mettre à l’abri la poésie, l’œuvre, du poète exécuté, des amis écrivains, emprisonnés, traqués ou partis en exil, (18). 

    Croire que « l’injustice historique » n’a touché que des femmes, relève de l’ignorance ou d’une naïveté délibérée : les « grands écrivains », plus d’une fois en proie à la solitude, à l’exil, à, des condamnations à mort, à la censure, à des procès, à la pauvreté, (Flaubert, Baudelaire dans la période concernée ici), furent empêchés d’écrire et de publier. C’est leur œuvre en tant qu’artiste que l’on mettait en cause, et ils revendiquaient d’en endurer le prix pour cette raison même. 

        « Arrachées à l’histoire de leurs arts, il ne reste pas grand-chose des œuvres d’art », écrit Milan Kundera, pour qui « la morale de l’essentiel a cédé la place à la morale de l’archive. (L’idéal de l’archive : la douce égalité qui règne dans une immense fosse commune »), (19). 

    On peut ranger l’égalité dans une « égalithèque », tenir une comptabilité, mettre en colonnes selon la parité, selon le genre, faire des listes comparées, compiler tout ça dans des banques données, on n’arrivera jamais à éliminer cette vérité : rien n’est plus inégalitaire que le talent, le génie. 

    Les manuels scolaires font ce qu’ils peuvent, en tant que manuels, avec les programmes, ils se succèdent sans laisser de trace. 

    La littérature est ailleurs ; elle est dans les livres ; les livres sont dans les bibliothèques, là où se trouve notre héritage de siècles de littérature, dont elles sont les gardiennes. Aujourd’hui, à l’heure où on cherche à « désexiser » la langue française, elles pourraient devenir son refuge. 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Centre Hubertine Auclert, créé en 2009, à l’initiative de la région Ile-de-France et d’associations féministes, site sur Internet. 

(2) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(3) Un poème, écrit le 9 septembre 1846 au début de leur liaison, témoigne de sa demande éperdue pour la « fête d’amour » de « vrais amants ». Ce poème, qu’elle écrit « pour lui seul », a été retrouvé et publié [Les Amis de Flaubert, Année 1967, Bulletin n°30, p. 19.] 

(4) Deux romans de Louise Collet – Un drame dans la rue de Rivoli, suivi de Histoire d’un soldat, et Lui (1860) -, viennent d’être republiés chez Archipoche, 27 août 2014. 

(5 Lettre du 7 novembre 1847.  

(6) Louise Colet (1810-1876), est enterrée au cimetière de Verneuil-sur-Avre (Eure), où une rue porte son nom. Récemment, le 26 mai 2014, le conseil municipal de Grenoble a décidé l’appellation d’un nouveau square dans le quartier Vigny Musset (l’un et l’autre, un temps, les amants de Louise Colet), le square Louise-Colet, inauguré le 19 juin 2014.

Voir également, « Louise Collet » par Remy de Gourmont, in Promenades littéraires, 3e série, accessible sur Internet.   

(7) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(8) et (9) Délégation aux droits des femmes : compte-rendu de la semaine du 27 janvier 2014. ‎Stéréotypes dans les manuels scolaires – Audition de Mélanie Gratacos, directrice du Centre Hubertine Auclert, et d’Amandine Berton-Schmitt, chargée de mission éducation. (Sur Internet).         

(10) J-Y Mollier, « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle : un long combat pour la reconnaissance de leurs droits d’écrivains », publié dans Revue Historique, 2006/2 (n°638), accessible sur CAIRN. 

(11) Femmes dans les manuels scolaires de Français, « Inciter les élèves à plus de distance critique », sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(12) Simon Leys, « Les écrivains et l’argent », (I, II, III), in Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, JC Lattès, Le Livre de Poche, p. 121-122.     

(13) Présentation du plan pour l’égalité filles-garçons par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, le jour de la journée internationale de lutte contre la violence faire aux femmes, sur le Huffington Post, le 25/11/2014.  

(14) Je signale au passage la parution du manuscrit original, aux éditions des Saints Pères, décembre 2014. 

(15) et (16), Milan Kundera, Le rideau, Gallimard, 2005, p. 50-51 ; 42.

(17) Et il ajoute, « sa relation avec son mari n’était nullement une forme de soumission. Nabokov l’admirait et s’appuyait sur son jugement tout autant qu’il l’aimait. Sans nul doute, tôt ou tard quelque énergumène, activiste du mouvement de libération féministe ne manquera pas de soutenir que les livres de Nabokov furent en fait écrits par sa femme », Simon Leys, « Nabokov et la publication posthume de son roman inachevé », in Le Studio de l’inutilité, Flammarion, Champs essais,  2014, p. 157-158.

(18) L’HORIZON EST EN FEU. Cinq poètes russes du XXe siècle. Blok – Akhmatova – Mandelstam – Tsvetaeva – Brodsky. Poésie / Gallimard, 2005.

(19) Milan Kundera, Le rideau, op. cit., p. 120.

 

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2 réponses à “« ÉGALITHÈQUE »

  1. sereincontemplatif 16 mars 2015 à 23 h 13 min

    «Décrypter les stéréotypes sexistes»… Vaste programme!^^

    Je serais très heureux d’avoir votre sentiment sur cet article:
    https://litteratureetphilosophie.wordpress.com/2015/03/08/cest-la-journee-internationale-de-la-femme/

  2. Pingback: L’ŒUVRE | Le Blog du Chaudron psychanalytique

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