LES JOURS D’APRÈS

La nouvelle est venue d’Amérique, et, à la vitesse d’une brutale rupture de digues, en autant de langues que de pays, dans une temporalité souvent à retardement des faits, un déferlement de « témoignages », d’aveux, d’indignations s’est propagé, emporté par une émotion qu’il ne serait pas suffisant de qualifier de collective : une « émotion épidémique ».

Comment sort-on de l’expérience à grande échelle et individuelle de « cette nouvelle mutation rampante de la res publica en une société de l’arène », où « l’intérêt public » peut être « aspiré par l’intérêt de l’arène » ? [1].

Comment compter sur la culture pour en sortir quand ce sont tout particulièrement les milieux de la culture qui sont concernés ? 

Comment comprendre l’échec massif de la Suède, [2], pays au premier rang d’un classement sur l’égalité des sexes en Europe, de « l’approche de genre », dont l’école suédoise Égalia inspira le projet d’application de « l’approche de genre » à la petite enfance (Égalicrèche) [3] en France ?

Comme un boomerang, la rupture de digue qui s’est produite a rappelé que le sexe est sexuel. On a voulu désexualiser le sexe de la « différence des sexes », dissocier le sexe dit « biologique », du sexe dit « social ». Commença alors l’influence dominante du « gender », venu d’Amérique lui aussi, à laquelle l’Europe s’est laissée gagner [4]. L’expansion de la notion de « genre » est devenue hégémonique, tout est devenu « genré », quant au sexe, il accompagne  les « stéréotypes », « sexués,  sexistes, de sexe », à « déconstruire » : « (…) “genre”, c’est quand même plus propre que « sexe », n’est-ce- pas ? » [5].

On peut refuser de reconnaître que quelque chose ne va pas, de chercher pourquoi, comme Serge Tisseron qui a déclaré : « … Les pays nordiques ont mis en place depuis longtemps des mesures dans les écoles contre les stéréotypes de genre. Il faut développer ces activités en France, les intégrer à la formation initiale des profs et pas seulement leur donner deux heures de formation une fois dans leur vie… » ; comme Laurence Rossignol revendiquant la priorité sur « Emmanuel Macron qui « tire sur la pelote » laissée par la précédente mandature, notamment lorsqu’il évoque la formation des professionnels, et plus particulièrement celle du personnel des crèches. » [6] Hélas, il n’a pas été possible de faire entendre les critiques de cette orientation sous la précédente mandature, et les erreurs se sont transmises.

Comment sort-on d’un « état d’exception » comme un scandale de  cette ampleur, un état où « la société gomme ses nuances », où « la fonction d’arène est transmise aux masse-médias… » ?  [7]

Dans La crise de la culture, H. Arendt dit d’ « une crise qu’elle nous force à revenir aux questions elles-mêmes (…) », qu’ « elle ne devient catastrophique que si nous y répondons par des idées toutes faites, c’est-à-dire des préjugés », qu’il importe de « ne pas passer à côté de cette expérience de la réalité et de cette occasion de réfléchir qu’elle fournit ». [8]

La tâche, les jours d’après, c’est de chercher à comprendre pourquoi ce qui se passe en Suède devrait devenir un modèle [9] pour un pays comme la France, de réinterroger la notion de « genre » dans son rapport à l’égalité et à l’altérité.

NOTES
[1] Peter Sloterdijk, Ni le soleil ni la mort, éditions Pauvert, 2003, p. 87-96 ; La médiologie de l’arène, p. 137-145.
[2] – « 456 actrices (désormais 703) signent une tribune où elles dénoncent collectivement le harcèlement et les violences dont elles sont victimes et la « culture du silence » qui règne sur les plateaux de cinéma et les planches des théâtres ; 653 chanteuses d’opéra accusent à leur tour ; puis, 4 445 juristes, puis, 1 993 chanteuses et musiciennes, 1 300 femmes politiques, 1139 salariées de l’industrie des technologies, 4 084 journalistes, 4000 sportives, 8000 écolières, collégiennes et lycéennes…, puis, 1382 employées de l’Eglise luthérienne, majoritaire en Suède, et jusqu’à l’Académie suédoise qui décerne le prix Nobel de littérature, des académiciennes, épouses d’académiciens, leurs filles et d’autres femmes ; puis des révélations scabreuses avec la publication du témoignage de 18 femmes affirmant avoir été agressées ou violées par un homme parmi les plus influents de la scène culturelle stockholmoise (…) »
– Huffington Post, 24 novembre 2017, Agressions sexuelles: l’Académie Nobel de littérature dans le viseur après les témoignages de plusieurs femmes.
[3] La mise en ligne du travail, annoncé en 2016, sur La notion de « genre » appliquée au champ de la culture » se fera à la rentrée de janvier 2018, dans un contexte que je n’ai pas choisi.
[4] Pour s’en faire une idée exacte, cf. Rapport d’Information sur les études de genre, N°4105, Assemblée Nationale, 11 octobre 2016, Mme Maud OLIVIER, Rapport en ligne.
[5] Nathalie Heinich, « Genre », in revue Le Débat, Gallimard, n°160, 2010, p. 285.
[6] Discours du 25 novembre du Président de la République, http://www.elysee.fr/ et Que vaut le plan de Macron contre les violences sexuelles? Rubrique : Combat culturel et éducation, 26 novembre 2017, http://www.lejdd.fr
[7] Peter Sloterdijk, op. cit., p. 141, 144.
[8] Hannah Arendt, La crise de la culture, folio essais, éditions 1972, p. 224-225.
[9] Cf.- Le 24 novembre dernier, « En Suède, l’université en mal d’auteures » sur la situation d’un professeur de l’Université de Lund, mis en cause pour ne pas remplir le quota de 40% d’auteurs de sexe féminin pour constituer des cours. Le thème de son cours ne lui permettait que 15% de textes signés par des femmes. Théorie du genre / intégration des genres, mettant en garde contre des quotas, le conflit se solda par la décision du professeur de ne plus donner le cours.
– Le 19 novembre 2017, Suède: Göteborg accueillera cet été le premier festival… interdit aux hommes. Le festival Statement qui se tiendra les 31 août et 1er septembre 2018 sera réservé aux femmes, aux personnes trans et non-binaires, afin de protéger ses spectatrices des agressions sexuelles…

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PRESTO Les deux patients musiciens de Freud

PRESTO Les deux patients musiciens de Freud

Jacquelyne POULAIN-COLOMBIER

« La majorité des psychanalystes d’aujourd’hui auraient abordé le cas tout autrement que Freud », écrit E. E. Garcia, ils auraient suivi B. Walter dans son attente de thérapie (…). Bien que fondateur, à la tête de la psychanalyse et son premier chercheur, Freud était loin d’être un despote inflexible quand il s’agissait de son application thérapeutique (…) Freud doit avoir senti qu’une action décisive et rapide était essentielle et que la technique de l’association libre n’était pas conseillée ». Garcia prête à Freud d’avoir fait une « interprétation somatique » opérant le déplacement du bras (diriger un orchestre) à l’œil (voir la Sicile), se lance dans un commentaire sur la connexion œil-sexe / Œdipe sortie du livre, pour conclure que « nous avons besoin de savoir comment les fantasmes de B. Walter furent réactifs à une interprétation inexacte » (1).

– G. POLLOCK : « On Freud’s psychotherapy of Bruno Walter »,
Ann. Psycho-analysis, 3, 1975
– E. E. GARCIA
« Somatic interpretation in a transference cure :
Freud’s treatment of Bruno Walter », Int. Rev. Psycho-analysis, 17, 1990
& « G. Mahler’s choice », Psa. St. Child, 55, 2000
– P. FONAGY : « The process of change and the change of process.
What can change in a “good analysis” ? », 1999

Pour P. Fonagy, le traitement de « la paralysie hystérique » de B. Walter effectué par Freud est un « bel exemple » de « cure par le transfert ». Ici, dit-il, on a une forme de changement psychique qualitativement différente de ce qui se passe dans une analyse, avec néanmoins une amélioration incontestable. Il nous invite, lui aussi, à admirer « la flexibilité clinique » de l’inventeur de la psychanalyse qui, « au moins pour certains de ses traitements, était bien plus prêt à « jeter le livre » (pour utiliser une expression de Léon Hoffman, 1994) que la plupart de ses suiveurs ne pouvaient s’autoriser à le faire » (2).

G. Pollock (3), quant à lui, soulignant que « la crampe du chef d’orchestre » survient non pas pendant la période troublée et hyperactive de .B. Walter mais après, la comprend comme « delayed effect », effet à retardement d’un impact traumatique qui se produit quand le danger extérieur n’est plus présent, ce qui transforme quelque peu l’enjeu clinique de cette crampe dite « professionnelle ».
Il y a deux raisons de regretter que R. Sterba ait présenté les quelques entretiens de B. Walter avec Freud comme « psychothérapie brève » dans une intention d’antériorité sur la « nouvelle invention » de ceux qui rejettent « l’analyste classique » : si Freud a choisi, dans ce cas précis, un mode d’intervention thérapeutique autre que la méthode analytique, cela ne l’a pas conduit à inventer une autre pratique ; Freud utilise une technique non analytique, mais la demande du patient Bruno Walter s’adresse, elle, au psychanalyste Freud, comme en témoigne son attente de questions sur sa sexualité.
Sterba ne donne pas non plus assez d’éclaircissements sur la remarque faite par B. Walter − « Je lui racontais mon histoire, assuré qu’il serait professionnellement intéressé par un possible lien entre mon affection physique réelle (actual) et une fausse (wrong) dont j’avais souffert plus d’une année auparavant ». Pourtant, la connaissance du contexte de cette remarque est nécessaire à la compréhension de la décision thérapeutique prise par Freud.

Bruno Walter a 25 ans quand il arrive, l’automne 1901, à Vienne, appelé par Mahler pour être son assistant. Il réalise alors son rêve de vivre dans la capitale de la musique, prêt (4) à travailler auprès de Mahler.
L’élément déclenchant de la « fausse » affection au bras est la « surprise », le « rude choc » que ressent B. Walter découvrant un matin dans la presse des attaques très violentes contre lui, sa façon de diriger, sa présence même comme assistant de Mahler, c’est la première fois, dit-il, qu’il est « maltraité (abused) avec autant de brutalité ». Mahler s’empresse de lui expliquer que les insultes antisémites et autres réactions critiques malveillantes, dont jusqu’ici il était l’objet, se sont déplacées sur lui (5). Mais les actes d’hostilité s’étendent et ce sont tous les fondements de l’existence professionnelle de B. Walter qui sont ébranlés. Il se demande néanmoins si toutes ces critiques ne contiennent pas quelque élément de vérité, s’observe avec une attention critique pendant son travail, se met à douter de tout ce qu’il fait. Au bout de quelques semaines de cette « autovivisection » (6) − un vrai travail d’identification à l’agresseur − d’attention excessive à chaque détail, il finit par « inhiber insidieusement » sa technique de chef d’orchestre et infléchir la pertinence musicale de son travail. En résumé, il devient « incapable de diriger, prêt à quitter Vienne et à accepter une proposition de chef d’orchestre à Cologne » (7).
Quand Mahler sera informé (8) de son possible départ, il redira que les mérites de B. Walter ne sont pas en cause, mais que lorsque l’on perd la bataille à Vienne il n’y a plus qu’à partir (9), ce que B. Walter ressentira douloureusement comme un abandon (10). Il va toutefois réagir, comme il le dit lui-même, de façon inattendue, il se sent soudain conscient d’une responsabilité envers lui-même, décide de ne pas fuir, de ne quitter Vienne qu’après avoir été « victorieux » à Vienne.
B. Walter reprend alors son autocritique mais la limite aux répétitions, il cherche surtout à retrouver ses propres forces psychiques, à combattre « sa propre incertitude de soi-même » (11). Un jour, il trouve un mot de félicitations de Mahler, qui fit sur lui « l’effet d’une gorgée de cette médecine venant de la bouteille du conte, et qui guérit toutes les blessures » (12). En 1902, lors d’une représentation d’un opéra de Verdi, il conquiert enfin le public de l’Opéra de Vienne. Mais pour que sa victoire sur « l’insurrection », faussement dirigée contre lui, et sa « réhabilitation » soient plus assurées, il étend son répertoire musical. Il devient, avec succès, un pianiste de musique de chambre, on l’invite à Prague, autant de façons de détourner l’attention des critiques. B. Walter réussit à retrouver sa confiance en soi et dans sa technique professionnelle de chef d’orchestre. « Victorieux », il ne quitte pas Vienne.
Afin de pouvoir accueillir plus confortablement leur premier enfant (naissance de leur première fille le 4 octobre 1903), la famille Walter déménage. Après cette longue épreuve qui a « failli le détruire », B. Walter vit maintenant selon un mode qu’il qualifie d’« anti-faustien », lorsque se déclare (« I was attacked ») une douleur au bras invalidante et qui va le conduire chez Freud.

E. E. Garcia a-t-il vraiment raison d’affirmer que « la majorité des psychanalystes d’aujourd’hui auraient abordé le cas tout autrement que Freud » et répondu par une action thérapeutique au long cours ?
Bien que nous ne disposions que d’un compte-rendu assez succinct fait par le patient, l’hypothèse d’un lien entre le premier empêchement et le second semble la plus vraisemblable. Il s’agissait dès lors de traiter un patient qui, ayant fait seul un énorme effort psychique pour faire face à un trauma psychique causé par des attaques persécutrices réelles venant de l’extérieur, vivait un nouvel empêchement menaçant sa vie professionnelle (13). On a le sentiment que Freud a pris la mesure du risque sur le plan de l’économie psychique de ce patient.
D’une certaine façon, la prescription de Freud – partez dès ce soir en Sicile − a suivi la voie que B. Walter avait déjà trouvée et expérimentée, le détournement de l’emprise. La notation de B. Walter pendant son séjour en Sicile − « me souvenant des recommandations de Freud, je m’efforçais de ne pas penser à mon affection » − témoigne que quelque chose se transfère, le souvenir de la parole de Freud venant se substituer à celui de son « affection », mais cela ne suffit pas. Freud doit engager une position d’ « autorité suggestive » sur le terrain même de l’activité de chef d’orchestre de son patient. Il manœuvre entre la mise en action du transfert et une part (14) laissée au patient d’un certain franchissement. L’effet de séparation du symptôme ne me paraît pas s’expliquer par la seule vertu de l’autorité « suggestive » de Freud. Sterba la surestime alors que les faits montrent que la suggestion ne suffit pas à s’imposer d’elle-même : le patient réagit négativement, s’impatiente, doute, se tourne même vers le livre du baron Ernst von Feuchtersleben !
Faute de prendre en compte le lien entre le trauma initial et son résidu, Sterba ne reconnaît pas suffisamment dans la position de Freud un facteur d’altérité qui vient s’interposer dans ce qui était resté une sorte de suggestion de B. Walter par lui-même (15), réussie au niveau du rétablissement de son narcissisme et de la reconnaissance sociale, mais sans prise sur la transformation d’une attaque externe en attaque interne. Freud semble avoir parié, à l’inverse de B. Walter, que la première fois, celle du trauma psychique, était la « vraie » affection, et la seconde, le mal au bras, la « fausse », qu’il n’y avait pas d’autre investissement (16) que résiduel dans cet prescription surmoïque, emprunté, retardé, à souffrir. Le résultat thérapeutique a confirmé son hypothèse, et durablement (17).
B. Walter se souviendra de Freud quand il conseillera à Mahler en pleine crise créatrice, l’été 1908, de partir en voyage pour la surmonter, ce qui agace Mahler : « Qu’est-ce que c’est donc que cette histoire d’âme ou maladie de l’âme ? Comment devrais-je la soigner ? Par un voyage dans les pays du Nord ? Mais là je me serais à nouveau laissé « distraire ». Pour retrouver le chemin et la conscience de moi-même, il fallait que je sois ici et dans la solitude » (18). Deux ans après, Mahler rencontrait Freud.
Si pour B. Walter le résultat thérapeutique a profité à la musique, et en particulier à celle de Mahler (19), concernant Mahler, les réserves faites par les musicologues sur l’effet « thérapeutique » de sa rencontre avec Freud doivent être prises en compte.

Avec Mahler, Freud s’est trouvé d’emblée en pleine tempête, dans l’immédiat du choc émotionnel : Mahler vient d’apprendre (en juin) la liaison de sa femme en ouvrant son courrier, à son bureau de directeur de l’Opéra de Vienne, l’enveloppe est à son nom à lui, mais la lettre à l’intérieur s’adresse à Alma et lui dit de quitter son mari ! Conscient de la valeur de Mahler, Freud fait une exception et répond de son lieu de vacances à l’urgence de la demande de ce patient exceptionnel pris dans un moment de sidération.
Ici aucun compte-rendu, il a fallu pas mal d’années pour rassembler les pièces du puzzle, essentiellement des correspondances, et surtout pour que resurgisse un document, qui pour être historique n’en fait pas moins énigme.
Le 9 mai 1985, chez Sotheby’s, à Londres, a été vendue la lettre de Freud du 23 mai 1911 [cinq jours après la mort de G. Mahler] présentant à l’exécuteur testamentaire de Mahler ses honoraires pour « la consultation de plusieurs heures » à Leiden l’été 1910. Les honoraires [300 crowns] furent acquittés intégralement, et son reçu, daté du 24 octobre 1911, vendu avec la lettre.
« Le ton de la lettre laisse penser, commente N. Lebrecht (20) qui rapporte cette information, que Freud n’avait pas envoyé de facture du vivant de Mahler ». Pourquoi ? Freud pensait-il que cette « consultation » pouvait être préliminaire, attendait-il que Mahler revienne ? Cette année 1910, Mahler n’est reparti à New York (21) qu’en octobre, et il songeait depuis quelque temps à revenir en Europe. De fait, ce n’est pas tant la question posée par G. D. Graham (22) − pourquoi, si la séance prolongée de l’été 1910 lui a apporté de l’aide, Mahler n’a-t-il pas consulté Freud à nouveau − qui ne peut être éludée, que celle-ci : pourquoi cette réclamation à Mahler mort par l’analyste de ses honoraires plutôt qu’à Mahler vivant, ce qui aurait pu lui donner une chance de s’adresser à lui autrement que lors de ce rendez-vous en catastrophe, une idée d’Alma (23) que Mahler pouvait avoir acceptée (24) uniquement dans son désir éperdu de ne pas la perdre ?
Si l’on peut comprendre que l’analyste ait un peu attendu avant de présenter ses honoraires dans le moment de trouble où se trouvait Mahler, avoir laissé passer neuf mois après la « consultation » de Leyde et les réclamer à l’exécuteur testamentaire de Mahler s’explique plus difficilement. On ne peut pas ne pas se demander pourquoi Freud laisse Mahler seul aux prises avec les effets inévitablement sauvages d’une interprétation rapide lors d’une consultation en catastrophe.
Au cours des quatre heures de cette « sorte de psychanalyse » comme l’appelle Jones, de cette « walking cure » comme la renomme Stuart Feder (25), un temps qui ne peut se comparer à rien, il y eut interprétation − ce qui différencie l’intervention de Freud avec G. Mahler de celle avec B. Walter. Freud précipita une interprétation psychanalytique d’implication œdipienne, étayée sur la liaison des prénoms (Marie/Maria) de la mère et de la femme de Mahler.
Cette longue séance avec Freud produisit des effets de réassurance fébrile chez Mahler qui, dès lors, se consacre à sa femme, réhabilite ses compositions qu’il avait écartées, la couvre de fleurs, de cadeaux et de déclarations d’amour. Un peu trop enclins à suivre la présentation (26) névrotique de Mahler faite par Alma, les analystes ont salué l’intervention de Freud (27), sans trop questionner l’échec dans l’autre tourment de Mahler de cet été 1910 : terminer sa 10ème symphonie.

Il est indéniable que cette tentative (28) de Mahler pour reconquérir sa femme détourna son énergie au moment crucial où il devait terminer sa 9ème symphonie, ce qui fait dire à Eveline Nikkels (29) que « Freud a détruit l’activité créatrice de Mahler ». En l’absence de tout document, on ne peut que se poser des questions : qu’est-ce que Mahler a dit ou non à Freud de la lutte dans laquelle il est engagé comme créateur ? Qu’est-ce que Freud a compris ou non du conflit créateur chez Mahler ?
En 1910, Freud en savait suffisamment sur la psychanalyse des névroses pour savoir qu’il était impossible avec un patient comme Mahler, même dans l’urgence, de penser à une approche qui ne soit pas psychanalytique (30) dans ses références, mais pas assez pour permettre à Mahler de terminer sa 10ème symphonie.
Tout ce que l’on peut constater, c’est que l’infidélité d’Alma a bouleversé Mahler, mis à l’épreuve ses réserves vitales, déjà si éprouvées, menacées depuis 1907 avec la mort de sa petite fille, puis la découverte de sa propre maladie de cœur qui le laissait avec des conditions de vie restreintes (31), voire en sursis.
Freud a tenté de rétablir quelque chose, mais ni le savoir de Freud ni la « rapidité » à comprendre de Mahler, notée par Freud lui-même, n’ont permis de dénouer tous les fils. Mahler donnera raison (32) à Freud sur le point de l’importance centrale d’Alma pour lui, mais refusera de reconnaître une fixation à sa mère. Et c’est la troisième Marie/Maria qui va faire retour.
Alors que le 4 septembre 1910, Mahler, malade, tient compte de la non autorisation du médecin à diriger (33), le 21 février 1911, contre l’avis de son médecin (34), il monte au pupitre. Au programme, la « Berceuse de l’homme auprès du cercueil de sa mère ». L’œuvre n’a pas encore été entendue, Busoni, le compositeur, est dans la salle. Pendant l’entracte, Mahler se sent mal, mais il se domine et dirige jusqu’au bout. Après ce dernier concert Mahler dû interrompre toute activité et rentrera mourant à Vienne.
À sa demande réitérée (35), il sera enterré auprès du cercueil de sa petite fille, Maria, morte en 1907, à 4 ans. Il semble que cette troisième Maria n’est pas été prise en compte par Freud, mais Mahler le savait.

À la séance du 24 mai 1911 du groupe du mercredi – le lendemain du jour où Freud a envoyé la lettre demandant le règlement de ses honoraires − le nom de Mahler est cité deux fois : comme exemple où « l’influence psychique a accéléré la mort », et parmi « le nombre relativement élevé d’individus géniaux, en particulier d’artistes créateurs, qui meurent à un âge précoce », avec cet ajout : « Le Prof. Freud peut aisément confirmer la validité de l’hypothèse concernant la mort de Mahler car il sait que Mahler se trouvait à un tournant de sa vie où il avait le choix entre la possibilité de changer et par là d’abandonner le fondement de son pouvoir créateur ou d’éluder le conflit » (36).
Reprenant cette alternative, même si elle pouvait signifier la « mort artistique » de Mahler, E. E. Garcia conclut que ce qu’il appelle drôlement « une intervention de crise psychanalytiquement avertie » (a psychoanalytic informed crisis intervention) a permis à Mahler de « choisir l’amour humain plutôt que la créativité artistique ». Pourquoi Garcia feint-il de ne pas savoir que la « mort artistique » équivaut chez Mahler à la mort tout court ?
L’alternative suggérée par Freud en 1911, avec son choix (37) de type « la bourse ou la vie », serait une impasse, même si la durée de la cure était longue, car elle repose sur une méconnaissance du fondement du pouvoir créateur chez le musicien Mahler.
Différente en cela d’autres arts (38), la musique est l’art qui témoigne de l’extrême précocité de la manifestation – avant tout apprentissage − de ce que, faute de mieux, on appelle un « don », et qui annonce un destin. Chez un « musicien né » (39) comme Mahler, la contrainte qu’exerce ce « don » (40) ne relève pas d’une condition névrotique de son génie musical.
En 1924, transgressant l’interdit fait par Mahler de publier des partitions inachevées, Alma rendit public un fac-similé de la partition inachevée de la 10ème symphonie − entièrement esquissée, dont seuls deux mouvements sur cinq sont achevés. Il montre que Mahler n’élude ni ne choisit : en plusieurs endroits de la partition des pensées de détresse mêlés à des cris d’amour où apparaît un prénom, « Alma », sont intriqués à l’écriture de la musique.

NOTES

(1) E. E. Gracia, art. cit. (Trad. J.P-C).
(2) En ligne, p. 4 : « http://psychematters.com/papers.fonagy.htm » (Trad. J. P-C).
(3) G. Pollock, art. cit., p. 293. G. Pollock fait une erreur significative en affirmant que le traitement de B. Walter semble coller avec le texte de 1905 sur « Le traitement psychique » où Freud parle des effets thérapeutiques possibles du voyage, de l’importance de détourner l’attention… ». Sauf que ce texte est de 1890.
(4) En 1898, Mahler avait déjà proposé un poste à Vienne à B. Walter, qui l’avait refusé, voulant auparavant s’assurer de sa propre identité de musicien avant de s’exposer à la puissante influence de Mahler, op. cit., p. 124-125.
(5) Op. cit., p. 156-158. Cette autobiographie de B. Walter a un aspect documentaire sur la société viennoise du temps de Freud.
(6) Terme de B. Walter lors d’un précédent épisode d’auto-investigation, op. cit., p. 110-112.
(7) Op. cit., p. 172-174.
(8) Pas par lui, mais par sa femme, Elsa, et sans son accord, op. cit., p. 175.
(9) Mahler quittera Vienne et l’Europe en 1907 pour ces mêmes raisons.
(10) Période où G. Mahler tombe amoureux d’Alma, qu’il épousera en mars 1902.
(11) Op. cit., p. 174-177
(12) Op. cit., p. 176.
(13) Scriabine souffrit en 1893 d’une paralysie de la main droite, ce qui le plongea dans une dépression morale profonde qui durera 3 ans ; C-H. Boller (1896-1952), souffrit à 16 ans d’une crampe de la main gauche et dû renoncer à sa carrière de violoniste. Il devint chef d’orchestre et chef de chœur.
(14) Si Freud a recours à une technique non analytique, on notera que pour B. Walter comme pour Mahler, il maintient cette part à ses patients musiciens éveillés, contrairement à la thérapie de S. Rachmaninov, cf. note 30.
(15) Ce dont se plaint beaucoup B. Walter au cours de l’épreuve initiale, c’est qu’il n’y a personne pour l’aider, qu’il est seul, op. cit., p. 174-175.
(16) Reik a une autre version. Je la donne avec réserves, dans une note en bas de page, car elle suppose des éléments qui ne cadrent pas avec les faits historiques tels que nous les connaissons. Dans ses « conversations » avec Erika Freeman, Reik évoque l’étrange trio B. Walter, Freud et G. Mahler, et relate l’entretien de Walter et de Freud ainsi : « Walter est allé voir Freud parce qu’il avait une douleur persistante au bras droit, surtout quand il devait diriger. Freud demanda à Walter « Avez-vous déjà été à Taormina ? », Walter ayant répondu non, Freud dit « Allez là-bas avec votre femme pendant un mois », ajoutant, « Je vous promets (I guarantee) que dans un an vous ne souffrirez plus ». Reik demanda alors à Freud d’en dire plus sur sa façon d’agir : « J’étais en train de soigner G. Mahler, et Mahler me dit qu’il avait accepté un engagement pour diriger en Hongrie l’année suivante. Et comme je savais que le mal de Walter à son bras était directement lié au fait qu’il voulait tellement diriger, mais que le seul moment où il aurait la chance de le faire était quand Mahler était malade, son bras devait continuer à lui faire mal. C’était une sorte de châtiment qu’il payait pour souhaiter inconsciemment que Mahler soit malade afin qu’il puisse diriger, et de prendre plaisir à diriger. Ainsi s’acquittait-il de la punition en ayant mal à son bras pendant qu’il dirigeait », Insights, conversations with Theodor Reik, 1971, p. 97. (Trad. J. P-C). Le problème, c’est que les dates ne collent pas : B. Walter rencontre Freud en 1904, Mahler rencontre Freud en 1910, comment Freud pourrait-il être en train de soigner Mahler en 1904 ? Il faudrait supposer que Mahler a été chez Freud avant l’été en Hollande, ce dont nous n’avons, à ce jour, aucune confirmation. Reik s’est-il trompé de date à son tour ? Freud dit avoir rencontré Mahler en 1912 ou 1913, alors que Mahler est mort en 1911 ; Sterba, Garcia retiennent la date de 1906 alors que la rencontre de B. Walter avec Freud a eu lieu en 1904, une telle accumulation d’erreurs dans les dates retient l’attention.
(17) À notre connaissance, il n’y aura pas de récurrence du symptôme, même après la date de publication (1946) de l’autobiographie de B. Walter (1876-1962). Nous disposons de photos, d’enregistrements vidéo montrant B. Walter tout à fait agile et expressif dans ses gestes. À 80 ans B. Walter dirigeait encore La Flûte enchantée.
(18) Lettre à B. Walter, Internet. Une discographie de Gustav Mahler, la neuvième symphonie, http://gustavmahler.net et http://gustavmahler.net.free.fr
(19) Lors du concert en mémoire de Gustav Mahler, le 20 novembre 1911, à Munich, c’est Bruno Walter, guéri de sa paralysie du bras, qui dirigera la Neuvième symphonie ainsi que Das Lied von der Erde, dont Mahler lui avait donné à lire les partitions, op. cit., p. 194.
(20) N. Lebrecht, Mahler remembered, faber and faber, 1987, p. 284.
(21) À l’époque où Freud le reçoit, Mahler habite les États-Unis depuis 1907, il ne revient en Europe que l’été, période des vacances de Freud et pour Mahler un temps réservé à la composition.
(22) Dans son compte-rendu du livre de Stuart Feder, Book Reviews, p. 1364-1365.
(23) C’est une relation d’Alma, le Dr. Richard Nepallek, qui aurait d’abord contacté Freud. Reik suggère, lui, que c’est B. Walter qui a persuadé Mahler d’aller voir Freud, Conversations, op. cit, p. 96 ; N. Lebrecht fait une suggestion en ce sens aussi, « G. Mahler n’ignorait sans doute pas que le chef d’orchestre le plus proche de lui, B. Walter, avait sollicité l’aide de Freud », op. cit., p. 280. (Trad. J.P-C).
(24) Mahler ne cessera d’annuler les rendez-vous pris que sous la pression de Freud qui finit par s’impatienter, lui disant qu’il ne l’attendra pas indéfiniment car, cet été 1910, c’est Freud qui doit aller en Sicile.
(25) Stuart Feder, Gustav Mahler, a life in crisis, Yale University Press, 2004.
(26) Prenant en compte d’autres sources, d’autres documents Norman Lebrecht trace un portrait de Mahler à rebours de celui fait par Alma qui le décrit comme « vieux prématurément », d’« une mauvaise santé » et comme « chaste avéré ». Quand ils se sont rencontrés, rétablit N. Lebrecht, Mahler a 41 ans, il « dirige d’une façon sans précédent l’Opéra le plus problématique du monde », est « proche de l’excellence en tant que compositeur, « prodigieusement athlétique » et « un vétéran dans les expériences sexuelles avec plusieurs chanteuses », N. Lebrecht, op. cit., p. xiii. (Trad. J.P-C).
(27) « Mahler guérit de son impuissance et le mariage fut heureux jusqu’à sa mort », dira Jones, lyrique, dans La vie et l’œuvre de Freud, volume III.
Dans sa lettre à Reik du 4 janvier 1935, Freud note cependant « qu’aucune lumière ne tomba sur la façade symptomatique de sa [de Mahler] névrose obsessionnelle. C’était comme si l’on avait creusé une seule galerie profonde dans un édifice énigmatique », Trente ans avec Freud, éditions Complexe, 1956, p. 112. (On regrettera dans cette édition la note 8 qui affirme que Mahler « était puceau à 42 ans quand il épousa Alma. Cf. Note 26, supra).
(28) Nous savons aujourd’hui, comme N. Lebrecht a raison de le rappeler, que le rétablissement amoureux de Mahler n’a pas empêché Alma de continuer à voir son jeune amant, qu’elle épousera en 1915 et dont elle divorcera en 1918.
Cf. N. Lebrecht, « Shrinking the score », April 16, 2004, http://www.scena.org
(29) Dir. de la Dutch G. Mahler Society. Elle a participé le 26 août 2006, au Freudfestival de la NPI à Leiden (De Freud en Mahler wandeling) et en juillet avec M. Molnar au Freud Museum de Londres. Cf. Site Internet du Nederlands Psychoanalytisch Institut (NPI).
(30) À l’aube du XXè siècle, à Moscou, un neurologue de formation devenu hypnothérapeute professionnel, (il avait suivi, comme Freud, la consultation de Charcot à la Salpetrière), va avoir comme patient Serguei Rachmaninov.
Trois ans avant leur rencontre, Rachmaninov a fait jouer sa première symphonie, sous la direction de A. Glazounov. Ce fut un complet désastre qui détruisit la confiance en lui-même de ce jeune compositeur âgé alors de 24 ans. Quelque temps après, accompagnant le chanteur F. Chaliapine chez et pour Tolstoï, ce dernier accueille son œuvre – une des rares choses que Rachmaninov avait composée depuis la première mémorable − avec des remarques pour le moins désobligeantes qui achèvent d’effondrer Rachmaninov. Au bout de trois ans, devant l’impossibilité de composer et tous les signes d’une dépression que Rachmaninov tente de surmonter en buvant, sa famille et ses amis le pressent d’aller consulter le Dr Nikolaï Dahl, qui avait de bons résultats avec les alcooliques. Rachmaninov désespéré se laisse convaincre et le Dr Dahl accepte de le prendre gratuitement, la situation financière de Rachmaninov étant à l’image de son état général. À ceux qui le pressaient de s’occuper de ce patient musicien, il demanda quelle sorte de composition était souhaitée ? Un concerto pour piano.
La thérapie dura quatre mois. Le résultat apparut à tout le monde « miraculeux » : Rachmaninov se remit à composer et en moins d’un an avait écrit son concerto. Même si d’autres facteurs peuvent être pris en compte − le Dr Dahl, lui-même un instrumentiste (violon), très porté sur la musique, les séances comportant aussi des discussions sur la musique, voire même la jolie jeune fille du Dr Dahl, disent certains − Rachmaninov, lui, n’a retenu de cette cure que le leitmotiv des séances scandées, jour après jour, par la voix répétitive : « vous allez commencer à écrire votre concerto, vous allez composer avec facilité, le concerto sera excellent ». Et il le composa.
En 1928, lors d’un concert à Beyrouth – le Dr Dahl a fui la révolution russe – on joua ce concerto et sachant que son dédicataire, le Dr Dahl, était là, le public n’eut de cesse de le faire lever pour l’applaudir, comme on le fait d’habitude pour le compositeur !
Le contrat thérapeutique fut rempli : la thérapie par l’hypnose a stoppé la pente où glissait Rachmaninov et rétabli une activité créatrice. Avec ce résultat : jamais plus de son vivant Rachmaninov ne consentit à faire entendre sa première symphonie. Autrement dit, le point d’entrée dans la dépression fut forclos.
N. Lebrecht admet que la thérapie a soigné Rachmaninov, mais il pense qu’elle a détourné son génie inventif. Beaucoup de gens ne connaissent de ce concerto ce qui en a été utilisé comme musique de films ou réarrangé pour des chansons (E. Carmen, F. Sinatra, P. Como, C. Dion). cf. Internet, Rachmaninov – « Shrinking the score », April 16, 2004, http://www.scena.org
(31) À partir de là, Mahler se sentit comme « condamné à mort ». Il changea son mode de vie. Il s’en plaint pendant la crise de l’été 1908, où il est à Toblach pour composer, mais devant désormais se priver de ses sports préférés, la nage, l’aviron la bicyclette, les ascensions, il n’arrive à rien. Mahler en sortira par le travail créateur : il écrit en quelques semaines Das Lied von der Erde, (Le Chant de la terre).
(32) Lettre à Alma, écrite tout de suite après le rendez-vous avec Freud, le 4 septembre 1910, in A. Mahler, Memories and letters, editor D. Mitchell, A Cardinal Book, 1990, p. 335.
(33) Memories and letters, op. cit., p. 336.
(34) Norman Lebrecht, op. cit., p. 230.
(35) Memories and letters, op. cit., p. 197.
(36) Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, III, Gallimard, 1979, p. 260, 270. Cf. également, p. 259-260.
(37) Sur ce type de choix, cf. J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p. 193.
(38) En juin 1910, paraît Un souvenir de Léonard de Vinci qui se termine par cette constatation de Freud : « nous devons avouer que la fonction artistique nous reste psychanalytiquement inaccessible », chapitre VI.
(39) Parole du Professeur J. Epstein auquel le père de Mahler avait présenté son fils, alors âgé de 15 ans, afin de savoir quelles étaient ses possibilités musicales. C’est vers quatre ans que le don musical de Mahler fut remarqué. 1er récital à 10 ans.
(40) En 1954, R et E Sterba écrivent dans l’introduction à leur Beethoven and his nephew (Pantheon, New York) : « La psychanalyse dans son état actuel ne convient pas à l’étude psychologique des dons ou des activités de créateur », Beethoven et sa famille, Corréa, Paris, 1955, p. 15.
PRESTO
Les deux patients musiciens de Freud

Du fondamentalisme linguistique ou de la tentation de rectifier la pensée par le langage

Christian VANDENDORPE
(Département des Lettres françaises Université d’Ottawa)
http://www.uottawa.ca/academic/arts/lettres/vanden.html

En mourant, le Centaure Nessus réussit à convaincre la belle Déjanire, qu’il venait d’essayer de violer, de recueillir son sang et sa semence pour en faire une teinture dans laquelle il lui suffirait de tremper la tunique de son époux, Héraclès, pour s’assurer sa fidélité éternelle. Ultime ruse ! Lorsque Héraclès endossera la fameuse tunique, elle lui brûlera la chair jusqu’à l’os, sans qu’il puisse s’en débarrasser autrement que par la mort.
Je propose de voir dans le mythe grec une métaphore du rôle que joue le langage dans l’épistémè contemporaine. Le langage est devenu notre tunique de Nessus. Là où la rhétorique classique percevait des gouffres entre la pensée et la parole, l’opinion commune tend aujourd’hui à voir une étroite continuité, et même à considérer la pensée comme un simple succédané du langage. Une telle attitude, qui justifie la conviction que l’on peut modifier la société rien qu’en changeant les mots, a déclenché dans les années 80 une croisade qui vise à reformuler des domaines entiers du vocabulaire de façon politiquement correcte (désormais p.c.).

Un cas exemplaire : Comment parler des handicapés?

Un guide publié par le Secrétariat d’État du Canada au début des années 1990 établit d’entrée de jeu que “ La langue écrite et parlée joue un rôle déterminant dans la formation des idées, des perceptions et, en définitive, des attitudes du public ” (p. 1). Il s’ensuit que “ les expressions méprisantes et dépassées ” doivent être remplacées “ par des termes précis et descriptifs ” et que “ Tout comme les femmes et les minorités visibles, les personnes ayant une déficience demandent que les médias emploient les mots justes lorsqu’ils parlent d’elles ou qu’ils traitent des sujets qui les concernent ” (p. 2). À part le fait déjà significatif, et sur lequel nous reviendrons, qu’un groupe revendique le droit d’imposer à la collectivité une façon “ correcte ” de parler de lui, on ne peut en principe qu’adhérer à l’idée d’éviter les expressions méprisantes à l’endroit de tout ensemble de personnes, quel qu’il soit. Mais, en avançant dans la lecture du Guide, on en vient vite à constater que ces “expressions méprisantes” visées ici englobent en fait aussi des termes traditionnellement neutres dans l’usage courant et que les ressources expressives de la langue sont remises en cause à un plan plus profond.
Ainsi, pour parler du groupe qu’ils représentent, les auteurs du Guide ne rejettent pas seulement des noms communs tels “ infirme ” (à remplacer par “ personne ayant une déficience physique ”), “ patient ” (“ personne ayant une déficience ou une limitation fonctionnelle”), “ aveugle ” (“ personne ayant une déficience visuelle ”), “ sourd ” (“ personne malentendante ” ou “ personne ayant une déficience auditive ”) et ainsi de suite. Dans la foulée, ils proposent d’éliminer l’expression “ personne normale ” au profit de “ personne n’ayant aucune déficience ou limitation fonctionnelle ”. L’opération d’édulcoration du langage va même plus loin et vise des verbes tels que “ souffre de ”, “ est atteint de ” et des mots comme “ attaque ” ou “ convulsion ” (qu’il faudrait remplacer par “ crise ”), qui seraient à bannir parce qu’ils “ traduisent une douleur constante, un désespoir inexorable ” (p.6). On ne dira donc plus que quelqu’un “ souffre de schizophrénie ”, mais qu’ “ il a la schizophrénie ”. Et, dans un zeugme hardi, le rédacteur n’hésitera pas à écrire: “ C’est le cas des personnes qui ont l’épilepsie, l’hémophilie, des problèmes d’apprentissage, une déficience intellectuelle ou des problèmes de santé mentale ” (p. 7). Plus fondamentalement, le Guide met en cause le système de nomination de la langue en proposant de remplacer “ un handicapé ” par “ une personne ayant une déficience ” (p. 5). Peut-être parce que le nom tend à réifier la personne qu’il désigne? Mais alors, ne faudrait-il pas aussi bannir des termes comme fumeur (personne qui fume), joueur (personne qui joue), etc.? Et que dire de tous les termes qui stigmatisent des comportements socialement réprouvés, et au moyen desquels on enferme un individu dans la faute qu’il a commise, tels voleur, trafiquant, criminel…? À la limite, c’est tout le fonctionnement du système constitué par un verbe copule suivi d’un nom attribut qu’il faudrait éradiquer, car la réification n’est pas moins grande dans des énoncés du type “ X est professeur ” ou “ X est étudiant ”, par lesquels s’établit une correspondance totale entre l’être de X et son état professionnel.
En fait, ce que vise à promouvoir ce Guide, ce n’est pas une plus grande précision de l’expression, comme l’annonce le texte d’introduction, mais une aseptisation du langage en tout ce qui concerne un groupe spécifique, par le bannissement de noms et de verbes précis au profit d’euphémismes dont le pouvoir informatif est inversement proportionnel à leur longueur. Une telle démarche a-t-elle des chances de s’imposer dans le langage commun? Il est permis d’en douter. La circonlocution est en effet contraire à la loi d’économie par laquelle le langage spontané tend normalement à couper au plus court afin de mettre le moins d’écrans possible entre la pensée et son expression. Cette loi d’économie semble bien être une des règles de l’échange langagier. Il est certes possible de la contourner, notamment par le jeu des figures, afin de créer un effet de surprise et de désautomatiser la perception, ou en recourant au pléonasme afin d’assurer une parfaite compréhension du message. Mais ces derniers procédés ne sont acceptés que dans la mesure où le supplément de traitement qu’ils exigent est compensé par un supplément d’effets de sens. Sans quoi, on recourra naturellement à des raccourcis. C’est pour cela, notamment, que la métonymie est si fréquente dans le langage courant au point de ne pas être perçue dans bien des cas. À titre d’exemple, le garçon de café qui, pour parler d’un client indélicat, dit à son patron “ Mon omelette est partie sans payer ” ne vise pas à faire une image de rhétorique, mais à véhiculer rapidement un contenu d’information, en comptant sur les contraintes contextuelles pour assurer une interprétation correcte du raccourci métonymique.
Par une curieuse inconséquence, le même Guide, après avoir rejeté comme inadéquats les termes de la langue commune, va soutenir une position tout à fait opposée, en demandant que l’on applique les termes du langage courant, même s’ils sont inexacts, pour référer à certaines activités des handicapés : “ Ainsi, les personnes qui utilisent un fauteuil roulant vont prendre une marche, les personnes ayant une déficience visuelle voient ce que vous voulez dire ” (p. 7). On aurait pu croire que la reconnaissance du fonctionnement métaphorique du langage serait susceptible de prémunir contre une vision essentialiste et étymologique du vocabulaire. Il n’en est rien : preuve supplémentaire que, pour être actif, un filtre idéologique n’exige pas de son porteur un quelconque souci de cohérence (voir Angenot, 1991).
En résumé, ce Guide est tout à fait représentatif de la pensée politiquement correcte et des procédés qu’elle utilise. On l’a vu en ce qui concerne ses postulats, qui posent un lien direct entre langage et formation des idées. On le voit aussi dans les ressorts auxquels cette idéologie fait appel. Le premier de ceux-ci consiste à culpabiliser les locuteurs en leur faisant reproche d’utiliser des termes “ méprisants ” à l’égard d’un groupe donné. Le second est de menacer d’exclusion sociale quiconque continuerait à utiliser ces façons de parler: c’est le message que connote le terme “ dépassé ” dans la note liminaire évoquée plus haut.

Les écueils de la féminisation

Depuis la fin des années 70, les locuteurs du français sont confrontés à l’impératif de ne plus “occulter” le féminin et de rendre la femme “ visible ” dans les textes. Pour ce faire, il n’y aurait, semble-t-il, qu’à généraliser la marque du féminin. À partir du moment où l’on a ainsi admis que la marque du genre correspondrait à la réalité de la différence sexuelle et qu’elle serait entièrement recouverte par elle, la lettre e est devenue en français le symbole du féminin et son absence, une négation intolérable.
Au Québec, après que Louky Bersianik eut publié L’Euguélionne (1976), ouvrage qualifié de “ bible des féministes ” (Lori Saint-Martin, 1990: 118), tout un chacun se mettra à dénoncer les problèmes du genre en français. L’idée va dès lors s’imposer que le français serait une “ langue sexiste, langue à changer, langue à libérer ”, selon les mots de Margaret Andersen. S’appuyant sur l’équation selon laquelle le genre grammatical recouvrirait le sexe, cette dernière prend personnellement offense du fait que les noms d’arbres soient masculins et, “ en guise de protestation ”, va jusqu’à proposer un poème qu’elle a rédigé, où ils sont au féminin:
[…] « oui, même le saule pleureur, le premier à faire entrevoir l’arrivée du printemps est mâle […] Alors veux-tu amie, que nous inventions la giroflière, la tulipière, qu’empêche que ce soit une campêche, arbres franches à fruits douces, l’abricotière et la cerisière […] » (1983: 39).
Quand le ressentiment se nourrit de sa propre rumination, il est probablement inextinguible.

Chez Luce Irigaray, non seulement le recouvrement du genre par le sexe est-il total, mais ce recouvrement a gagné toutes les zones du vocabulaire, y compris celui des objets: “ Un travail patient sur le genre des mots révèle presque toujours leur sexe caché ” (1990b: 85-86). Le raisonnement est imparable dans sa circularité: le genre correspondant au sexe, tous les mots doivent avoir un sexe correspondant à leur genre. Pour le faire apparaître, il suffit de reprendre une caractéristique attribuée au féminin, comme de désigner de préférence des choses plus petites que le masculin: on montrera ainsi que le mot “ château ” est de sexe masculin! Et les cas qui contreviennent à ce parfait binarisme sexuel seront tout simplement niés en attendant d’être rectifiés: “ Je préfère supprimer le neutre que le développer. Ainsi un enfant n’existe pas ” (1990a : 19). L’enjeu n’est rien de moins que de faire en sorte “ que la sexualité ne soit pas refoulée inégalement une nouvelle fois par des processus linguistiques et juridiques complices ” (1990a : 19).
Les bases d’une action positive sur la langue sont dès lors posées et affirmées avec une remarquable assurance:

Les différences entre les discours des hommes et des femmes sont donc des effets de langue et de société, de société et de langue. L’une ne peut pas être changée sans l’autre. (…) L’enjeu du discours et celui de la langue peuvent être utilisés délibérément pour obtenir plus de maturité culturelle, plus de justice sociale. (1990b: 38-39)

Il n’est pas sans intérêt de signaler que Luce Irigaray était psychanalyste et qu’elle a été disciple de Lacan. Nous reviendrons sur cet aspect lors de notre discussion des racines philosophiques du courant p.c.

Tout comme dans le Guide des handicapés, on retrouve ici un processus binaire de quadrillage du monde: pour un certain féminisme, le sexe féminin et le sexe masculin s’opposent absolument, et occupent chacun des positions symétriques sur l’échiquier linguistique. Toute position intermédiaire (enfants, transsexuels) doit donc être purement et simplement niée. On sait qu’un certain nombre de mots transgressent le découpage générique. C’est le cas de tous les termes qui désignent un homme par un terme féminin: termes du vocabulaire militaire (vedette, recrue, sentinelle, estafette, ordonnance, vigie, bleusaille…), termes péjoratifs (canaille, fripouille, vadrouille…) ou mélioratifs (Son Excellence, Son Altesse, Sa Sainteté, Sa Majesté…). Certains mots sont d’un genre instable, tel le mot “ gens”. Ainsi, on dit : “ Ce sont de bonnes gens, mais pas bien malins ”. Qu’à cela ne tienne! Anne-Marie Houdebine nous apprend que la commission Roudy, chargée d’étudier en France la féminisation des noms de métier, s’était penchée sur les cas de transgression et que “ Dans un souci de cohérence linguistique et idéologique, des procédés de masculinisation et des formes masculines mâles avaient aussi été proposées…” (1987: 34. On notera au passage le redoublement du terme linguistique “ masculin ” par le terme sexuel “ mâle ”, souligné par nous). Ces formes n’ont pas été retenues dans la circulaire du 11 mars 1986 (Journal officiel du 16 mars) et l’article cité ne donne aucun détail sur cette liste. Dommage! On peut se demander notamment si une forme masculine avait été proposée pour le mot “ personne”, ce mot étant décrit ailleurs, par la même linguiste, “ comme suscepti­ble d’être porteur d’une valeur sexuée” (1988: 127).
Quand bien même on aurait rectifié tous les cas de trans­gres­sion, afin de bien aligner le genre sur le sexe, il faudrait ensuite s’en prendre aux pronoms. Comment accepter en effet que le pronom lui puisse désigner un être masculin en position de sujet et un être masculin ou féminin en position de complément d’objet indirect (Je veux lui dire, à Hélène…)? Et continuera-t-on d’utiliser ces pronoms génériquement ambigus que sont les “ je ”, “ tu ”, “ nous ” et “ vous ” : ne faudrait-il pas les doter d’une forme féminine ? Des efforts en ce sens sont en cours comme en fait foi la parution d’un recueil intitulé Plusieures de Louise Cotnoir, mais on reste loin d’une normalisation. Enfin, profondément enracinée dans le fonctionnement du français, existe une règle qui joue au niveau du pur signifiant et dont la prévalence sur l’accord logique est totale: l’euphonie. En disant “ son orange” plutôt que “ sa orange”, le parlant français reconnaît qu’il vaut mieux faire une entorse à la règle d’accord plutôt que se contrain­dre à un hiatus qui viendrait briser le rythme du discours. On dira donc “ son épouse” ou “ son amante”, en regard de “ sa maîtresse ” et personne ne songera à voir là une masculinisation quelconque desdits termes, même s’ils sont précédés d’un déterminant masculin. Le fonctionne­ment incons­cient de l’euphonie rend donc irrémédia­blement caduque toute réforme du français qui viserait à systématiser les faits de genre au plan morphologique et des accords. Il est curieux qu’aucun des projets de réforme n’ait abordé cet aspect de la question. Pour être parfaitement cohérent, un projet de nettoyage du genre en français en serait-il réduit à proposer un retour à la forme médiévale par laquelle on élidait le possessif féminin devant une voyelle (m’amie)?
Mais une réforme qui pousserait la logique à ce point contribuerait à ancrer davantage l’idée que le genre féminin est consubstantiellement lié au sexe féminin, qu’il en représente l’essence. Or, si une telle idée s’implantait dans la conscience collective, il n’est pas inconcevable que, “ dans un souci de cohérence linguistique et idéologique”, une future Commission propose d’aligner le genre des organes sexuels spécifiques sur le sexe de leur porteur et que l’on rectifie tous les mots qui y contreviennent. Pour excessive qu’elle puisse paraître, une telle hypothèse ne serait que l’aboutissement logique de ce que l’on peut considérer comme un fondamentalisme linguistique. Comment désigner autrement une idéologie qui veut obliger chacun à sexuer son discours? En enfermant l’expression individuelle dans des frontières génériques rigides, on ne fait que transporter au plan de la culture une bipartition physiologique qui cadastre chacun dans ses signes sexuels apparents. Or, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer cet apartheid sexuel (Namaste, Rothblatt).
Mais, à supposer que l’on parvienne à bien aligner la morphologie du féminin et du masculin sur une bipartition sexuelle stricte, il resterait encore l’écueil de la mise en discours, où la visibilité du féminin ne peut être acquise qu’au prix de la redondance systématique des marques d’accord et des reprises anaphoriques. Or, la redondance est probablement la faute capitale pour un texte, et que l’on pardonnera le moins facilement: en allant à l’encontre du principe d’économie déjà évoqué, celle-ci tend à infantiliser le lecteur, qui se demandera pourquoi on sous-estime à ce point ses capacités d’entendement, et à faire bon marché du seul capital qui lui appartienne en propre : le temps. Las de se faire répéter deux fois la même chose, le lecteur réagira en accélérant ses stratégies d’écrémage du texte, au risque de manquer des segments d’informations, ou en se détournant carrément du texte en question. Seule une administration peut compter sur sa force d’inertie, l’anonymat de ses rédacteurs et le côté incontournable de ses directives pour se risquer à proposer des textes rectifiés au féminin. À titre d’exemple, on lira ci-dessous un extrait du règlement d’une université montréalaise:
« La doyenne, le doyen transmet à chaque membre du jury un exemplaire du texte de la thèse ainsi que le formulaire d’évaluation et lui précise l’échéance pour la transmission du rapport. Elle, il informe l’auteure, l’auteur de la thèse de la composition du jury ». (1994).
En dépit de son poids institutionnel, le rédacteur de ce texte a cependant eu des scrupules à aller jusqu’au bout de sa logique et à imposer un double rôle générique aux participes passés:
« Sur recommandation du Sous-comité, la doyenne, le doyen désigne, parmi les membres du jury, une présidente, un président du jury qui doit normalement être rattaché à l’Université ».
En plus de créer des difficultés de lecture chez tous les usagers, on peut s’attendre à ce que des textes de ce type renforcent, paradoxalement, un sentiment de frustration chez certains qui s’étonneront de ne pas retrouver partout une marque du féminin qu’on a mis tant de soin à démarquer du masculin, au nom de l’égalité des genres. Loin de créer l’harmonie attendue et la visibilité de la femme, la féminisation des textes aura pour effet de créer des attentes qui ne pourront jamais être entièrement satisfaites. Avec, pour conséquence, que l’absence du e symbolique sera de plus en plus ressentie comme une intolérable place vide.
Pourtant, il existe un moyen bien simple d’éviter ces problèmes de redondance, c’est d’utiliser un système triadique reposant sur deux termes, l’un marqué et l’autre non marqué. Dans le cas de l’indo-européen, le masculin est non marqué, ce qui lui permet de désigner aussi bien l’ensemble des hommes et des femmes que les seuls hommes. Le féminin, au contraire, est marqué et ne vaut que pour les femmes. Ce type de fonctionne­ment, qui est à la fois binaire et asymétri­que, apparaît spontanément, c’est-à-dire sans qu’il ait fait l’objet de prescriptions grammaticales formelles, lorsque la langue traite de réalités complémen­tai­res: celles-ci sont normalement conjoin­tes sous l’une des deux formes, mais disjointes quand on veut les opposer. Qu’on pense, par exemple, à la paire lexicale jour/nuit. Quand la mention de la nuit n’est pas requise par le contexte, le langage naturel l’escamote tout simplement et subsume les deux termes du couple dans le premier, qui prend alors une extension plus large. Opposé à la nuit, le jour ne dure normalement que de 12 à 18 heures, mais il en compte 24 dès lors qu’il est employé seul. Dans les échanges linguistiques, chacun comprend que, si je dis avoir passé “ huit jours ” dans un pays lointain, les nuits devaient être incluses, tout comme elles le sont dans l’énoncé “ une semaine compte sept jours ”. De même, la terre s’oppose à l’Océan, mais les deux se confondent sous le premier terme, alors écrit avec une majuscule, quand on passe à une percep­tion globale des deux entités: l’étude des mers et océans appartient bien à la géographie de la Terre. Dans ces cas, et quantité d’autres, le terme non marqué est bivalent, susceptible de ne désigner que sa propre réalité sous une forme réduite ou d’accéder à un niveau de significa­tion différent et plus englobant. Ce système triadique est fort économique et contraste avec le système binaire symétrique évoqué plus haut. Au lieu de dire que “ le masculin l’emporte sur le féminin ”, il serait donc plus juste de dire que le masculin peut englober le féminin, en perdant alors sa composante sexuelle, ou ne désigner que la seule réalité mâle. Catherine Kerbrat-Orecchioni appelle ce phénomène, observable sur quantité de mots, de l’auto-hyperonymie: ce sont des mots susceptibles de jouer sur un sémantisme à portée variable.

En ce sens, on sait que, jusqu’à tout récemment, la tendance du français était d’utiliser le masculin de plus en plus à la façon d’un neutre, au point qu’une linguiste comme Marguerite Durand (1936) prédisait même la disparition du genre féminin. Cette observation, qui s’appuyait sur le long terme, s’est attiré les foudres de Marina Yaguello et a été contrecarrée à partir du moment où le mouvement de féminisation des termes de profession a pris de l’ampleur. Plus on féminise, en effet, plus le masculin tend à ne recouvrir que la seule réalité mâle et à ne plus être disponible comme forme non marquée.
Il est ironique de noter que l’anglais, qui a battu la marche de la féminisation dans les années 70 et qui est invoqué en modèle par nombre de féministes au Québec, est allé dans un sens opposé, en privilégiant des formes épicènes, où la marque du genre est rendue invisible. Ainsi cette langue remplace-t-elle systématiquement les suffixes -man par -person; ou, encore, par souci d’économie, y réduit-on le mot à sa forme de base: chair au lieu de chairman, worker au lieu de workman. Quant au possessif his/her qui, avec le pronom personnel de la troisième personne, restait l’une des deux marques du genre dans le discours, il est de plus en plus remplacé par l’unigenre their. Cette forme s’est répandue au Canada depuis que le très influent Globe and Mail a officiellement proposé l’adoption de cette forme pour les expressions du type “ To each their own” en lieu et place du his/her, décrit comme “ jerky and stiff” (28/10/1989). Il est à prévoir, comme le fait Dennis Baron (1986), que ce mouvement de neutralisation du genre se poursuivra et que la forme they finira par remplacer les formes he/she.

L’argument majeur des tenants de l’affichage du féminin au côté du masculin est que, faute de ce redoublement systématique, on tendrait à oublier la femme occultée derrière l’homme, au mépris de la justice élémentaire. Mais en est-on si sûr ? Tout dépend de la façon dont on conçoit les rapports entre représentations mentales et structure linguistique.
On cite régulièrement comme preuve de la soi-disant occultation de la femme par le masculin générique le petit récit suivant : “ Blessé dans un accident de voiture où il vient de perdre son père, un enfant doit subir une opération chirurgicale d’importance. Aux urgences, le médecin déclare qu’il ne peut l’opérer parce que c’est son fils ” (Houdebine, 1987: 18-19). Question: pourquoi le médecin peut-il dire cela? Réponse: parce qu’il est sa mère. Devant la difficulté d’interpréta­tion généralement suscitée par cette histoire (difficulté renforcée par l’emploi de l’anaphorique “ il ”), Anne-Marie Houdebine conclut que “ le genre masculin est associé au trait mâle; au singulier il ne fonctionne pas immédiatement comme générique, comme certains le croient ou veulent le faire croire ” (p.19). Mais l’associa­tion du médecin avec un homme n’est-elle pas plutôt due à un état du réel associé à nos représenta­tions, cette fonction étant encore peu communément exercée par des femmes dans la société où cette histoire circulait? De la même façon, il serait intéressant de mesurer la compréhension de la phrase suivante, extraite d’une enquête effectuée dans un système scolaire: “ Dans les classes maternel­les et pré-maternelles visées par notre enquête, les titulaires que les enfants apprécient le plus ont comme caracté­ristiques d’être jeunes, dynamiques et barbus ”. L’effet de surprise souvent provoqué par le dernier adjectif ne saurait provenir d’une occultation du sexe dans le terme “ titulaire ”, ici épicène, mais par la mise en échec d’une vision stéréotypée de la réalité, qui associe les titulaires de classes maternelles au sexe féminin. 

Ces exemples mettent en évidence que le signe linguistique n’est pas associé au concept mental de la même façon que peut l’être la face d’une pièce de monnaie à son revers. En réalité, la production d’un mot ou d’une expression a pour effet d’amener l’instan­ciation en mémoire d’un fragment de notre expérience rattachée à ce terme. Il en va de même pour les éléments du discours. Phénomène que les psychologues cognitivis­tes Sanford et Garrod décrivent comme suit: “ lorsqu’une phrase est rencon­trée, elle isole, dans la mémoire, la représenta­tion d’un événement dont elle est une description partielle” (1982: 645). Au lieu d’accuser de sexisme l’individu qui tend à rattacher spontanément une profession à un sexe donné, il faut plutôt voir dans son comportement la manifestation d’une prépondérance statistique du fait en question à l’intérieur d’un état de société donné.
En fait, cette articulation du cognitif et du linguistique n’est pas limitée au matériau verbal. Même des signes picturaux peuvent n’entretenir avec les représentations correspondantes qu’une relation indirecte et médiate. Par là, il faut entendre une relation qui ne contraint pas directement la représentation du signe, mais qui est médiatisée par une instance intermédiaire. Ainsi, Iouri Lotman rapporte le cas suivant:
« Les illustrations murales des temples égyptiens ont comme particularité de représenter la naissance des pharaons sous forme d’épisodes et de scènes rigoureusement répétées. Ces tableaux ont été particulièrement utilisés par les pharaons dont les droits au trône étaient contestés, comme par exemple la princesse Hatshepsout. Désirant consolider ses droits, Hatshepsout ordonna que sur les murs de Deir el-Bahari, on représentât sa naissance. Mais la modification correspondant au sexe de la reine était reportée seulement dans la signature. La représentation elle-même restait rigoureusement traditionnelle et représentait la naissance d’un garçon. Elle était entièrement formalisée et ce n’était pas la référence de la représentation d’un enfant à un prototype réel qui était le porteur d’une information, mais le fait même de l’insertion ou de la non-insertion dans le temple d’un texte artistique, dont la liaison avec la reine en question était établie seulement par l’intermédiaire de la signature. (1973 : 47)
Cet exemple montre qu’il existe une distance entre le signe conventionnel et la réalité mentale suggérée par celui-ci. Si le signe n’est pas la chose, il ne se confond pas davantage avec la représentation mentale qu’il sert à convoquer.

Intermède no 1

L’orateur s’éclaircit la gorge et commença : “ Les Québécois et les Québécoises, les Français et les Françaises, les Suisses et les Suissesses ainsi que les Belges ont en commun une langue…”. Ma voisine gloussa : “ Qu’est-ce que c’est que ce peuple qui n’est même pas fichu d’avoir les deux genres? ”
Question: Si l’orateur avait choisi de dire “ les Belges et les Belges ”, il aurait été cohérent avec une certaine logique discursive telle qu’elle est découpée par le début de la phrase, mais cela aurait débouché sur une absurdité. Par ailleurs, si l’on dit simplement “ les Belges ”, peut-on soutenir que l’extension sémantique de ce terme épicène est plus large que ne le serait celle du terme “ Français ” dans la phrase “ Les Québécois, les Français, les Suisses et les Belges ont en commun…”? Se pourrait-il qu’il n’y ait pas recouvrement exact entre le discursif et le sémantique?

Le triomphe du langage p.c.

Le mouvement de censure du langage entamé avec la féminisation s’est étendu au début des années 90 à tous les domaines d’activité. Évoquons brièvement, à titre de rappel, la réécriture des textes religieux. La dernière édition de la Bible publiée au Oxford University Press a éliminé toute référence à ce qui pouvait choquer ou crisper une minorité un peu susceptible. En plus de changements prévisibles, comme de remplacer Dieu “ le père ” par “ père-mère ”, et “ fils de l’Homme ” par “ fils de l’humain ”, la sollicitude des rédacteurs est allée jusqu’à remplacer “ la main droite de Dieu ” par “ la main puissante de Dieu ”, afin de ne pas offenser les gauchers…
Il semble qu’il n’y ait pas de limite à ces entreprises de nettoyage jusqu’à l’os des mots de la langue. Dans certains cas, on peut comprendre qu’un terme soit perçu comme dégradant pour un groupe donné et qu’on cherche à le faire disparaître. C’est ainsi qu’un avocat californien a lancé une campagne visant à expurger le lexique de tous les termes “ botanically racist” . Il affirme avoir été offensé personnellement par le nom du cactus appelé tête-de-nègre (niggerhead cactus) tout en précisant: “ I am not looking for political correctness, I just want to point out things which truly are offensive ”. La campagne, qui a été couronnée de succès, s’est étendue par la suite aux termes géographiques. Au printemps 2000, l’État du Maine a ainsi banni et rectifié tous les toponymes contenant le terme “squaw”, qui signifie “femme” en algonquin, donnant raison à une interprétation récente selon laquelle ce terme aurait une connotation péjorative.
Les institutions d’enseignement et les bibliothèques publiques sont particulièrement vulnérables à l’idéologie p.c. À Ottawa, un comité de la ville a recommandé que l’on se défasse de dictionnaires racistes, tels le Webster et l’Oxford, parce qu’ils incluaient sous les mots black et white quelques-unes des connotations rattachées à ces termes. Au sud de Londres, une école qui organisait son spectacle de Noël a remplacé le mot “ Christmas ” par “ december ” dans la chanson Happy Xmas de John Lennon, ex-chansonnier des Beatles. Raison donnée par l’autorité compétente: “ to avoid offending pupils from ethnic and non-Christian backgrounds ”. Au Japon, le romancier Yasutaka Tsutsui a cessé d’écrire pour protester contre une censure omniprésente, qui a éradiqué ou rectifié des mots tels “ servante” (remplacé par un mot anglais japonisé : maido), “ fou ”, “ aveugle ” ou “ savetier ”.

On le voit : cette idéologie s’épanouit partout où le conformisme idéologique est considéré comme une vertu cardinale, soit en raison d’un tissu social “ tricoté serré ”, soit par désir de créer un consensus favorable à la dissémination de produits culturels de masse.
Le succès de ces prescriptions normalisantes est à rapporter au phénomène que l’on désigne en anglais sous l’expression “ self-fulfilling prophecy ”. Dès lors qu’un groupe dénonce un usage linguistique comme dépréciatif et en propose un autre, l’espace du langage commun est perturbé. Les locuteurs qui recouraient à l’usage ancien en toute innocence ne peuvent plus le faire; qu’ils le veuillent ou non, cet usage est désormais connoté, voire marqué d’infamie. Deux voies sont alors possibles pour le locuteur informé: soit s’en tenir à l’usage établi et, ce faisant, s’opposer consciemment au groupe qui l’a dénoncé; soit adopter le nouveau terme afin de ne pas se laisser enfermer dans une logique de l’affrontement et de ne pas être stigmatisé publiquement comme “ dépassé ” ou comme un “ ennemi ” du groupe en question. Cette opposition peut en effet rapidement se durcir et créer des antagonismes bien réels là où il n’y en avait pas. On s’en est encore aperçu en Ontario lors de la polémique suscitée par la parution d’un Guide to non-sexist language. Pour la directrice de la publication, les critiques suscitées par ces recommandations suffisaient à prouver que “ a deeply entrenched hatred of women is there, to some extent”, ce qui rendait d’autant plus nécessaire l’ouvrage en question. Encore une fois, un raisonnement de type circulaire permet de légitimer a posteriori la mise en place d’une novlangue.

Certes, on pourrait rétorquer que c’est là le jeu social par excellence, où des groupes s’opposent les uns aux autres sur des questions données. Mais ici, le cas est particulier, parce que c’est le langage lui-même, lieu et instrument du consensus social, qui est visé. Stigmatiser des usages comme dérogatoires, en fonction d’objectifs politico-idéologiques, revient à forcer tout un chacun à pratiquer une autocensure en interdisant le débat sur la question même qui est en jeu.
L’imposition d’un langage rectifié a été facilitée par l’adoption d’une politique interventionniste des États en matière linguistique et elle est rendue inévitable par l’importance qu’ont prise dans le discours social les médias de communication, qui sont par excellence des machines consensuelles. Elle reflète aussi le rêve d’établir toute une société, voire la civilisation planétaire, sous le signe de la synchronie, en gommant la dimension historique. Le fait que la pensée p.c. américaine amalgame le trésor de la pensée occidentale sous le slogan du “ dead, white, european male ” n’est pas sans évoquer un fascisme intellectuel de triste mémoire. Mais ce slogan sert aussi des intérêts bien réels, qui ont tout à gagner au jeu de la tabula rasa. Déshistoriciser la langue et la culture permettrait de conférer aux groupes qui possèdent aujourd’hui le pouvoir culturel, c’est-à-dire les entreprises médiatiques et de consommation de masse, les moyens de modeler la civilisation tout entière. Une telle perspective, si elle se réalisait, serait tragique, car la mondialisation de la culture, pour souhaitable et inévitable qu’elle soit, ne doit pas se faire aux dépens de la dimension historique. La culture, au sens plein du terme, se développe dans le temps et dans l’espace, elle est respect du passé et de toutes les différences. C’est à cette condition seulement que l’individu peut se choisir, dans une certaine mesure, en dehors des contingences socio-historiques où son destin l’a fait naître.

Des signes semblent indiquer, toutefois, que l’idéologie p.c. est à bout de souffle ou qu’elle est maintenant susceptible d’être subvertie par son propre succès. Le langage prôné par ses tenants est en train de devenir un genre de discours, parmi d’autres. Ainsi, pouvait-on lire dans un journal québécois une traduction d’expressions tirées de The Official Politically Correct Dictionnary. Un alcoolique y est défini comme une personne dotée d’une sobriété à temps partiel; une personne chauve est capillairement désavantagée; un balayeur est un spécialiste de l’hygiène écologique (ou urbaine)… Dans la foulée, l’Américain James Garner a récrit une douzaine de contes de fées classiques en les rectifiant selon l’idéologie p.c. Un nain y est désigné tantôt comme “ a vertically challenged man ”, tantôt comme “ a differently statured man ” ou “ a man of nonstandard height ”. Cendrillon voit apparaître un homme qui se présente comme sa “ fairy godperson ” et qui tente de la dissuader d’aller au bal : “ So, you want to go to the ball, eh? And bind yourself into the male concept of beauty?”
On retrouve ici à l’œuvre le moyen le plus efficace par lequel un locuteur peut légitimement contourner la censure: c’est d’abonder dans le sens des censeurs, voire de renchérir sur leurs propos, de façon à exposer le système de pensée qui sous-tend cette position et d’en montrer le ridicule. En raison même du succès qu’il a remporté auprès des administrations de tout genre, le procédé d’euphémisation est maintenant devenu un puissant instrument de dérision et il pourrait même alimenter les blagues politiquement non correctes dont il visait l’élimination.

Intermède no 2

Un ancien colonial à qui on demandait combien il y avait d’habitants dans la ville dont il avait été administrateur à l’époque des colonies, répondit : “ Pas plus d’une centaine ”. Comme son interlocuteur s’étonnait qu’une aussi faible population ait pu donner un statut de ville à cet endroit, il se reprit : “ Ah! Mais je ne vous ai donné que le nombre de Blancs. Les indigènes étaient plusieurs dizaines de milliers. ” Des gouffres peuvent ainsi séparer les représentations sémantiques d’un même terme chez deux individus du même culture. Faudrait-il rectifier le mot habitant, sous prétexte que certains lui ont donné un contenu réduit à l’individu de race blanche ? 

À la recherche des sources

Le mouvement p.c. repose, on l’a vu par les divers exemples qui précèdent, sur une attitude essentialiste à l’égard du langage. Les mots, même les plus insignifiants, les plus conventionnels, sont automatiquement suspects. On en recherche la signification cachée, l’étymologie, et cet etymos logos, ou vrai terme, est perçu comme la vérité du mot et de ce qu’il désigne tout à la fois. Autre caractéristique: l’égalité est une vertu tellement cardinale qu’elle doit être réalisée non seulement dans le message, mais aussi dans l’apparence de ce qui est dit. Or, les explications linguistiques savantes, qui font appel à des catégories du type marqué / non marqué, ne répondent pas à cette exigence. Pas plus que la formation classique de mots composés. Ainsi, au début des années 90, le terme afro-american a été “ rectifié” sous la forme african-american, sans doute pour bien montrer que les deux composantes sont égales, et rendre l’Africain plus visible dans le composé. Ce dernier exemple confirme un autre trait déjà observé du langage p.c., à savoir le pouvoir d’un groupe d’imposer à la collectivité le terme par lequel il devra désormais être désigné et le bannissement subséquent des anciennes appellations.
Dans les milieux linguistiques, on tend à rapporter la suprématie du langage sur la pensée au triomphe de la thèse Sapir-Whorf. Dans ses recherches, en effet, le linguiste Benjamin Lee Whorf a tenté d’établir des “ affinités ” entre le langage et les normes culturelles (1969: 97). Son point de départ remonte à l’époque où il travaillait pour une compagnie d’assurances : il avait alors constaté que la façon de désigner les choses, dans le milieu social où un incendie s’était produit, pouvait expliquer un grand nombre de cas (p. 70-74). Malheureusement, son investigation n’a porté que sur le rapport entre langage et comportement, et n’a jamais sérieusement exploré si des représentations mentales individuelles ne pouvaient pas être indépendantes des mots et si ce n’est pas elles, plus que les mots, qui étaient à l’origine des comportements observés. Certes, la dominance, alors sans partage, des thèses behavioristes ne permettait sans doute pas qu’une investigation de ce genre dépasse le plan des manifestations observables et aborde la question des représentations proprement cognitives. En tout état de cause, la thèse Sapir-Whorf est le produit de son époque.

Sans vouloir minimiser l’impact de cette thèse et sa permanence aujourd’hui, je crois cependant qu’un phénomène aussi vaste que celui étudié ici est dû à des causes multiples et qu’il est l’aboutissement de diverses modifications de l’épistémè survenues au cours du XXe siècle.
La première de ces modifications, qui est la plus importante et dont les effets n’ont pas fini de se faire sentir, provient de l’exclusion progressive du référent, comme tiers obligé du discours, situé au point de confluence entre le signe et le sens. Comme le note George Steiner, ce décrochage a commencé vers la fin du XIXe siècle et est “ une des très rares révolutions authentiques de l’esprit dans l’histoire de l’Occident ” (1991: 120). En excluant le référent de son modèle linguistique, Saussure ouvrira la voie à une sémiotique de type binaire qui aura pour effet de remodeler les cadres de référence selon des formes rigoureusement symétriques, dans lesquelles les concepts s’opposent sur des axes bipolaires. En prétendant quadriller une topologie du pensable, la sémiotique a contribué à légitimer les cadres théoriques dont on a pu observer les impasses dans la réflexion sur la féminisation. L’exclusion du référent aura aussi pour effet de consacrer l’obsolescence de la notion de vérité, devenue le simple correspondant symétrique du faux. Or, à partir du moment où n’existe plus le butoir de la vérité, les perceptions se mettent à compter autant que la réalité. En fait, c’est le mot qui devient alors la réalité ultime. Il s’ensuit que tout un chacun peut se sentir offensé par un mot, un texte, indépendamment de la réalité de l’offense. L’intention de l’auteur de blesser ou non devient également non pertinente: tout comme elle a été évacuée du discours de la critique littéraire, elle tend à l’être progressivement du discours courant. La psychanalyse, qui a modifié en profondeur les mentalités, nous a en effet appris qu’une phrase pouvait être dictée par notre inconscient: l’offense, au lieu d’en être atténuée, en serait même alors considérée comme plus grave, précisément parce qu’elle émane de la partie la plus profonde, la mieux cachée et, par conséquent la plus “ vraie ”, de notre être.

En revalorisant l’activité allégorisante, Freud a aussi popularisé l’idée que de petites causes cachées pouvaient exercer des effets déterminants sur la psyché d’un individu, et par conséquent d’une société tout entière. Mais le pouvoir du langage deviendra sans partage avec la relecture que Lacan fera de Freud. Dans la théorie lacanienne, qui a joué un rôle non négligeable au cours des dernières décennies, le langage n’est pas seulement la réalité ultime, il est la vérité de l’être. Cela est très apparent dans ce manifeste qu’est le “ Discours de Rome”:
[…] « il est déjà tout à fait clair que le symptôme se résout tout entier dans une analyse du langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée. (147)
C’était bien le verbe qui était au commencement, et nous vivons dans sa création. […] la loi de l’homme est la loi du langage […] (150)
C’est le monde des mots qui crée le monde des choses […] » (155)

On peut difficilement être plus explicite: avec Lacan, le langage est devenu l’alpha et l’omega de la psychanalyse, le concentré de l’être, le grand démiurge, la cause finale. E. Amado Lévy-Valensi, commentant Lacan, en conclura tout naturellement que “ le langage peut tout, sauf abdiquer sa propre essence qui est de dire vrai” (257). Si le discours de Freud se présentait comme un discours de la science et de l’observation, celui de Lacan renoue avec le cratylisme tout en récupérant au passage les stratégies millénaires des religions révélées. En faisant du concept de vérité le mot-clé de son analyse, qui revient plus d’une dizaine de fois dans ce seul texte, et à des positions stratégiques de l’argumentation ¾, Lacan se pose en prophète de la nouvelle religion psychanalytique et établit dogmatiquement sa parole à l’abri de la contestation. Ce n’est pas un hasard s’il va jusqu’à pasticher l’apôtre Jean, dont on a observé qu’il avait, lui aussi, fait un usage massif de ce concept (Vandendorpe, 1994).
En même temps, cette enflure du linguistique se combine avec un phénomène plus large, qui tend à enfermer l’individu dans ses déterminismes socio-économiques, culturels, et génétiques. Jamais sans doute la métaphore de l’enracinement n’a-t-elle été aussi populaire. Les communautés nationales, qui se voient menacées par la globalisation rapide de l’économie et de la culture, réagissent en utilisant tous les moyens possibles pour consolider la position de la langue nationale. Les folklores locaux, qui étaient en passe de disparaître, sont revitalisés, réinventés au besoin. Ce qui est valable pour des communautés nationales l’est également pour des communautés de tout genre. Chacun se hâte de positionner ses pièces sur le nouvel échiquier de la civilisation mondiale.

Intermède no 3

À Hong Kong, vers la fin des années 1980, on stigmatisait les Chinois qui persistaient à privilégier l’anglais plutôt que le cantonais en les appelant “heong chew” ou bananes, parce qu’ils seraient “ jaunes en surface et blancs à l’intérieur ”. Pour la même raison, les Indiens d’Amérique du Nord appellent red apples ceux des leurs qui sont assimilés à la civilisation blanche. Et, les Noirs américains qui tombent dans le même travers s’attirent l’épithète de coconuts. Ainsi, des groupes sociaux complètement différents par la race et la culture recourent à une même structure métaphorique, jouant sur l’opposition dehors / dedans, pour désigner des réalités similaires. Plus encore, ils n’hésitent pas, pour ce faire, à employer des caractérisations raciales stéréotypées, héritées du regard de l’Étranger. Puissance de la métaphore et de la culture dominante !

Épilogue

À la base du mouvement p.c., se trouve sans doute un avatar moderne du besoin de l’homme de rapporter à une cause extérieure les raisons de son malheur ou de sa souffrance. Naguère, on s’en rapportait à Dieu. Au cours de la vague marxisante, on s’en est pris à l’organisation de la société et des rapports de force. Aujourd’hui, le principe ultime du changement social se trouverait dans la langue. Pour les uns, il suffirait de modifier ici le fonctionnement du genre et de changer quelques pronoms. Pour d’autres, il faudrait cesser d’utiliser des noms communs qui réifient des handicaps. Ou encore, il y aurait lieu de bannir quantité de mots d’usage courant et de les remplacer par des termes purement dénotatifs, voire de recourir carrément à des termes mélioratifs et euphémistiques.
Certes, ces assauts contre le langage partent d’une bonne intention. Mais ils sont souvent mal orientés, comme on l’a vu à propos du mouvement de féminisation ¾ qui est venu renforcer les lourdeurs et les rigidités de la langue française en regard de l’anglais. Ils ont aussi pour effet le plus évident d’accentuer les clivages dans la société et de détourner d’une action sur les réalités sociales. Enfin, ils alimentent un  » ras-le-bol  » qui, en dernière analyse, ne peut que profiter aux forces du conservatisme dur.
Cela dit, il serait évidemment absurde de nier qu’il y ait influence du langage sur le cognitif. Le langage est un outil extraordinaire de développement intellectuel et d’appréhension du réel. C’est lui qui permet en partie de construire les cadres de référence de plus en plus raffinés dont nous nous servons pour catégoriser les données de l’expérience. Et il est impossible de parler de la pensée sans recourir à des mots, précisément. En outre, le langage est le principal moyen qu’ont les êtres d’échanger et d’agir sur leurs représentations respectives à un niveau très fin.
Mais, tout en étant socialisé, le langage revêt des configurations différentes selon les locuteurs. Le contenu cognitif correspondant à un mot donné est nécessairement modelé par l’expérience individuelle: celui-ci pourra instancier des schèmes cognitifs différents chez divers individus, voire chez un même individu à des moments différents de son existence.
Cela veut dire qu’il n’existe pas de relation bi-univoque entre le langage et nos réseaux cognitifs. Un train de pensée ne contraint pas une formulation linguistique unique et figée, sans quoi la traduction serait impossible. En fait, une configuration mentale donnée dispose d’une multitude de moyens pour s’exprimer. Inversement, elle peut ne pas trouver les mots qui lui permettraient d’accéder à l’expression. Comme le note fort justement Valéry: “ Excellent de ne pas trouver le mot juste, cela y peut prouver qu’on envisage bien un fait mental, et non une ombre du dictionnaire.” (p. 385)

Il s’ensuit que le fait de bannir un mot n’entraîne pas ipso facto la disparition du bagage cognitif correspondant ni même sa réorganisation. Le plus probable est que le nouveau mot hérite tout simplement des contenus et des connotations de celui qu’il remplace. Ce sont les données de l’expérience qui vont contraindre un mot donné à revêtir une acception plus étroite ou des connotations particulières dans telle ou telle communauté de locuteurs.
En somme, l’interface entre langage et pensée, loin d’être rigidement articulée, est de toute évidence fluide, à vecteurs variables. Sans cette fluidité, le langage serait pur signal et ne pourrait engendrer aucun des effets d’où la rhétorique tire son essence. Les mots peuvent changer et l’adoption d’un nouveau vocabulaire peut aider à alléger notre mauvaise conscience. Mais la croyance que l’on peut modifier les substrats cognitifs par une simple réorganisation du langage relève d’une illusion.



Ouvrages cités

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Texte publié avec l’accord de l’auteur.
Tous droits reservés © Christian Vanderdorpe. Du fondamentalisme linguistique
ou
de la tentation de rectifier la pensée par le langage

SEXE ET « GENRE » ET INCONSCIENT

     La mise en ligne de ce Liminaire – et des textes qu’il précède – a pris du retard. Afin de développer suffisamment les enjeux et les conséquences de l’implantation de la notion de « genre » dans le champ de la culture, de les situer dans leur plus récente actualité, j’ai ajouté d’autres lectures, des visionnements de documents vidéo, et donc recommencé plus d’une fois le travail d’écriture. Au final, plutôt que jeter l’éponge, le retard s’est imposé.

     Cependant, le retard a eu pour conséquence que la mise en ligne aurait dû se faire dans le contexte de la campagne électorale et des diverses élections.
     Le travail de réexamen critique de la notion de « genre » dans le champ de la culture met en cause nécessairement des décisions prises par les acteurs politiques français et par des instances européennes, ainsi que les discours qui travaillent, avec tous les moyens du militantisme, à troubler le jugement, et qui se mêlent aux campagnes électorales.

     Tenant, dans l’esprit de ce Blog, à séparer le temps et la sphère du politique de l’espace et du temps de l’ordre de la pensée, la mise en ligne des textes commencera après le 18 juin 2017.  

« ON NE NAÎT PAS… ON LE DEVIENT »

Addenda au texte UN PARTICULARISME DE SEXE

 

– « On ne naît pas chrétien, on le devient »
Tertullien

– « at homines, (…) non nascuntur, sed finguntur.
« On ne naît pas Homme, on le devient 
»
Érasme
[De Pueris instituendis, 1529]

– « On ne naît pas génie, on le devient »
Simone de Beauvoir
[Le Deuxième sexe, folio essais, Gallimard, 1976
Tome 1, 2e Partie, I. p. 228 ; 3e Partie, II, V, p. 377]

– « On ne naît pas femme, on le devient »
Simone de Beauvoir
[DS, t.2, chap. 1, p. 63]

 – « On ne naît pas mâle, on le devient »
Simone de Beauvoir
Tout compte fait
[Gallimard, folio, 1972, p. 614]

 

La sentence de Simone de Beauvoir – « On ne naît pas femme, on le devient » -, est devenue culte. Et pourtant, elle est une parmi d’autres variations du même moule, comme on peut le voir dans les citations mises en exergue, chacune affichant un particularisme, à l’exception de la sentence d’Érasme.
« Si les arbres naissent arbres, (…), les chevaux naissent chevaux, (…) les êtres vivants qui font partie de l’espèce humaine, ne naissent pas, [non nascuntur] ils ont à être formés, façonnés [finguntur] pour être des hommes [homines] qui appartiennent au genre humain (…) », telle est, pour Érasme, le « précepteur de l’Europe » [1], la condition humaine fondamentale.
Dans le contexte de 1949, en disant que « l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point que l’on dit en français les « hommes » pour designer « les êtres humains » « le sens singulier du mot « vir » s’étant assimilé au sens général du mot « homo », [DS, t.1, p. 16], Simone de Beauvoir mettait une certaine confusion là où il n’y en a pas – [En latin : vir désigne homme (le mâle) opposé à femme (mulier) ; homo désigne l’être humain, celui qui appartient à l’espèce humaine, comme dans Homo Sapiens, comme dans « Homo sum humani nihil a me alienum puto », (Térence) : « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».] -, mais ce brouillage pouvait donner, alors, plus de poids à sa sentence : « On ne naît pas femme, on le devient », [DS, t. 2, chap. 1, p. 63].
En 1972, plus de vingt ans après la parution du Deuxième sexe, dans Tout compte fait, Simone de Beauvoir réévalue son attitude touchant la condition de la femme.
Elle « reprend à son compte » la sentence de 1949 et sa thèse que « la féminité est une construction culturelle et non une donnée naturelle », thèse qui a besoin, dit-elle, d’être complétée : « la virilité non plus n’est pas donnée au départ », « On ne naît pas mâle, on le devient », [2]. Ce qui réinterroge la sentence première, répétée aujourd’hui comme un mantra, mise à la mode du genre, présentée comme une anticipation, voire une équivalence de la notion de genre.
Dans les pages qui suivent, Simone de Beauvoir continue de commenter sa propre évolution sur différents points. Concernant la relation de la femme à l’homme, « elle se range, dit-elle, du côté des féministes qui veulent garder à l’homme une place dans leur existence et dans leur lit », « elle répugne absolument à l’idée d’enfermer la femme dans un ghetto féminin » [3]. Simone de Beauvoir entend se démarquer des femmes « que la haine des hommes pousse à récuser toutes les valeurs reconnues par eux, à rejeter tout ce qu’elles appellent des “modèles masculins”. » Et elle poursuit [4] : « … Il ne s’agit pas pour les femmes de s’affirmer comme femmes » mais de devenir des êtres humains à part entière. Refuser les modèles masculins est un non sens. Le fait est que la culture, la science, les arts, les techniques ont été crées par les hommes puisque c’est eux qui représentaient l’universalité » (…) « Dans les richesses que nous leur reprenons », souligne-t-telle, « nous devons distinguer avec beaucoup de vigilance ce qui a un caractère universel et ce qui porte la marque de leur masculinité ». Pour elle, si des disciplines (en particulier la psychologie, la psychanalyse) peuvent faire l’objet d’une révision, il s’agit d’une « révision du savoir », et non de sa « répudiation ».

« Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh, Présidé par Danielle Bousquet, [5] depuis 2013, condamne l’usage du terme « homme », avec ou sans majuscule, qui ne représente que la moitié du genre humain et qui n’est pas universel, contrairement à ce qu’il prétend être », [6] ;
– « Il n’y a pas plus urgent, si l’on veut construire une société égalitaire, que d’en mettre au ban non seulement la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », mais toutes les expressions qui reconduisent la domination masculine génération après génération » ; ne plus dire les droits de l’homme, mais droits humains, déclare Éliane Viennot [7].
Rejeter la valeur collective et générique du genre masculin conduit ce féminisme à voir des hommes partout, et que des hommes, à se plaindre ensuite de « l’invisibilité » des femmes, et à se lancer dans une guérilla pour « démasculiniser la langue française », au nom d’un combat contre l’« ordre masculin » qui voudrait conserver ses privilèges. Sauf que  cet « ordre masculin » n’existe pas, ni ses privilèges. Au besoin, cette militance les réinvente pour changer des règles de grammaire, fait une pétition pour changer celle selon laquelle « le masculin l’emporte sur le féminin », alléguant qu’elle préparerait à « occuper des places différentes et hiérarchisées dans la société », argument indéfendable.
« L’ordre masculin » n’existe que pour une militance qui persiste à refuser les arguments des linguistes (cf. Références, Antidotes, ci-dessous), à voir des « marques de sexe » là où il s’agit des genres de la langue française, à revendiquer d’« exprimer le féminin à égalité avec le masculin » dans la langue française, ce qui lui permet de faire durer les plaisirs de la revendication, mais répand l’inculture.
On ne peut tenir pour rien que le contexte des siècles passés était bien différent de celui d’aujourd’hui. En ces années 2000, les droits donnés aux femmes leur assurent une citoyenneté complète, non seulement l’égalité des droits, mais aussi la parité dans tous les secteurs de la vie sociale, imposée par la loi (loi du 4 août 2014).

« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les règles de grammaire. Telles qu’elles sont, elles n’ont pas empêché des écrivains, des penseurs de créer des œuvres, de grandes œuvres, lesquelles, à travers des traductions dans de nombreuses langues, constituent un patrimoine de l’humanité. Briser la continuité des œuvres de culture, faire que de proche en proche, ces œuvres et ces auteurs deviennent difficiles, puis impossibles à lire, c’est franchir la ligne où commence la « répudiation ».
« Dans les richesses que nous reprenons d’eux… »: les métiers, les fonctions, les grades, les titres. La question de leur féminisation devrait être traitée avec « beaucoup de vigilance » pour distinguer entre une possible révision du savoir, au cas par cas, et la volonté féministe de marquer le féminin de façon dogmatique.
Dans le « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype », [8] il est recommandé (recommandation 2, p. 12) d’accorder les noms de métier, titres, grades et fonctions avec le sexe des personnes qui les occupent, pour ne pas « invisibiliser les femmes ». Ce qui frappe à la lecture, c’est la prétention totalisante de ces « recommandations », qui appliquent systématiquement un critère militant, peu importe le sens des mots et la cohérence de la langue française.
Ainsi, il faut éviter de dire « Madame le maire » et préférer « Madame la maire » : on ne pourrait pas dire, fait-on remarquer, « le maire est enceinte », mais dire « la maire est enceinte » ne prête pas moins à confusion. [Reste Stendhal, cité par Simone de Beauvoir, (DS, t.1, p. 407) : « Parce qu’il était séduit par la jolie mairesse qui se disposait à célébrer son mariage ». Ainsi la mairesse peut exercer sa fonction, être jolie, voire enceinte.]
Marquer par principe l’identité du sexe n’a rien à voir avec l’égalité mais avec l’obsession féministe de symétriser, pour que ce soit « comme les hommes », « autant que les hommes ». Jusqu’à l’absurde.
Maître Tseng, est une femme. Qui oserait se donner le ridicule de féminiser un titre qui représente l’art du thé, l’un des plus hauts degrés de civilisation ?
Le titre de Meilleur Ouvrier de France (MOF) – Nathalie Galderini, sacrée Meilleur Ouvrier de France en 2004 ; – le Chef Andrée Rosier MOF en 2007 ne se féminise pas, sauf à croire que les hommes auxquels il avait été attribué jusqu’ici l’ont mérité du fait qu’ils étaient des hommes. Le concours de Meilleur Ouvrier de France, qui existe depuis 1924, honore de ce titre prestigieux quiconque met à l’honneur l’excellence et le savoir-faire pour plusieurs corps de métiers de l’artisanat. Ce titre ne met pas seulement à l’honneur la personne qui le porte, il honore la lignée de ceux auxquels quelqu’un succède. Une femme qui s’inscrit dans cette continuité de la transmission des traditions, de l’excellence et du savoir-faire d’un corps de métier, n’est pas moins « visible » avec le titre de Meilleur Ouvrier de France qu’un homme qui s’y inscrit avec le titre de Meilleur Ouvrier de France.

Le critère choisi par la militance féministe de la « visibilité » des femmes, dont des règles de rédaction, des graphies matérialisent encore plus le caractère visuel, – « pour que les femmes comme les hommes soient inclus.e.s, se sentent représenté.e.s et s’identifient » -, est un critère sensoriel, le plus propre à enfermer les femmes dans une spécification de sexe.
Après avoir tant réclamé de ne pas « essentialiser » la femme, contraindre une femme à s’identifier, de façon obsessionnelle et en toutes choses, comme femme est une « essentialisation » sous une autre forme, et, de surcroît, la substitution à une domination dite « masculine » d’une domination féministe, – néanmoins domination -, qui ne sert qu’elle-même et ne sait plus où s’arrêter.
La sentence de 1949 est à resituer à l’horizon de la sentence d’Érasme: une femme ne naît pas « un être humain à part entière », elle a à le devenir.

NOTES

[1] Jean-Claude MARGOLIN, ÉRASME, Précepteur de l’Europe, Julliard, 1995.
[2] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, Gallimard, folio, 1972, p. 613-614.
[3] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 626.
[4] Simone de Beauvoir, Tout compte fait, op. cit., p. 627-628.
[5] Cf. AUDITIONS I, II, III.
[6] Cf. p. 4 dans Contribution du HCEfh à la consultation nationale sur les programmes de l’école et du collège (cycles 2, 3 et 4) Contribution n°2015-0612-STE-017 destiné au Conseil Supérieur des Programmes, le HCEfh fait des suggestions pour que des règles de rédaction « rendant visibles les femmes autant que les hommes » soient systématiquement observées dans les programmes scolaires afin de construire une société d’égalité.
[7] Étudier le point de vue historique est une démarche légitime en terme de connaissance, mais s’en servir, comme le fait Éliane Viennot, pour réécrire l’histoire et démanteler la langue française est autre chose.
[8] [PDF] 
Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype

RÉFÉRENCES ACCESSIBLES EN LIGNE

– CARPENTIER, Elisabeth, 1986
L’homme, les hommes et la femme. Étude sur le vocabulaire des des biographies royales françaises (Xle-Xllle siècle)
– HERESCU, N. I, 1948
Homo-Humus-Humanitas, Préface à un humanisme contemporain
– MATTHIEU, Cécile, 2007, Sexe et genre féminin : origine d’une confusion théorique La linguistique 2007/2 (Vol. 43)

ANTIDOTES
– Alain BENTOLILA
« Le masculin l’emporte sur le féminin ». Changer notre grammaire ? C’est un faux combat et Genre et Sexe: la langue française coupable de discrimination ?
– Jean-François REVEL
Site consacré à Jean-François Revel et son œuvre.
chezrevel.net/le-sexe-des-mots/‎
– Jean-Jacques RICHARD
Ce que propose ce site Grammaticalité et grammaire française
Les genres : masculin et féminin ; vraiment ?
Epicène, qu’est-ce à dire ?

L’ŒUVRE

Addenda au texte ÉGALITHÈQUE

« … Si l’exigence d’égalité est une noble aspiration dans sa sphère propre – qui est celle de la justice sociale –, l’égalitarisme devient néfaste dans l’ordre de l’esprit, où il n’a aucune place.
La démocratie est le seul système politique acceptable, mais précisément elle n’a d’application qu’en politique. Hors de son domaine propre, elle est synonyme de mort : car la vérité n’est pas démocratique, ni l’intelligence, ni la beauté, ni l’amour (…)  »
Simon LEYS [1]

      Des Journées dites du Matrimoine se sont déroulées les 19-20 septembre 2015, à l’initiative d’associations comme HF Île-de-France et Osez le féminisme. Selon elles, « la culture est un lieu de reproduction des inégalités genrées », « 95%de l’héritage culturel est constitué d’œuvres créées par des hommes ». À un héritage « transmis par les pères » (patrimoine) il faut ajouter l’héritage « transmis par les mères » (matrimoine), et donc « substituer » à l’héritage « transmis par les pères », « un héritage commun, mixte et égalitaire ».
Dans le même temps, s’est tenue à Paris l’exposition Élisabeth Louise Vigée-Lebrun [23 septembre 2015-11 janvier 2016, au Grand Palais], ce qui donne l’occasion de revenir sur différents propos de Simone de Beauvoir concernant l’activité créatrice de cette artiste peintre, et plus généralement sur la création d’une œuvre.

Contrairement aux associations féministes citées plus haut, Simone de Beauvoir soulignait que « c’est dans le domaine culturel que les femmes ont le mieux réussi à s’affirmer », (DS, tome 1, p. 227). Il y a une catégorie de femmes, dit-elle, « dont la carrière, loin de nuire à l’affirmation de leur féminité, la renforce », ce sont « les actrices, les danseuses, les chanteuses », (…) « leurs succès professionnels contribuent à leurs valorisation sexuelle », (…) elles trouvent dans leur métier une justification de leur narcissisme » : « c’est une grande satisfaction pour une femme éprise de son image que de faire quelque chose simplement en exhibant ce qu’elle est ». Mais cette prérogative a un revers, celui de favoriser « le culte de soi », qui assèche « la générosité de s’oublier », (DS, t. 2, p. 626-627).
« Ce qui manque à la femme pour faire de grandes choses, dit S. de Beauvoir, c’est « l’oubli de soi », (DS, tome 2, p. 626), elle peut réussir dans « des carrières honorables » mais ne parvient pas à accomplir « de grandes actions ». Affirmation bien malvenue en 1949, au lendemain de la seconde guerre mondiale où tant de femmes ont eu « la générosité de s’oublier » pour participer à de « grandes actions », voire à les initier elles-mêmes. S. de Beauvoir ajoute encore : « Les individus qui nous paraissent exemplaires, ceux que l’on décore du nom de génies, ce sont ceux qui ont prétendu jouer dans leur existence singulière le sort de l’humanité », « aucune femme ne s’y est crue autorisée », (DS, tome 2, p. 639). Et pourtant.
Le 12 mai prochain sera célébrée, dans le monde entier, la Journée internationale des infirmières, à la date l’anniversaire de la naissance de Florence Nightingale [2], (1820-1910), celle qui, en choisissant d’assumer « l’énorme fardeau du poids du monde », la guerre, [Guerre de Crimée 1854-1856], a révolutionné les soins infirmiers, l’organisation des hôpitaux, crée une formation et un statut pour les infirmières, contribué à la médecine préventive, à l’hygiène et la santé publique, au développement de la statistique médicale. Henry Dunant lui-même a reconnu que les idées qui l’avaient amené à fonder la Croix-Rouge avaient été influencées par l’œuvre de Florence Nightingale.
Tout faisait obstacle à Florence Nightingale, en particulier sa mère, la corporation des médecins. C’est à son père qu’elle doit son éducation intellectuelle (mathématiques, statistiques, langues étrangères, [français, allemand, italien, latin et grec], histoire et philosophie).

Bien des pères ont passé outre la société [3] dont ils étaient contemporains et encourageaient leurs filles. À la question « Et si Picasso avait été une fille ? » [4] , la réponse est que son père l’aurait initiée tout autant, comme ce fut souvent le cas pour plus d’une artiste femme, dont Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842).
On ne peut que regretter que Simone de Beauvoir ait pris cette artiste comme support de sa critique : « Au lieu de donner généreusement à l’œuvre qu’elle entreprend, la femme trop souvent la considère comme un simple ornement de sa vie ; le livre et le tableau ne sont qu’un intermédiaire inessentiel lui permettant d’exhiber publiquement cette essentielle réalité : sa propre personne. Aussi est-ce sa propre personne qui est le principal – parfois l’unique – sujet qui l’intéresse. Mme Vigée-Lebrun ne se lasse pas de fixer sur ses toiles sa souriante maternité », écrit Simone de Beauvoir, (DS, t. 2, p. 631). Ces propos dépréciateurs ne correspondent ni à l’œuvre ni à la vie d’Élisabeth Vigée Le Brun [5]. Le tableau, ciblé ici par Simone de Beauvoir, nommé par le public, qui le plébiscita, « Tendresse maternelle », (1786) n’est pas seulement un tableau d’une mère avec sa fille, mais d’une mère qui est aussi le peintre du tableau [6]. Il est étonnant que Simone de Beauvoir n’ait pas reconnu le destin hors norme d’une femme très douée, indépendante, qui vécut de son travail de peintre, de la vente de ses tableaux, dont la grande réputation en tant qu’artiste et portraitiste l’accompagna partout. Même dans les moments politiques très bouleversés de la Révolution et de ses conséquences, elle sut s’imposer, relever tous les défis dans les nombreux pays, (y compris la Russie), où la conduisirent treize ans d’exil.
C’est une constante chez S. de Beauvoir de déplorer que les contributions des femmes soient « d’un moindre prix ». « Jusqu’au XXe siècle, les femmes artistes ne font pas preuve d’autant de génie que leurs condisciples masculins, (…), « aucune n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie », (DS, t. 2, p. 633), et elle mettait ce « moindre prix » au compte des conditions sociales qui empêchent l’accès des femmes à une formation adéquate.

Simone de Beauvoir a repris une phrase de Stendhal, « Tous les génies qui naissent femmes sont perdus pour le bonheur du public » [7], en la complétant ainsi: « À vrai dire, on ne naît pas génie: on le devient; et la condition féminine a rendu jusqu’à présent ce devenir impossible », [DS, t.1, p. 228 et 377]. Ce en quoi elle confond la sociologie des institutions et la création d’une œuvre : il n’existe aucune formation pour devenir génie.
On ne devient pas génie, cela ne s’enseigne pas, ne dépend pas du « genre », il y a une part de don, qui se décèle souvent avant toute formation, voire même toute scolarisation. Combien de génies ont été des enfants précoces – précocité particulièrement remarquable et fréquente dans le domaine de la musique [8]. Qui plus est, il n’y a pas de génie qui n’entre en rébellion contre la formation reçue, contre son époque, contre ses maîtres, pour accomplir son œuvre.
Nombre de femmes qui sont devenues d’immenses et illustres artistes, pianistes, chanteuses, professeurs, ont reçu une formation, donnée, non au titre de femmes, mais de futures interprètes, instrumentistes. Elles ont attaché leur nom à des génies, nous donnant accès à leurs œuvres, sans développer « le culte de soi ». De même, Nadia Boulanger, « Mademoiselle » [9], ne voyait pas dans ses élèves des hommes ou des femmes, elle a formé quantité de musiciens, certains devenus compositeurs.
Aucun domaine ne doit autant que l’Art sa pérennité, son développement, sa présence dans une société humaine aux relations étroites, passionnées entre créateurs et interprètes. Vouloir catégoriser un héritage « transmis par des femmes » et un autre « transmis par des hommes, constituer un « matrimoine » / « patrimoine », une telle classification des créateurs selon le sexe est une démarche ségrégative, aberrante, tout aussi contestable qu’une initiative antérieure.
En 2013, déjà, Le Dictionnaire universel des créatrices avait fait un recensement de la contribution des femmes au patrimoine culturel mondial, alléguant qu’il donnerait « une généalogie aux femmes », un « repérage culturel pour se former »: « les hommes l’ont déjà, eux, et les femmes ont jusqu’ici été sommées de s’identifier aux grandes figures masculines » [10], propos où s’entend le parti pris militant au détriment de l’enjeu. Il n’y a pas de « généalogie de femmes » ou de généalogie d’hommes », c’est là une idée folle qui falsifie l’histoire de l’art et les conditions de la création des œuvres de l’esprit. On ne peut que refuser cette conception séparatiste qui veut transmettre un héritage de ressentiment et désorganiser, avec une méconnaissance fatale, des lignées de culture entre artistes et penseurs.

L’oubli social d’une œuvre fait partie de l’héritage d’une génération. Cet oubli a de multiples causes : l’effacement d’une génération par une autre, les modes intellectuelles, culturelles, des mouvements novateurs, des controverses, des transformations techniques, le contexte biographique [11]. Cet oubli touche des hommes comme des femmes, selon les périodes historiques, ainsi, par exemple, François Poullain de la Barre, (1647-1773), « au dix-neuf siècle semble définitivement oublié » [12], jusqu’à ce que, en 1949, Simone de Beauvoir le cite en exergue [13] au Deuxième sexe.
Les moyens d’aujourd’hui – radios, télévisions [14], l’organisation, des archives, leur numérisation, leur consultation sur Internet – donnent des possibilités considérables pour retrouver, découvrir, redécouvrir des auteurs à travers les siècles. Tous les moyens de pallier l’oubli social, cependant, ne se valent pas.
Dans la nuit du 25 au 26 août 2015, l’association Osez le féminisme a « féminisé » tout un quartier de Paris (l’île de la Cité) et rebaptisé les plaques des rues existantes avec des noms de femmes, (Opération FémiCité.) L’idée était d’attirer l’attention de la Mairie de Paris afin d’augmenter les statistiques du nombre de noms de femmes donnés à des rues parisiennes. Parmi les noms choisis, selon les goûts de l’association [15], le nom d’Élisabeth Jacquet de la Guerre, « une compositrice et grande musicienne qui a joué à la cour au XVIIe siècle », gratifiant cette époque d’« époque pendant laquelle le patriarcat était vraiment dominant », mention qui n’est pas au premier plan du travail qu’a publié, en 1995, Catherine Cessac sur cette musicienne [16].
Répondant à l’appel de cette association, en décembre 2016, le Conseil de Paris décida d’honorer la mémoire de Jacqueline (Worms) de Romilly (1913-2010), en donnant son nom à une « placette », à la jonction de la rue Descartes et de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, (Paris 5e). Ce geste honorifique ajoutera aux statistiques, mais c’est une vaine gloire car il est plus que compatible avec le délaissement de l’œuvre et des combats de J. de Romilly.

Quand une œuvre est tombée dans l’oubli, c’est le travail des vivants contre l’ignorance, contre l’indifférence au « travail de penser », pour reprendre l’expression d’Hanna Arendt, qui peut réveiller l’œuvre, la transmettre et l’ouvrir à l’activité créatrice d’autres générations.

[1] Le Studio de l’inutilité, Champs essais, Flammarion, 2014, p. 289-290.
[2] Florence NIGHTINGALE (1820 – 1910) – Medarus
Florence Nightingale – International Bureau of Education – Unesco
[3] L’éducation des filles préoccupait les humanistes. Thomas More (1478-1535), le catholique, donna une éducation de haut niveau à ses filles.
[4] Nochlin Linda, « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grands artistes femmes ? », in Femmes, art et pouvoir, Éditeur, Jacqueline Chambon, 1993.
[5] http://laplumedeloiseaulyre.com/?p=3439
[6] Elle fit d’autres portraits de sa fille, dont un de Julie, âgée de 7 ans, se regardant dans le miroir La relation mère-fille fut peu « souriante », déchirée de conflits. Julie mourut à 39 ans. Élisabeth Vigée Le Brun perdit sa seconde fille en bas âge.
[7] Stendhal, De L’Amour, folio Gallimard, 1980, chap. LVI, p. 220.
[8] Lili BOULANGER, (1893-1918). Ce qu’a dit d’elle le chef d’orchestre Igor Markevitch : « En tant qu’ami de la France, je voudrais vous dire ma surprise que Lili Boulanger ne soit pas considérée pour ce qu’elle est : c’est à dire la plus grande des femmes compositeurs de l’Histoire de la Musique ! (…) elle était la première femme à être envoyée à Rome comme premier Grand Prix (…) elle écrivit des œuvres remarquables avec une précocité qui fut aussi étonnante que celle d’un Arthur Rimbaud ou d’un Raymond Radiguet. Au moment où la tendance générale des créateurs français était celle qui allait trouver sa raison d’être dans l’obédience d’Erik Satie, et culminer avec le Groupe des Six naissant, elle écrit des œuvres monumentales qui sont des œuvres religieuses avec chœurs, soli et orchestre. Voilà donc une jeune fille occupée à toute autre recherche, avec une indépendance totale », Lili Boulanger, sur musicologie.org] [France-musique lui a consacré toute la semaine du 8 au 12 février 2016].
[9] Nadia BOULANGER, (1887-1979) Nadia Boulanger – Bruno Monsaingeon
[10] Éditions Des Femmes, novembre 2013 ; eBook novembre 2015.
[11] Marie Antonietta Trasforini: « Du génie au talent: quel genre pour l’artiste? », Cahiers du genre, n°43, 2007, L’harmattan, p. 128-129.
[12] Martine Reid, Préface à De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 10.
[13] Au début du tome 1: « Tout ce qui a été écrit par les hommes au sujet des femmes doit être suspect, car ils sont à la fois juge et partie » ; un peu plus loin, il y a une autre phrase que Simone de Beauvoir n’a pas retenue : « Il faut considérer que ceux qui ont fait ou compilé les lois étant des hommes ont favorisé leur sexe, comme les femmes auraient peut-être fait si elles avaient été à leur place… », De l’égalité des deux sexes, (1673), Gallimard, folio, 2015, p. 65; p. 67-68.
[14] En ce début 2017, Arte diffuse une série documentaire « Les Oubliés de l’histoire », sur des destins d’hommes et de femmes hors du commun, et oubliés. Ainsi Jacqueline Auriol (1917-2000) première femme pilote d’essai en France ; au titre d’ancienne élève de l’École du Louvre, elle fit la rénovation de la décoration de l’Élysée quand Vincent Auriol, (son beau-père) s’y installa en tant que premier Président de la IVe République.
[15] Des rues de Paris renommées pour honorer les femmes | Le Figaro …
[16] Catherine Cessac, Elisabeth Jacquet de la Guerre, Une femme compositeur sous le règne de Louis XIV, Actes Sud, 1995. (France-Musique a consacré des émissions à cette musicienne, le 5 mars 2014 et toute une semaine d’émissions du 3 au 9 octobre 2015).

 

 

LA NOTION DE « GENRE »APPLIQUÉE AU CHAMP DE LA CULTURE

La notion de « genre » est entrée dans l’arène médiatique avec un retentissement démultiplié par une polémique opposant « études de genre » à « théorie du genre », polémique sans fin.
La confusion terminologique parcourt le « champ de bataille » des féminismes, ainsi que les différentes théories qui s’approprient la notion de « genre ».
En 2007, Judith Butler, Éric Fassin*, Joan W. Scott* faisaient, sous le titre évocateur « Pour ne pas en finir avec le genre », le bilan de « l’usage généralisé » de ce terme, sésame à la mode pour obtenir des fonds, de sa « routinisation », ce qui lui fait « perdre en efficacité critique ».
En 2005, la Commission générale de terminologie et de néologie [« gender », 22 sept. 2005 …] avait fait des recommandations « devant l’utilisation croissante du mot genre dans les médias et même les documents administratifs », devant « un usage abusif du mot genre, emprunté à l’anglais gender » notamment dans les ouvrages et articles de sociologie… » ; « …la substitution de genre à sexe ne répond pas à un besoin linguistique et l’extension du mot genre ne se justifie pas en français… ». Recommandations sans suite, et pour cause.
En 2006, un texte, intitulé « Le “genre” interdit ? », dénonça « une position de nature politique » ; en 2008, Éric Fassin qualifia « d’hostile » cette mise au point de la Commission générale de terminologie, l’associant, non sans mauvaise foi, à celle du Conseil pontifical pour la famille, comme si les raisons de la première étaient les mêmes que celles du second.

S’il est exigible de séparer l’ordre politique de l’ordre religieux, il est non moins exigible de séparer l’ordre militant de l’ordre des savoirs.
La version aujourd’hui dominante – le sexe est biologique, le genre est social – est issue de la double influence cumulée des militantismes (féministe, Queer) et des sciences sociales. Sans la politisation de leurs revendications, des études de genre n’auraient jamais pu, par elles-mêmes, assurer le succès soudain d’une notion controversée comme celle de « genre », devenue le référentiel orientant les politiques publiques des pays membres de l’U.E. L’engagement féministe, militant dans l’élaboration du travail de pensée réussit à imposer sa version, en revendiquant une démarche de savoir et en recourant à l’argument politique pour disqualifier les objections qui lui sont faites, les traitant de « conservatrices », « réactionnaires », « traditionnelles », etc. Cette bascule continuelle d’un registre à l’autre a crée au fil des décennies un climat de désorientation et d’intimidation, rendant difficile d’ouvrir un débat public intellectuellement éclairé.
Le travail de réexamen de l’application de la notion de « genre » au champ de la culture se partagera entre l’espace du Blog (cf. Sommaire ci-dessous) et celui du livre.
Un livre est en préparation, (parution 2017), où sera mise en discussion la « nouvelle ère anthropologique », (Irène Théry, Camille Froidevaux-Metterie), basée sur l’introduction de la dimension du genre dans la filiation, la désinstitution de la différence des sexes, la « désexualisation des rôles ». Le fil d’Ariane de ce réexamen sera l’œuvre de Pierre Legendre qui « n’examine pas la société sociologiquement » mais la « prend comme une donnée d’ordre anthropologique : la production des montages de l’Interdit qui porte le sujet et la reproduction des générations. » [LES ENFANTS DU TEXTE, Leçons VI, Fayard, 1992, p. 320].

Après un temps de réorganisation du Blog, l’ensemble des Textes et les Annexes, sera mis en ligne le 12 janvier 2017.

* TEXTES EN LIGNE :
– Éric Fassin, (2005) « Un champ de bataille »
– Judith Butler, Éric Fassin, Joan W. Scott (2007) Pour ne pas en finir avec le « genre »… Table ronde
– Éric Fassin, (2008) « Une histoire politique ambiguë d’un outil conceptuel »
– Joan W. Scott « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique » et  « Le genre : une catégorie d’analyse toujours utile ? »


SOMMAIRE

LIMINAIRE
SEXE ET GENRE, ET INCONSCIENT

A. LA « PÉDAGOGIE DU GENRE » APPLIQUÉE À LA PETITE ENFANCE

Partant de l’idée que les enfants sont « conditionnés » dès la naissance par l’assignation sexuée différenciée, le Rapport de l’IGAS 2012 sur l’égalité entre les filles et les garçons dans les modes d’accueil de la petite enfance, a développé un programme de « pédagogie du genre » afin de « déconstruire » les « stéréotypes sexistes, de « genre », de « ne pas enfermer les enfants dans des rôles sexués stéréotypés », dont vêtements, couleurs, jouets, jeux, livres, comportements sont les signes.
Cette « déconstruction » doit contribuer à « prévenir » les « inégalités » affectant les femmes dans le monde du travail et les « violences » qui leur sont faites.
Après une phase d’ « expérimentation » dans des crèches pilotes, dites « égalicrèches », ce Rapport préconise la généralisation de la « pédagogie du genre ».

1. PROGRAMME DE LA « PÉDAGOGIE DU GENRE »
2. OBJECTIONS À « LA PÉDAGOGIE DU GENRE »
3. « UNE PERSÉCUTION GÉNÉRALE DE L’IMAGINATION ET DU FANTASME »

B. « ÉGALITHÈQUE »
ADDENDA 2016
L’ŒUVRE

« Décrypter les stéréotypes sexistes » dans les manuels scolaires, dans les livres d’histoire, dans la littérature jeunesse, faire la chasse aux « représentations inégalitaires », compter, vérifier partout la « parité », ainsi se constitue une « égalithèque », mais sûrement pas une bibliothèque digne de ce nom.
La classification des artistes et des créateurs selon leur sexe est une démarche ségrégative, qui contrefait l’histoire de l’art en méconnaissant les lignées de culture du génie créateur et les conditions des œuvres de l’esprit.

C. UN PARTICULARISME DE SEXE
ADDENDA 2016
« ON NE NAÎT PAS… ON LE DEVIENT »

Faire de la langue française orale et écrite le terrain où poursuivre une lutte contre la domination du « masculin » jusqu’à « l’abolition des privilèges masculins », « démasculiniser la langue française », changer des règles de grammaire, introduire dans l’espace public des préférences de « genre » dans la manière d’écrire le français, tel est le programme d’un particularisme qui veut « genrer » le langage en fonction du sexe.
Après avoir tant réclamé de ne pas « essentialiser » la femme, ce particularisme de sexe ne fait que contraindre une femme à s’identifier, de façon obsessionnelle et en toutes choses, comme femme : une « essentialisation » sous une autre forme, et impérative.

D. UNE « FAUSSE AURORE »

La promesse d’une nouvelle aurore s’était levée avec des droits pour les femmes, un gain culturel pour elles, et au-delà d’elles. Aujourd’hui, une « fausse aurore » est en passe de l’éclipser.
Ce qui avait été gagné en termes d’égalité se trouve perdu en termes de différence, celle-là même sur laquelle le gain culturel se fonde, et ce qui est perdu engage des conséquences bien au-delà de l’égalité.
De « désexualisation » en « déféminisation », en symétrisation des rôles des parents, égaux interchangeables, on arrive à la « défamilialisation ». Un tel retournement ouvrirait, dit-on, une « nouvelle ère anthropologique », celle de la fin de « l’immémoriale division sexuée du genre humain », de « l’avènement d’un individu désexualisé, c’est-à-dire affranchi des anciennes assignations de genre… ».

1. « ON NE NAÎT PAS FEMME, ON LE DEVIENT »
2. « L’ÉMANCIPATION DE LA MAISON ET DE LA VIE DE FAMILLE »
3. LA « DÉFAMILIALISATION »
4. LA FEMME EN TANT QUE MÈRE

« ÉGALITHÈQUE »

        Le Centre Hubertine Auclert (1) s’est donné pour tâche de « décrypter les stéréotypes sexistes » et de constituer ce qu’on y dénomme, une « égalithèque ». Après les manuels scolaires d’histoire (2011), ceux de mathématiques (2012), une étude (2013) « passant au crible » les manuels scolaires de français, conclut que les femmes sont « stéréotypées » et « sous-représentées ». 

    Parmi les exemples à l’appui de cette conclusion, la mise en cause d’un éditeur de manuel scolaire pour une biographie de Flaubert où Louise Colet est « présentée comme « sa confidente » sans mentionner qu’elle était « avant tout une poétesse ». Pour les représentantes du Centre H. A, « l’omission » d’une qualité ou d’une activité professionnelles « dessine en creux l’image d’une femme passive, une de ces figures féminines qui apparaissent régulièrement: la femme icône de beauté, la femme fatale, la femme animale, la femme muse et amante de l’auteur ou de l’artiste », (2). 

        S’il est juste de veiller à faire mieux connaître une œuvre qui serait insuffisamment connue, toutefois, dans l’espace contraint d’un manuel et d’un temps scolaires, et dès lors que la biographie en question est celle de Flaubert, il est logique de privilégier la qualité de « confidente » de Louise Colet pour Flaubert, comme les lettres de Flaubert à Louise Colet le montrent abondamment. 

    Louise Colet n’était pas « avant tout une poétesse » pour Flaubert, elle a d’abord été cette jeune femme désirable, (elle a 35 ans, lui 24), dont la beauté a suscité chez lui une passion amoureuse. 

    Louise Colet, maîtresse de Flaubert et femme de lettres et confidente de Flaubert, voulait être toutes ces figures féminines à la fois, passionnément. Elle s’est perdue elle-même dans l’intrication de ses différents désirs avec un amant devenant lui-même écrivain, grand écrivain. Lors de la rupture de la première période de leur liaison, (1846-1848), il lui rappelle « le jour de Mantes », – [ce jour dont elle a un souvenir brûlant qu’elle a mis en poème pour lui seul, (3)] –, jour où Flaubert a pris la mesure d’ « un des abîmes qu’il y a entre nous : « [… ] Je t’ai toujours vue […] mêler à l’art d’autres choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui loin de l’agrandir à mes yeux le rétrécissaient. », (4). 

    Leur liaison reprend, (1851-1854), et contrairement à ce que l’on peut lire ça et là, Flaubert s’intéresse au travail d’écriture de Louise Colet, l’encourage, la conseille par des lectures critiques attentives, écrit des articles pour soutenir son travail, cela n’empêchera pas la rupture définitive. 

    Louise Colet a pu ne pas détruire la magnifique correspondance que Flaubert lui avait adressée et traiter la confusion de ses sentiments par l’écriture, dans des romans – Une histoire de soldat (1856) et Lui (1860) – où elle règle ses comptes avec Flaubert, (5). 

    Si la valeur littéraire des écrits de Louise Colet est loin de faire l’unanimité et de lui assurer par elle-même une postérité (6), c’est bien sa qualité de « confidente » de Flaubert qui a durablement lié son nom à la littérature. 

         L’inventaire du Centre H. Auclert, se poursuit ainsi : « On célèbre un Victor Hugo, tout en oubliant une George Sand. C’est cette vision, qui a produit le mythe de « grands écrivains » et de « classiques » qui se perpétue aujourd’hui, puisque cette dernière est citée une fois dans tel manuel, quand le premier a droit à 49 occurrences », (7). Tel est le résultat d’une application de « l’outil genré » à la littérature. Cet outil, qui « consiste en une lecture sexuée du monde social », a « permis de mettre en évidence les inégalités entre le sexes, et ce faisant, de renouveler notre connaissance des manuels scolaires. » Autrement dit, il n’y aurait qu’un seul motif au moindre score de G. Sand, « l’inégalité des sexes ». Cette argumentation se poursuit : « … L’appropriation de l’outil d’analyse « genre », a permis de dépasser la recherche simple des images stéréotypées pour aller plus loin et traquer ce qui se joue dans le relation entre le masculin et le féminin. Ainsi, de même qu’on prend en compte le rapport social de classe pour traquer les inégalités sociales, on a utilisé le rapport social de sexe comme critère de recherche des inégalités entre les femmes et les hommes. Cela revient à dire que […] les inégalités entre les sexes reflètent un rapport de forces qu’il s’agit de détecter pour le faire évoluer », (8). Que le « mythe de « grands écrivains » et de « classiques », dont Victor Hugo serait le bénéficiaire et George Sand l’infortunée perdante, se retrouve « expliqué » par cette d’argumentation inspirée par des critères aussi peu faits pour la littérature, ne laisse pas d’inquiéter sur le type de « renouvellement » qui pourrait advenir dans les manuels scolaires.  

    Imaginer la « parité entre écrivains et écrivaines dans les manuels d’histoire de la littérature », est une idée « stupidifiante », comme dirait Flaubert, car que fera-t-on du reste une fois que la parité sera atteinte ? À défaut de pouvoir faire la parité dans les manuels, le collectif H. A songe à « compenser l’injustice historique qui a empêché les femmes des siècles précédents d’écrire et de publier », et recommande d’« imposer aux éditeurs de connaître ces chiffres et leur demander de « se justifier » s’ils mentionnent moins de femmes que leur part réelle dans les publications de siècles précédents », de « sensibiliser tous les acteurs de la chaîne scolaire, éditeurs et éditrices de manuels », avec, là encore, la préconisation, sans états d’âme, de la procédure du naming and shaming, sur Internet, (9). 

    Des travaux existent, pourtant, qui révèlent que les choses sont autrement complexes et nuancées. Dans son article sur « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle », Jean-Yves Mollier montre, documents à l’appui, que le système organisant la profession, la logique économique de concurrence des éditeurs entre eux, déterminaient la condition des écrivains sans distinction de sexe. Que l’auteur ait été un homme ou une femme, les décisions de l’éditeur de le publier devaient tenir compte des contraintes de la gestion en termes de coûts et profits. La comparaison que fait J-Y Mollier entre George Sand et Balzac révèle un traitement rigoureusement identique. La législation de l’époque n’a pas empêché G. Sand d’être considérée comme un « écrivain légitime et non simple femme-auteur aux yeux de ses éditeurs : la question du sexe de l’auteur ne jouait aucun rôle, seule comptait l’aura dont jouissait George Sand auprès de ses lecteurs », (10), aura qui était même plus grande que celle de Flaubert. 

    Les femmes qui écrivaient spécifiquement pour les enfants, ou rédigeaient des manuels scolaires étaient traitées différemment, mais cette hiérarchisation de statut et de rémunération était due à une moindre considération pour ce genre d’écrits, et non d’abord à une distinction de sexe. Un contre-exemple, au début du XXe siècle : c’est pour enseigner la géographie de la Suède aux écoliers, commande du ministre suédois de l’Éducation, que Selma Lagerlöf écrivit Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson, (1906-1907), ce qui lui valut un succès financier et populaire considérable. Était-ce parce qu’elle était une femme ou parce qu’elle avait un vrai talent ? Selma Lagerlöf, (1858-1940), fut la première femme écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature en 1909. 

        Continuant la lecture des cogitations du Centre H. A, une question retient l’attention : « Mais le risque ne serait-il pas de réécrire non pas les manuels, mais même la littérature elle-même en évinçant les stéréotypes qui façonnent les écrits des « grands auteurs ». « Faut-il jeter « À une passante » de Baudelaire parce que l’œil de la femme qui y est décrit recèle « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue » ? « À tout le moins accompagner ces poèmes et ces écrits d’exercices incitant les élèves à prendre une distance critique, par exemple en leur posant la question suivante : « Quel rôle la société du XIXe siècle accorde-t-elle aux femmes ? », (11). 

    Baudelaire, « ce grand poète, ce penseur terrible et délicat, cet artiste parfait avait gagné, en vingt six années de labeur, environ un franc soixante dix centimes par jour », (12), et perdu son procès intenté aux Fleurs du mal, dont « À une passante » fait partie. Inciter à prendre une « distance critique » sociologisant, historicisant ce poème, qui se tient entre l’éphémère et l’éternité – [ANTIDOTE : écouter ce poème mis en musique et chanté par Léo Ferré] –, montre qu’écrire l’histoire de la littérature du point de vue de « stéréotypes » supposés, a des effets plus graves encore qu’un procès ou la pauvreté pour un poète.

    Autre exemple de « distance critique ». « Étudier les récits d’aventures. Une affaire d’hommes ? En partant de l’étude d’un roman d’aventure de Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers par exemple, il est possible de mettre en évidence que les femmes y sont sous-représentées et que ce sont largement des aventures d’hommes sur des navires, véhicules masculins. Cela peut ouvrir à des problématiques actuelles : qu’en est-il de la représentation féminine actuelle dans la marine par exemple ? », (13). On reste tétanisé par de telles inepties. Plutôt que compter combien de fois est mentionné son nom dans tel ou tel manuel scolaire, que ne rappelle-t-on que c’est George Sand qui, après avoir lu Cinq semaines en ballon, suggéra à ce jeune auteur qu’était alors Jules Vernes, d’écrire une aventure extraordinaire qui se passerait dans les profondeurs des fonds marins, (14). Ainsi vit la littérature, si on la laisse vivre. Vouloir mesurer l’écart entre une fiction et la réalité selon des considérations sociologiques, est la méthode « pédagogique » la plus sûre pour faire détester et mourir la littérature. 

        « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique ». […] « Ouvrez n’importe quel manuel, n’importe quelle anthologie, la littérature universelle y est toujours présentée comme une juxtaposition de littératures nationales. Comme une histoire des littératures ! Des littératures au pluriel ! », (15). Va-t-on en ajouter deux de plus, l’histoire de la littérature racontée sous obligation de coming out permanent, de séparatisme de sexe, celle des hommes, et celles des femmes ? « L’art n’est pas là pour enregistrer, tel un grand miroir, toutes les péripéties, les variations, les infinies répétitions de l’Histoire […] « Il est là pour créer sa propre histoire. », défend Kundera, (16). 

    Sa propre histoire, ce sont les écrivains, les poètes qui l’écrivent. Ces lecteurs passionnés lisent et relisent les œuvres des générations précédentes, se traduisent entre eux, font connaître tel écrivain, tel poète, s’influencent l’un l’autre, défendent les uns et les autres, s’aident l’un l’autre. 

    On ne peut pas laisser croire que l’on peut détacher, cloisonner les composantes de la création, comme si la création était une activité célibataire, et railler comme le fait le collectif du Centre H. A, cette « image d’une femme passive », muse de l’artiste. Il y eut toujours quelqu’un pour partager, aider à s’accomplir le destin de l’écrivain, du poète. 

    En art, l’histoire s’écrit au singulier, et on a tant d’exemples de vie et d’œuvres d’écrivains, de poètes où une femme a joué un rôle déterminant, et si souvent pour son bonheur à elle, pour le sens que cela donnait à sa vie. « Véra […] avait fait son choix : elle se mettrait complètement et exclusivement au service de l’activité créatrice de son mari. Elle devint son conseiller littéraire, lecteur et critique, mais aussi sa secrétaire, dactylo, son agent, son chauffeur, assistant, traducteur, spécialiste en relations publiques, sa téléphoniste, son éditeur – et sa muse », écrit S. Leys à propos de Véra et Vladimir Nabokov », (17). 

    Et comment séparer Ossip Mandelstam de Nadejda Mandelstam, Nadejda d’Akhmatova, Akhmatova de Tsvetaeva, qui invoqua pour elle une muse, « Ô muse des pleurs », au temps des persécutions dans la Russie soviétique, où il fallut mettre à l’abri la poésie, l’œuvre, du poète exécuté, des amis écrivains, emprisonnés, traqués ou partis en exil, (18). 

    Croire que « l’injustice historique » n’a touché que des femmes, relève de l’ignorance ou d’une naïveté délibérée : les « grands écrivains », plus d’une fois en proie à la solitude, à l’exil, à, des condamnations à mort, à la censure, à des procès, à la pauvreté, (Flaubert, Baudelaire dans la période concernée ici), furent empêchés d’écrire et de publier. C’est leur œuvre en tant qu’artiste que l’on mettait en cause, et ils revendiquaient d’en endurer le prix pour cette raison même. 

        « Arrachées à l’histoire de leurs arts, il ne reste pas grand-chose des œuvres d’art », écrit Milan Kundera, pour qui « la morale de l’essentiel a cédé la place à la morale de l’archive. (L’idéal de l’archive : la douce égalité qui règne dans une immense fosse commune »), (19). 

    On peut ranger l’égalité dans une « égalithèque », tenir une comptabilité, mettre en colonnes selon la parité, selon le genre, faire des listes comparées, compiler tout ça dans des banques données, on n’arrivera jamais à éliminer cette vérité : rien n’est plus inégalitaire que le talent, le génie. 

    Les manuels scolaires font ce qu’ils peuvent, en tant que manuels, avec les programmes, ils se succèdent sans laisser de trace. 

    La littérature est ailleurs ; elle est dans les livres ; les livres sont dans les bibliothèques, là où se trouve notre héritage de siècles de littérature, dont elles sont les gardiennes. Aujourd’hui, à l’heure où on cherche à « désexiser » la langue française, elles pourraient devenir son refuge. 

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Centre Hubertine Auclert, créé en 2009, à l’initiative de la région Ile-de-France et d’associations féministes, site sur Internet. 

(2) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(3) Un poème, écrit le 9 septembre 1846 au début de leur liaison, témoigne de sa demande éperdue pour la « fête d’amour » de « vrais amants ». Ce poème, qu’elle écrit « pour lui seul », a été retrouvé et publié [Les Amis de Flaubert, Année 1967, Bulletin n°30, p. 19.] 

(4) Deux romans de Louise Collet – Un drame dans la rue de Rivoli, suivi de Histoire d’un soldat, et Lui (1860) -, viennent d’être republiés chez Archipoche, 27 août 2014. 

(5 Lettre du 7 novembre 1847.  

(6) Louise Colet (1810-1876), est enterrée au cimetière de Verneuil-sur-Avre (Eure), où une rue porte son nom. Récemment, le 26 mai 2014, le conseil municipal de Grenoble a décidé l’appellation d’un nouveau square dans le quartier Vigny Musset (l’un et l’autre, un temps, les amants de Louise Colet), le square Louise-Colet, inauguré le 19 juin 2014.

Voir également, « Louise Collet » par Remy de Gourmont, in Promenades littéraires, 3e série, accessible sur Internet.   

(7) Femmes dans les manuels scolaires de Français, sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(8) et (9) Délégation aux droits des femmes : compte-rendu de la semaine du 27 janvier 2014. ‎Stéréotypes dans les manuels scolaires – Audition de Mélanie Gratacos, directrice du Centre Hubertine Auclert, et d’Amandine Berton-Schmitt, chargée de mission éducation. (Sur Internet).         

(10) J-Y Mollier, « Les femmes auteurs et leurs éditeurs au XIXe siècle : un long combat pour la reconnaissance de leurs droits d’écrivains », publié dans Revue Historique, 2006/2 (n°638), accessible sur CAIRN. 

(11) Femmes dans les manuels scolaires de Français, « Inciter les élèves à plus de distance critique », sur le Huffington Post du 11/11/2013 (www.huffingtonpost.fr/)

(12) Simon Leys, « Les écrivains et l’argent », (I, II, III), in Le bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, JC Lattès, Le Livre de Poche, p. 121-122.     

(13) Présentation du plan pour l’égalité filles-garçons par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, le jour de la journée internationale de lutte contre la violence faire aux femmes, sur le Huffington Post, le 25/11/2014.  

(14) Je signale au passage la parution du manuscrit original, aux éditions des Saints Pères, décembre 2014. 

(15) et (16), Milan Kundera, Le rideau, Gallimard, 2005, p. 50-51 ; 42.

(17) Et il ajoute, « sa relation avec son mari n’était nullement une forme de soumission. Nabokov l’admirait et s’appuyait sur son jugement tout autant qu’il l’aimait. Sans nul doute, tôt ou tard quelque énergumène, activiste du mouvement de libération féministe ne manquera pas de soutenir que les livres de Nabokov furent en fait écrits par sa femme », Simon Leys, « Nabokov et la publication posthume de son roman inachevé », in Le Studio de l’inutilité, Flammarion, Champs essais,  2014, p. 157-158.

(18) L’HORIZON EST EN FEU. Cinq poètes russes du XXe siècle. Blok – Akhmatova – Mandelstam – Tsvetaeva – Brodsky. Poésie / Gallimard, 2005.

(19) Milan Kundera, Le rideau, op. cit., p. 120.

 

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UN « PARTICULARISME DE SEXE »

        Un autre précepte de la doxa du féminisme égalitariste déclare qu’il y a une « invisibilisation » du féminin dans la langue française comme dans la société, et qu’une grammaire « féminisée » renforcerait la place réelle des femmes dans la société. Et de citer, encore et encore, Hubertine Auclert qui trouvait « urgente la féminisation de la langue puisque, pour exprimer la qualité que quelques droits conquis donnent à la femme, il n’y a pas de mots », (1). C’était en 1899, d’autres remontent jusqu’au grammairien Vaugelas (1585-1650), comme si le contexte d’alors était en quoique ce soit comparable à celui d’aujourd’hui. Avec des présentations anachroniques, simplificatrices, ce féminisme fait une utilisation abusive et fallacieuse de l’histoire, dont il recommence et répète le récit comme si rien n’avait été fait depuis et que l’on pouvait en extrapoler des mesures à prendre dans la situation présente où les femmes sont « visibles » partout et ont obtenu tous les droits possibles

    

        Aujourd’hui, ce sont les thèses de Judith Butler qui sont la référence active et ce qu’elles revendiquent va bien au-delà d’une « féminisation de la langue ». Son livre Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity – (Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité) , a non seulement introduit la notion de « gender », mais tout un contexte, celui de la mouvance Queer et des références propres à la culture et à la langue anglo-américaines. 

    En français : gender se traduit par « genre » quand il s’agit du  domaine de la grammaire ; on traduit gender par « sexe » quand il s’agit des personnes : « égalité des sexes » se traduit par « gender equality ». 

    Le féminisme idéologue de langue française, (et francophone), qui s’inspire de J. Butler et au-delà, mise sur une traduction ambigüe de « gender », ce qui lui permet d’étendre ses revendications jusqu’à faire de la langue française le terrain où poursuivre sa lutte militante contre la domination du « masculin » et imposer dans l’espace public ses préférences de « genre » grammatical, quitte à instaurer le déséquilibre et l’incohérence dans la langue commune, et créer ce que Marguerite Yourcenar appelle « un particularisme de sexe », (2). 

    Je me limiterai ici à un ABCD d’éléments significatifs, dont les exemples sont empruntés aux textes consultés pour ces Notes de lecture. 

A.

Le rapport de l’IGAS, (cf. « ÉGALICRÈCHE »), précise dans une note qu’il utilise « la forme épicène pour quatre appellations professionnel-le-s, assistant-e-s maternel-le-s, éducat-eurs-rices, puéricult-eurs-rices, (p.13), afin de souligner que ces professions sont ouvertes aux deux sexes ». Sauf que, cette graphie n’a rien d’épicène, et en est même comme le contre-sens, puisqu’elle ajoute des formes pseudo-féminines à des termes épicènes, c’est-à-dire qui contiennent déjà le féminin. 

Enfant, élève sont des mots épicènes, et il est aussi extravagant qu’inutile d’écrire « tou-toutes les élèves » ou « tou-toutes les enfants ». Une association militante (3) voudrait « mettre en œuvre la Convention internationale des droits de l’enfant à partir de l’approche de genre », et qu’à l’instar de la version anglaise, on notifie que l’enfant peut être une fille ou un garçon, ce qui réaffirmerait « l’égalité des droits entre les enfants des deux sexes ». Autrement dit, ignorons que l’anglais, [avec trois genres, dont le neutre, des pronoms au féminin pour des objets inanimés, comme un bateau] n’est pas la langue française, laquelle héberge des mots épicènes, c’est-à-dire, qui ont  la même forme aux deux genres, qui désignent, sous une seule forme, l’un et l’autre sexe, non pour afficher qu’ils sont « non sexistes », comme on peut le lire ça et là, mais parce qu’épicène vient du grec, et signifie : possédé en commun. Les droits de l’enfant, en français, désignent les droits de l’enfant de l’un et l’autre sexe

ANTIDOTE

« Épicène, qu’est-ce à dire ? », Jean-Jacques Richard

Grammaticalité et grammaire française 

B.

[« auteure » ; « femme auteure » ; les « auteur-e-s » ; « écrivaine » ; « Maîtresse de conférence » ; « maitreSSE de conférences » ; la Cheffe de mission ; des « chef-fe-s » ; « la maire » ; « agent-e-s » ; « sage-homme » ; « rendre femmage » ; sapeuse-pompière ; « Haute fonctionnaire » ; « officière » ; la « penseuse » ; des « chercheur-e-s réticent-e-s »]. 

Que les appellations de certains métiers ou activités récemment accessibles aux femmes soient, si nécessaire, féminisées ne pose pas de problème dès lors que l’équilibre et la cohérence de la langue française sont respectés. Dans les exemples ci-dessus, ajouter un « e », faire des emprunts non explicités au québécois, au suisse romand, « dégenrer » ou « genrer » des mots, bricoler des graphies militantes, « aux pénibles allures de signaux en morse », comme dit Ph. Muray, (4), passe pour une « féminisation » de la langue, alors qu’il s’agit d’un « particularisme de sexe » artificiellement fabriqué. 

ANTIDOTE

«… On ne réforme pas une langue par décret gouvernemental, en affirmant qu’on ajoutera un «e», alors qu’il n’est pas conforme au féminin des mots. Il y a des règles habituelles d’évolution. Le féminin des mots en «eur» n’est jamais en «eure» autrement que par la brutalité. «Auteure», c’est horrible. «Écrivain-écrivaine» n’est pas choquant, cela va seulement contre une tradition de plusieurs siècles, et il n’est pas difficile de dire une femme écrivain », Jacqueline de Romilly, (5). 

ANTIDOTE

Dans son discours de réception de  Marguerite Yourcenar à l’Académie française, (22 janvier 1981), Jean d’Ormesson a déclaré « ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous êtes ici aujourd’hui : c’est parce que vous êtes un grand écrivain [… ]Nous n’avons pas voulu nous plier à je ne sais quelle vogue ou vague du féminisme régnant. Nous avons simplement cherché à être fidèles à notre vocation traditionnelle qui est de trouver – si faire se peut – dans les lettres françaises ce qu’il y a de meilleur, de plus digne, de plus durable. […] Vous êtes un écrivain et, comme quelques autres substantifs ou adjectifs de la langue française – [… ] -, le mot écrivain ne connaît pas de distinction de genre : il ne connaît, hélas ! ou peut-être heureusement, que des différences de force, de talent et de style. », (6). 

ANTIDOTE

« Les mots sont par nature neutres et indifférents. Racisme et sexisme sont une lèpre de l’âme et doivent être combattus sans merci, mais la lutte contre le langage raciste et sexiste se trompe le plus souvent de cible : ainsi […] ces journaux français, non moins vertueux, qui croient seconder la juste cause des femmes en imprimant des monstruosités telles que « auteure » ou écrivaine »… Les mots sont innocents ; il n’y a nulle perversion dans le dictionnaire, elle est tout entière dans les esprits, et ce sont ceux-ci qu’il faudrait réformer », Simon Leys, (7).

C.

« Pourquoi tant de femmes refusent-elles de se faire appeler « madame la sénatrice », « madame la députée » ou « madame la ministre », pour se faire appeler Mme « le député » ou Mme le sénateur » ? Lors de l’audition de 2012, (voir AUDITIONS I et II), D. Bousquet répondait : c’est à cause de la « dévalorisation  du féminin » et de la « survalorisation du masculin ».

Le 7 octobre 2014, un « Madame le président » a déclenché la polémique à l’Assemblée nationale. La voix militante s’en est faite l’écho : « Refuser que le métier s’accorde au féminin, c’est refuser la libération des femmes, celle qui s’est faite grâce à la contraception et à une conception des droits de l’homme comme droits de l’humain », (8). Cette rhétorique, signée Marie Darrieusecq, est d’une logique fallacieuse. On peut parfaitement œuvrer à la « libération des femmes » et tenir compte d’une règle de la langue française – « ministre », « député », président » ne sont pas des métiers, mais des titres, et comme pour les grades et fonctions, c’est le genre non marqué, indifférencié, qui les régit. On peut parfaitement œuvrer à la « libération des femmes » et ne pas obéir à une doxa idéologue quand elle veut imposer une « conception des droits de l’homme comme droits de l’humain », parce qu’elle ne veut pas reconnaître l’usage du masculin dit générique, indifférencié, toute à son combat contre la « domination masculine ». 

Les groupes de pression féministes n’ont pas manqué de réclamer la traduction par « droits humains » de Human Rights dans The Universal Declaration of Human Rights, ratifiée le 10 décembre 1948 au Palais de Chaillot, (9). Les pays signataires de ce texte ont traduit Human Rights par droits humains, sauf la France, où l’on (La Ligue des Droits de l’Homme) préfère maintenir la référence historique à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et à la révolution française. 

Outre que l’on ne peut tenir pour rien les racines de la langue française – en latin : homo désigne l’être humain, l’homme du genre humain ; vir désigne homme (le mâle) opposé à femme –, soutenir que les femmes ne sont pas « visibles » parce que incluses dans le masculin générique, revient à les identifier par une appartenance « sexiste », et non par leur appartenance au genre humain comme tel. 

Faire deux groupes antagonistes, « les hommes » / « les femmes », conduit à tenir, sans cesse et pour n’importe quoi, une comptabilité aux effets mimétiques : combien d’hommes pour combien de femmes. Pourquoi, dès lors, les hommes n’exigeraient-ils pas un ministère du droit des hommes, comme il y en a un du droit des femmes ? 

ANTIDOTE

« […] il n’existe pas en français de genre neutre comme en possèdent le grec, le latin et l’allemand. D’où ce résultat que chez nous, quantité de noms, de fonctions, métiers et titres, sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins […] Ces féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels […] accoler à un substantif un article d’un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe […] « Homme s’emploie tantôt en valeur neutre, quand il signifie l’espèce humaine, tantôt en valeur masculine quand il désigne le mâle. Confondre les deux relève d’une incompétence qui condamne à l’embrouillamini sur la féminisation du vocabulaire. Un humain de sexe masculin peut fort bien être une recrue, une vedette, une canaille, une fripouille […]. De sexe féminin, il lui arrive d’être un mannequin un tyran ou un génie. Le respect de la personne humaine est-il réservé aux femmes, et celui des droits de l’homme aux hommes ? Absurde ! Ces féminins et masculins sont sémantiquement neutres, sont grammaticalement féminins ou masculins. Leur genre n’a rien à voir avec le sexe de la personne qu’ils concernent… », Jean-François Revel, (10). 

ANTIDOTE

« […] le genre grammatical masculin n’est pas uniquement l’expression du sexe masculin, mais il sert aussi de genre commun, de genre neutre, de genre asexué. C’est ainsi qu’en prétendant que la langue n’est pas neutre, une certaine idéologie féministe l’accuse à tort de « sexisme », par ignorance de cette valeur du masculin. Or la source du problème est précisément la disparition du neutre en français : s’il y a tant de noms masculins dans notre idiome, ce n’est pas que la langue soit « sexiste » – affirmation gratuite, sinon tendancieuse – mais simplement parce que, ayant perdu ce troisième genre, le français a redistribué, au cours de son histoire, les neuf dixièmes des noms latins neutres qu’il a gardés dans la catégorie du masculin, ce genre étant, morphologiquement parlant, plus proche du neutre que du féminin latin. C’est ce qu’a bien vu l’ethnologue et académicien Claude Lévi-Strauss : « en français, le neutre est masculin » ! (11), site J-J Richard, LES GENRES : MASCULIN, FÉMININ ; VRAIMENT ?  

ANTIDOTE

« Je serais enchantée qu’on cesse de sexualiser la langue, surtout de façon ignorante, brutale et impérative » ; après avoir rappelé que […] l’ancien dictionnaire Larousse expliquait plaisamment : «Homme : terme générique qui embrasse la femme.» C’était suggestif. Et voilà que, pour désigner les hommes, on se croit désormais obligés de dire «les hommes et les femmes», ce qui n’a pas de sens. », Jacqueline de Romilly, (12).  

ANTIDOTE

« Hadrien […] estime que l’homme qui calcule, qui réfléchit ou qui lit, ne se sent pas homme à ce moment-là (homme au sens de […] « mâle » ; il se sent homme du genre humain ». Voilà, je pense que pour une femme, c’est à peu près la même chose », Marguerite Yourcenar, (13).

D.

Dans le Rapport relatif à la lutte contre les stéréotypes du 20 octobre 2014, le langage se doit de refléter le principe d’égalité entre les femmes et les hommes, dans cet ordre. 

Pour « dé-hiérarchiser le masculin et le féminin, on modifie les règles de grammaire, au premier chef, celle où « le masculin l’emporte sur le féminin lorsqu’il faut accorder le participe passé ou l’adjectif dans une phrase qui comporte plusieurs sujets masculins et féminins. Croyant qu’une règle de grammaire « façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin », on va rechercher le Vieux Français, présenté comme « une source d’inspiration pour un langage favorable à l’égalité femmes-hommes ». En particulier, celles-ci : 1. Règle de proximité : l’accord se fait avec le terme le plus rapproché : les hommes et les femmes sont belles ; 2. Règle du nombre : l’accord se fait avec la plus forte proportion : exemple : « une femme et 58 hommes sont peints sur ce tableau / « 62 femmes et 2 hommes sont peintes sur ce tableau », (14). Peu importe, en somme, l’incohérence de revenir à des règles en vigueur avant la révolution française.  

ANTIDOTE

« Dans peu de temps, au nom du principe d’identité, on exigera que le sexe ne soit plus inscrit à l’état civil des personnes. On demandera aussi, sans doute, qu’il ne soit plus mentionné dans les médias […], dans les livres, dans les romans. Ou alors sous la forme paritaire toujours si gracieuse : La-le Mère-Père Goriot, Madame-Monsieur Bovary, Les Sœurs-Frères Karamazova, La Reine-Roi Lear, La Princesse-Prince de Clèves, Lucien-ne Leuwen, etc. », Philippe Muray, (15). 

ANTIDOTE

« […] la langue, qui n’en peut mais, est victime de prises de positions de caractère idéologique, ne reposant sur aucun fondement linguistique, comme le montre avec rigueur le professeur Henri Morier [dans l’article, n° 47 des Cahiers Ferdinand de Saussure, 1993, pp. 83-105, «  AH, LA BELLE PROFESSEURE ! »], (16). 

        Il n’est pas nécessaire de vivre dans un régime politiquement totalitaire pour être soumis à une « expérience orwellienne », (17), il suffit d’imposer, à travers la langue, la contrainte de « genrer » la pensée, l’identité. Nul besoin d’interdire des mots, on fabrique les mots d’un novlangue, comme « égalicrèche », « églithèque », qui n’ont qu’un seul sens, on invente des particularismes dans les manières d’écrire, on change des règles de grammaire, et de proche en proche on rend difficile une expression indépendante de ce Novlangue, (18). 

    Étrangement, la revendication de la « féminisation » de la langue française pour plus de visibilité des femmes, encourage la suppression d’un repère qui l’assurait. Une circulaire a mis fin, le 21 février 2012, à la mention « Mademoiselle », au motif que c’est une  « expression sexiste », une « forme de discrimination entre les femmes et les hommes », et on a remplacé ce terme par « Madame », « pris comme équivalent de « Monsieur » pour les hommes, (19). 

   On propose maintenant la suppression de l’adjectif dans la dénomination « école maternelle », pour cause de connotation « sexiste », « genrée », qui « laisse entendre que l’univers de la petite enfance serait l’apanage des femmes et véhicule l’idée d’une école dont la fonction serait limitée à une garderie » ; « La maternelle, c’est une école, ce n’est pas un lieu de soin, de maternage… », affirme la signataire de ce discours féministe primaire, (20), ignorant visiblement ce qu’est l’école maternelle, et comment Germaine Tortel, la fierté de notre pays dans le domaine de la pédagogie, y a contribué, (21). Faudra-t-il aussi songer à supprimer ce même adjectif dans l’expression « langue maternelle » ? (22).  

        La lisibilité de la langue française ne se perdra pas toute seule, elle entraînera avec elle la perte de la familiarité de ces « lignées de culture » [J. de Romilly] qui sont notre héritage, celui qui se transmet depuis des décennies aux lecteurs de langue française, mais aussi à travers des traductions dans d’autres langues.  

    Une « fausse aurore » se lève quand des revendications militantes mènent à l’inculture.  

 

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Hubertine Auclert, (1848-1914), nombreuses informations sur sa vie et son combat sur Internet.  

(2) Marguerite Yourcenar, LES YEUX OUVERTS, Entretiens avec Matthieu Galey, Le Centurion, Livre de poche, 1980, chap. « Et le féminisme ? », p. 265.

(3) Adéquations.

(4) Philippe Muray, Exorcismes spirituels, III, Outrage aux bonnes meufs, in Essais, Les Belles Lettres, 2010, p. 1284. 

(5) Jacqueline de Romilly, « Tout est question d’éducation », Entretien, in Le Figaro du 24 décembre 2010. 

(6) Jean D’Ormesson, 22 janvier 1981, Réponse au discours de Marguerite Yourcenar, site de l’Académie française.  

(7) Simon Leys, Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes, Livre de poche, 2008, Mots, p. 47-48. 

(8 Marie Darrieusecq, « Le masculin et le féminin », Chroniques in Libération, 31 octobre 2014. 

(9) Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, site du Ministère de la Justice, Textes et réformes.  

(10)Jean-François Revel, http://www.chezrevel.net/le-sexe-des-mots/ 

(11) Site de Jean-Jacques Richard. Grammaticalité et grammaire française.

(12) J. de Romilly, voir note 5. 

(13) Radioscopies M. Yourcenar, J. Chancel, Éditions du Rocher, septembre 1999, p. 119-120.  

(14) Sur Internet. Rapport relatif à la lutte contre les stéréotypes, publié le 20 octobre 2014. Pour l’égalité femmes-hommes et contre les stéréotypes de sexe, conditionner les financements publics, Haut Conseil à l’Égalité entre les Femmes et les Hommes, (HCEfh), p. 105-109 ; 113-114. 

(15) Philippe Muray, Exorcismes spirituels, III, Dans la nuit du nouveau monde-monstre, op. cit., p. 1222.  

(16) Site de Jean-Jacques Richard. Grammaticalité et grammaire française : « La grammaire malmenée » ; « Épicène, qu’est-ce à dire ? ».  

(17) Simon Leys, ORWELL, ou l’horreur de la politique, Plon, 2006, p. 87. 

(18) Jean-Claude Michéa, ORWELL anarchiste Tory, Climats, 2008, chap. VII et VIII ; George Orwell, 1984, Appendice, Les principes du novlangue.

(19) Suite à une campagne des associations Osez le féminisme et Les Chiennes de garde, suppression par circulaire du 21 février 2012 du Premier ministre, validée par le Conseil d’État, le 26 décembre 2012. Voir également, à la référence de la note 14, p. 109 et 114. 

(20) Déclarations sur le Lab d’Europe 1, sur RTL, début février 2013, de Madame Sandrine Mazetier. Voir également, à la référence de la note 14, p. 109. 

(21) Germaine Tortel, (1896-1975), sites à consulter : 

 Association Germaine Tortel : Le Muz

www.pedagogie-tortel.org/

(22) Le 21 février 2000, l’Unesco a proclamé le 21 février Journée internationale de la langue maternelle.

 

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AUDITION III – Mme Camille FROIDEVAUX-METTERIE

17 janvier 2012

– Mme Marie-Jo Zimmermann :

« Madame, comme vous le savez, la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les femmes et les hommes se devait se de saisir de la question du genre qui, apparue avec une certaine violence dans les médias, a donné lieu jusqu’à présent à des prises de position très tranchées. Nous voulons aborder cette question avec une grande objectivité, en posant les fondements de la réflexion en la matière. La Délégation a procédé à de nombreuses auditions, dans le souci de disposer d’un panel permettant de souligner tant les aspects positifs de ce débat que la vigilance qu’il doit susciter. À ce titre, M. Jacques Arènes, nous a recommandé de vous inviter à exposer votre réflexion personnelle sur cette question et je vous remercie d’avoir répondu à notre invitation ».

Camille Froidevaux-Metterie, professeur de science politique à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, se présente comme « spécialiste des idées politiques », « formée par Marcel Gauchet,  et travaillant sur la question du statut et de la condition de la femme dans notre société dans une perspective historique et philosophique plutôt que du point de vue du genre ».

« Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette question, j’ai été frappée par le caractère circulaire de la théorie du genre et par la force d’interprétation que revêtait, dans cette théorie, le schéma opposant domination masculine et émancipation féminine. Je n’y trouvais pas de réponses aux questions que je me posais, comme celle de la maternité, et l’étude de cette littérature m’a conduite à mener une réflexion personnelle.

« Il importe d’abord de souligner la dimension historique des études de genre, qui n’est pas abordée dans les manuels que j’ai consultés. Ce courant d’idées, né dans le sillage de la seconde vague du féminisme des années 1970 aux États-Unis, est un dispositif intellectuel qui s’est construit en même temps que la lutte pour l’émancipation des femmes. Cette association n’a rien de fortuit et imprègne fortement les postulats des études de genre. Celles-ci reposent sur deux piliers : le refus de la différence des sexes et la centralité de la hiérarchisation sexuée de la société, pour les femmes, le domestique et pour les hommes, le politique ou le public.

Dans leur élan égalitaire, les féministes de la seconde vague refusent en bloc tout ce qui peut continuer d’enfermer les femmes dans la soumission aux hommes et les renvoyer à la sphère domestique. Elles ont œuvré en qualité de militantes et de scientifiques, à mettre au jour tous les ressorts expliquant, selon elles, que les femmes aient pu rester si longtemps enfermées dans le cadre du foyer et soumises aux hommes.

Curieusement,  alors même qu’elles mettaient en évidence le fait que, pendant des siècles, voire des millénaires, les femmes avaient été cantonnées dans le féminin – si on associe au féminin l’idée de la potentialité maternelle –, elles instauraient un déséquilibre inverse : en incitant à juste titre à investir la sphère sociale publique et politique, elles leur intimaient de laisser de côté, comme si elle n’existait plus, leur activité au sein du foyer qui avait été leur quotidien pendant des siècles, faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes. Ce nouveau déséquilibre est dommageable, car la femme contemporaine se définit précisément par cette dualité : une femme est à la fois un sujet, individu de droit, et un individu de sexe féminin. Son rapport aux autres et au monde est marqué – sans être pour autant déterminé – par la sexuation de son existence.

Les femmes sont donc confrontées à l’impératif de vivre de front deux dimensions : une existence publique, désormais pleinement légitime et que nul ne songerait à remettre en question, et une existence privée qui reste très importante en termes notamment de temps dévolu et d’implication personnelle. Cette dualité me semble négligée : à ne se préoccuper que de l’émancipation des femmes, on englobe dans un même rejet des dimensions de leur existence qui continuent de faire sens pour elles.

Dans ce débat, les deux parties ont raison. Pour les théoriciennes du genre et celles qui défendent l’enseignement du genre dans les manuel scolaires, il est essentiel que les jeunes filles soient informées de ce qu’ont connu leurs mères et leurs grands-mères il y a quarante ans. On ne dira jamais assez la fulgurance du processus de l’émancipation. Lorsque les théories du genre ont été conçues, la condition des femmes était en effet de subordination, voire d’exclusion. Les études de genre, se concentrant sur les retards, sur les inégalités et sur les différents éléments qui continuent de donner du sens au schéma de la domination masculine et de la soumission féminine, ont négligé de souligner les avancées phénoménales qu’a connues la condition des femmes dans de nombreux domaines, qui ne se limitent du reste pas à la sphère professionnelle et sociale, mais touchent aussi la sphère familiale.

Les théoriciennes du genre réfléchissent si peu à la question de la famille et de la maternité qu’elles n’ont pas repéré ce qui constitue selon moi l’ultime émancipation : le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation. Un projet d’enfant peut aujourd’hui être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe, et non nécessairement génitrices, rassemblées par un désir d’enfant éminemment individualiste. Aujourd’hui, on veut un enfant pour soi, et non pas nécessairement pour créer une famille ou pour le renouvellement des générations. Les sociologue évoquent un véritable « droit à l’enfant » : tout individu, quels que soient son sexe et son statut conjugal, a le droit de demander à avoir un enfant.

Il est désormais pensable que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses autres configurations. Cette avancée est sidérante, car elle montre que la séparation immémoriale des deux sexes commence à être remise en question symboliquement, juridiquement parfois – comme dans les pays où l’adoption et le mariage homosexuels sont autorisés – voir scientifiquement, du fait d’avancées bouleversantes, telles que la possibilité de produire, à partir de cellules souches, des cellules de la spermatogenèse et de l’ovogenèse, c’est-à-dire de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes. Ce dernier horizon est certes lointain ; »

– M-J Z : « Pas si lointain que cela. »

C. F-M : « On évoque également aujourd’hui l’utérus artificiel. Ainsi, les femmes partagent désormais avec les hommes la responsabilité du renouvellement des générations. Elles ont la possibilité d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir.

Ce qui importe dans la déféminisation de la procréation, ce sont ses résonances symboliques et ce qu’elle permet de penser, ainsi que ses implications quant au statut des femmes dans notre société. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que nous sommes parvenus au terme des conséquences du processus d’émancipation féminine. Les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique. De fait, en investissant la société, les femmes ont fait tomber la séparation multiséculaire qui divisait ces deux sphères. Les théories du genre continuent de reproduire ce raisonnement binaire en s’arc-boutant sur l’opposition entre domination masculine et émancipation féminine et ne saisissent pas combien l’ordonnancement de notre société diffère radicalement de ce qu’il était voilà encore quelques décennies.

La bipartition sexuée de l’ordre social s’est effondrée avec l’entrée en masse des femmes dans la sphère sociale et publique et nous assistons aujourd’hui à un réordonnancement autour de trois pôles : une sphère publique politique ; une sphère sociale privée, celle du monde du travail, et une sphère de l’intime, qui recouvre la vie familiale. Ces trois sphères sont imbriquées et tous les individus de sexe masculin et de sexe féminin sont légitimes dans ces trois ordres d’existence. Les femmes ne sont plus enfermées dans leurs fonctions domestiques et il n’y a plus d’exclusivité masculine pour les activités sociales professionnelles, ni d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants. Les hommes et les femmes sont égaux et se partagent à égalité ces responsabilités sociales, familiales et publiques.

Ma position est difficile à tenir. On me reproche en effet, lorsque j’insiste sur l’importance du maternel dans l’existence des femmes, de les ramener à leur essence, à leur « nature » procréatrice. Or j’affirme précisément qu’elles partagent cette responsabilité procréatrice avec les hommes et m’efforce de réhabiliter, pour les comprendre mieux, les dimensions de l’existence des femmes qui ne sont pas prises en considération par les études de genre au motif qu’elles « naturalisent » les femmes. Pourquoi ne pas s’interroger sur la condition maternelle telle que la vivent aujourd’hui l’immense majorité des femmes – d’une façon tout à fait nouvelle au demeurant, car l’immense majorité des mères sont également des femmes qui travaillent ?

La réflexion sur l’égalité entre femmes et hommes doit se concentrer sur l’articulation entre vie privée et vie publique, pour les femmes comme pour les hommes, et les études du genre me semblent passer à côté de l’égalisation – de la désexualisation – des fonctions et des rôles, phénomène à la fois anthropologique en ce qu’il touche à la fois à la définition de ce que c’est d’être une femme et sociologique en ce qu’il touche à l’ordonnancement des sphères de l’existence. Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe. Les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe.

S’attachant toujours à repérer les inégalités qui subsistent, les études de genre ne saisissent pas toujours combien la condition des femmes est aujourd’hui inédite. La nouveauté de cette condition se condense dans la nécessité d’assumer de concert une activité sociale et professionnelle pleine et entière et une existent privée qui a une dimension potentiellement maternelle.

Pour ce qui est de l’enseignement du genre dans les manuels scolaires, on ne peut que penser que cet enseignement, pour être valable, devrait reprendre les étapes du processus d’émancipation féminine et les décrire, en les explicitant dans la sphère académique et scientifique. Les études de genre sont en effet le prolongement dans cette sphère du processus d’émancipation dans la sphère sociologique. Les deux sont allés de pair et ont contribué à approfondir le processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes.

Il y a donc peu de raisons de rejeter en bloc les études de genre comme s’il s’agissait d’une idéologie purement politique. Il importe cependant d’historiciser le genre dans les manuels en rappelant comment sont nées les études de genre et en quoi elles sont intimement liées au processus d’émancipation féminine. Peut-être faut-il aussi conclure que, même si les luttes sont encore nombreuses pour que le processus d’égalitarisation soit totalement accompli, les femmes ont déjà gagné, car nul ne songerait aujourd’hui à revenir sur les droits des femmes. La force d’imposition du principe d’égalité entre les femmes et les hommes est aussi puissante que celle des droits de l’homme. Même si les atteintes du réel sont innombrables, ces principes ne seront jamais remis en question en Occident, même s’il faut les défendre et réfléchir aux dispositifs permettant de les soutenir.

Ce constat posé, je peux m’efforcer de repérer les effets du processus d’émancipation sur le statut des femmes dans nos sociétés, réintégrant des éléments largement négligés, comme le souci esthétique.

Dans la perspective féministe des études de genre, le souci des femmes pour leur apparence n’est que la traduction des injonctions masculines à la séduction ; si les femmes sont belles, c’est pour plaire aux hommes. Mais alors, pourquoi ma fille de cinq ans et sa grand-mère qui a 60 ans de plus, pourquoi toutes les femmes, quelle que soit leur classe sociale – et les féministes elles-mêmes – passent-elles chaque matin un moment à se préoccuper de leur apparence ? Certes, le beau est socialement désirable, mais si le souci de l’apparence est si développé, et s’il donne d’ailleurs lieu à tant d’outrances, c’est bien signe qu’il s’y joue quelque chose qui a trait à l’identité féminine. Maintenant que les femmes sont dans le monde comme des hommes et partagent avec les hommes la responsabilité du projet parental, peut-être ont-elles investi ce domaine de l’apparence et de la beauté comme celui qui demeure proprement féminin. Il convient de reconsidérer d’une manière positive ce souci de l’apparence, ne serait-ce que pour apprendre aux petites filles qu’il existe une multitude d’options quant aux signes extérieurs qu’une femme est prête à donner de sa féminité : entre une minoration frôlant la masculinisation et l’outrance de l’ultra féminisation, la palette des possibles est très large.

Les femmes se construisent dans la société en tant que femmes à partir de ce souci de l’apparence et il faut cesser de stigmatiser ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes, car c’est faire très peu de cas de la liberté des femmes de se construire dans la société comme elles le désirent.

Le  terme de « libre choix » est sans doute celui qui condense le mieux le statut des femmes. Qu’il s’agisse des modes de conjugalité, de la vie professionnelle ou de l’apparence, chaque femme dispose d’une infinité de possibles et l’on ne saurait rejeter certaines d’entre elles au motif qu’elles choisissent des options radicales. [Exemple d’E. Badinter qui stigmatise les femmes qui ont choisi de rester au foyer et sa diatribe contre les couches lavables]. Lorsque les théoriciennes du genre refusent qu’on puisse même évoquer la question de la beauté, au motif que cela reviendrait à enfermer immédiatement les femmes dans la soumission aux hommes, elles oublient que cette dimension fait partie de l’existence quotidienne de l’immense majorité d’entre elles.

La présentation des études de genre dans les manuels scolaires contribue à cristalliser une opposition binaire très dommageable qui empêche de penser la diversité et les nuances de la condition de la femme aujourd’hui. […].

Si, comme je le déclarais tout à l’heure, les deux parties sont raison, c’est parce qu’elles témoignent de la diversité et de l’ouverture des possibles féminins, dont elles incarnent des pôles radicaux. Peut-être faudrait-il trouver une formulation de compromis qui fasse droit à l’évident apport des études de genre au processus d’émancipation féminine tout en mettant aussi en évidence ce que ces études négligent à propos notamment de la maternité.

La formule du Laboratoire de l’égalité appelant à une « culture de l’égalité » me semble très heureuse. Le terme de genre est idéologique, en ce qu’il est une façon de réfléchir à la condition des femmes aujourd’hui ; or, il en existe d’autres. Limiter, dans les manuels, la question de l’égalité entre femmes et hommes au prisme interprétatif du genre revient à n’aborder qu’un aspect de la question. Il existe trois grandes familles de pensée du féminin : les études de genre, la psychanalyse et l’anthropologie – laquelle est représentée notamment par Margaret Mead, Françoise Héritier et Irène Théry. […].

Il me semble cependant excessif que l’on n’évoque plus aujourd’hui « les femmes » que comme réalité statistique et le « genre » comme seul prisme intellectuel permettant de comprendre la condition des femmes. J’ai consacré au concept de genre un article intitulé « Genre, magie d’un mot » où j’ai montré comment le genre avait fait disparaître femme (Le Débat, n° 157, novembre-décembre 2009). Le genre, synonyme de l’assignation à un sexe et à des rôles de sexe, est devenu le prisme quasi unique de la réflexion sur la condition des femmes. On néglige ainsi de repérer certaines éléments étroitement liés à l’émancipation des femmes et on manque certaines questions primordiales pour comprendre la condition de celles-ci.

– Marie-Noëlle Battistel, (Député PS) : « Le droit des femmes est certes acquis dans le principe, mais on en est encore loin dans la réalité. »

C. F-M : « Votre observation est très juste, mais cette question relève plutôt des sociologues. De formation philosophique, je me situe plutôt du côté de la théorie. Je m’efforce de réfléchir en tirant les conséquences ultimes de cette situation dans laquelle nous nous trouvons, qui est celle d’une nouvelle place pour les femmes dans la société. Elle met au jour des questions importantes, notamment pour ce qui concerne la procréation et l’éducation des enfants, et son analyse permet de mesurer l’importance des avancées réalisées. On peut cependant, il est vrai, multiplier les exemples d’inégalités qui perdurent entre les femmes et les hommes. [Exemples d’inégalités dans le monde académique, universitaire]. Comme dans toutes les sphères professionnelles, et dans le monde politique au premier chef, on explique la disparition des femmes au fil de la hiérarchie par deux facteurs principaux : elles auraient intériorisé leur potentialité maternelle et s’autocensureraient en s’interdisant de postuler à des fonctions ou à des grades supérieurs, ou encore les institutions qui recrutent appliqueraient un modèle masculin de l’excellence académique dans lequel la vie privée n’interfère en rien avec le travail scientifique. J’ai cependant observé que les femmes qui parviennent à traverser le plafond de verre sont beaucoup plus souvent mères que celles qui ne le traversent pas. La prétendue incompatibilité des fonctions maternelles et professionnelles est un préjugé à déboulonner de toute urgence. L’alternative « un enfant ou un poste » peut aisément être démentie par la sociologie. Faire des enfants n’empêche pas les femmes de réussir.

Abandonner aux études de genre l’étude des inégalités et des retards immenses qui restent à combler m’autorise à repérer des phénomènes qu’elles n’investissent pas, comme la maternité ou la conjugalité […]. Les femmes sont aujourd’hui des sujets de droit, comme les hommes, et ont aussi une vie de famille, quel qu’en soit le mode. […].

– M-N Battistel : « Le constat que vous faites d’un changement des mentalités est très important. »

– Mr. Jean-Luc Pérat, (Député PS) : « L’homme et la femme sont deux individus qui partent à égalité. Pour bon nombre de femmes, avoir un enfant est un épanouissement. Peut-être faut-il cependant faire évoluer la répartition des tâches dans la société.

Il importe d’encourager, chez les jeunes femmes, l’entreprenariat et de leur faire comprendre qu’elles ont tout le potentiel nécessaire à cet effet. Constatez-vous une évolution de la volonté de s’assumer et de prendre des responsabilités ? ».

C. F-M : « Vous désignez là deux défis majeurs. Du point de vue des hommes, il s’agit en effet de partager le temps familial. Il est réjouissant de constater que 50% des cadres français masculins de 30 à 40 ans demandent une meilleure prise en compte de la déspécialisation des rôles, c’est à dire de leur vie familiale : les hommes sont favorables à cette déspécialisation et au partage des tâches domestiques. Cet aspect est déjà pris en compte par les politiques publiques de certains pays, notamment scandinaves. Du point de vue des femmes, il s’agit d’assumer le fait que leur présence soit légitime dans tous les domaines et à tous les niveaux de la vie sociale et professionnelle.

Je connais moins bien le monde de l’entreprise que celui de l’université et de la recherche, mais je constate que mes étudiantes ont le souci de tenir ensemble les deux dimensions, privée et publique, de leur existence. [Les femmes de la génération de C. F-M – née en 1968 –, ont fait le choix d’un investissement social et professionnel important […] dont le prix a souvent été qu’elles n’ont pas eu d’enfant ou pas autant qu’elles l’auraient souhaité.] Même si le lien de causalité n’est pas certain, l’accentuation du primat du rôle social des femmes s’est accompagnée d’une minoration, voire d’un oubli, de la dimension affective et familiale de leur existence. Mes étudiantes ont donc conscience qu’elles doivent d’abord construire leur avenir professionnel et un nouveau calendrier s’est mis en place : ces femmes ont décalé leur horloge biologique et n’envisagent guère d’avoir d’enfant avant 30 ans.

Je suis très confiante dans la capacité des jeunes femmes à entreprendre. Il est choquant d’entendre le même Laboratoire d’égalité déclarer que les femmes sont invisibles dans la société. Les femmes n’ont jamais été aussi visibles à tous les niveaux et dans tous les statuts. C’est là aussi qu’intervient la « culture de l’égalité » ; les manuels scolaires devraient pouvoir présenter aux jeunes filles la thématique du genre comme un moment – déterminant, certes, mais un moment seulement – de l’histoire de l’émancipation des femmes et montrer que la condition des femmes consiste en un investissement dans la sphère sociale et dans la sphère privée. Elles tiennent toutes ces dimensions ensemble et il faut également les tenir ensemble lorsqu’on réfléchit à leur condition […]. »

– J-L P : « Observez-vous que les hommes demandent davantage à leur entreprise de pouvoir adapter leur emploi du temps afin de trouver un meilleur équilibre et d’assurer un meilleur épanouissement à leur conjointe ? Le choix d’avoir un enfant suppose en effet un contexte affectif fait de tendresse, de proximité et de disponibilité souvent peu compatible avec la vie professionnelle. »

C. F-M : « Cela me paraît une évidence. L’harmonisation du temps professionnel avec les exigences familiales est un terrain qui a d’abord été défriché par les femmes et il n’est pas très difficile pour les hommes de venir se loger dans les espaces qu’elles ont ouverts et de demander à leurs employeurs de pouvoir bénéficier d’aménagements.

Faut-il pour autant faire confiance au temps pour assurer cette évolution et ne faut-il pas plutôt l’accompagner ? De fait, l’aménagement du temps familial et du temps professionnel constituent le gros chantier de l’égalité entre les femmes et les hommes. Un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques est souhaitable, car ce phénomène est générationnel et le temps nécessaire à son institutionnalisation est incompressible, [renvoi aux travaux de Dominique Méda.] »

COMMENTAIRE

        Camille FROIDEVAUX-METTERIE commence par souligner que si les études de genre et le mouvement féministe ont contribué à « l’émancipation féminine », elles ont aussi produit un « déséquilibre » dommageable, même s’il est inverse de celui des périodes antérieures, « en faisant primer sur toute autre considération le rôle social des femmes ». On ne peut que l’approuver et la suivre dans son projet de redonner sa place à la question de la famille et de la maternité. Mais lorsque Camille Froidevaux-Metterie dit que « le processus de désexualisation, voire de déféminisation de la procréation » constitue pour elle « l’ultime émancipation » des femmes, on en vient à se demander de quelle « émancipation » il s’agit.

« Un projet d’enfant peut être porté par une, deux, trois ou quatre personnes, parfois du même sexe et non nécessairement génitrices […] ; « il est désormais pensable  que les enfants ne naissent pas seulement des femmes, mais de diverses configurations », de produire un enfant sans avoir aucunement besoin du corps des femmes » etc., toutes ces nouveautés ressortent-elles d’une « émancipation » ou d’un « déséquilibre » plus grave que tous les précédents ? Qu’est-ce qu’une « émancipation » qui va jusqu’à se passer du corps des femmes ?

Pour Camille Froidevaux-Metterie, les « études du genre lui semblent passer à côté de l’égalisation – la désexualisation – des fonctions et des rôles, […] « Il n’existe plus de fonctions assignées à une catégorie d’individus en fonction de leur sexe […] les mères partagent l’éducation des enfants avec les pères ou avec leurs compagnons ou compagnes. C’est là l’immense aboutissement du processus de l’émancipation féminine, que d’avoir détaché les rôles et les fonctions sociales et familiales des assignations de sexe ». Une remarque ici, tout de même. La « désexualisation » ne doit pas faire oublier que la loi a donné à la femme, et à elle seule, les pleins pouvoirs sur l’enfant, un pouvoir de vie et d’arrêt de vie, pour la raison que son corps, anatomiquement différent, est apte à la réalité physique de la grossesse, et qu’il lui appartient.

Dans son plaidoyer pour l’« égalisation », Camille Froidevaux-Metterie va jusqu’à une symétrie absolue : « les femmes sont désormais des hommes comme les autres dans la sphère sociale et professionnelle – la sphère publique – tandis que les hommes sont en passe de devenir des femmes comme les autres dans la sphère privée et domestique », laissant le problème de compatibilité du temps professionnel et du temps familial, aux décideurs de politiques publiques. Là encore, ces formulations trop parfaites font écran au conflit inévitable.

L’horloge intérieure, celle de la limite de sa fécondité que toute femme entend, ne sonne pas à la même heure pour une femme que pour un homme, sans qu’il s’agisse d’une « inégalité », c’est un fait de la nature. Depuis 1967, l’horloge ne s’entend plus aussi clairement, les techniques contraceptives l’ont mise en sourdine. La technique du grand froid peut maintenant mettre en réserve des ovocytes, comme autant de pièces détachées, afin de ne pas empêcher, retarder la carrière d’une femme. Autrement dit, l’expérience la plus bouleversante dans la vie d’une femme finit par être considérée comme un obstacle à une carrière professionnelle et son « émancipation » devient dépendante de la technique. Camille Froidevaux-Metterie constate que les jeunes femmes d’aujourd’hui se préoccupent de leur « horloge biologique », et cherchent à l’adapter au monde du travail, et ce d’autant plus que si elles veulent occuper de hautes fonctions, leur temps d’études sera d’autant plus long. Elle attend d’« un accompagnement volontariste de cette évolution sociologique de fond par des dispositifs politiques », portant notamment sur les crèches car « l’insuffisance des crèches fait obstacle aux droits fondamentaux de l’enfant, mais aussi à l’égalité des chances entre hommes et femmes », (1). Cette formulation de Jeanne Fagnani et Dominique Méda, en dit long sur la façon dont se pose la question : « Qui va élever la nouvelle génération ? ».

Contrairement à Jacques Arènes et Chantal Delsol, Camille Froidevaux-Metterie ne met aucun frein, ne signale aucun danger : dès lors qu’« il n’y a plus d’exclusivité féminine pour la procréation et l’éducation des enfants », que les hommes et les femmes sont égaux « et se partagent à égalité ces responsabilités sociales et familiales et publiques », le partage total des tâches parentales et domestiques répondra à la question.

Ce n’est pas parce que la répartition des fonctions de mère et de père a été différente, « inégalitaire », selon les périodes historiques antérieures, qu’il y avait « exclusivité féminine » et que les pères n’exerçaient pas une fonction paternelle. Imaginer les fonctions paternelle et maternelle, comme on veut le faire aujourd’hui, sur le modèle de la parité homme-femme dans la vie publique, c’est avancer à l’aveugle. Je renvoie ici à l’audition de Jacques Arènes qui, sur la base de son expérience professionnelle actuelle, constate les effets produits par ces nouvelles conditions, dont celui-ci : « les couples, et en particulier les jeunes couples, font beaucoup trop de choses ensemble. Le résultat est qu’au bout de trois ans, on n’a plus qu’un seul désir, celui de se séparer… ».

Camille Froidevaux-Metterie inclut la psychanalyse comme « l’une des trois grandes familles de pensée du féminin, avec les études de genre et l’anthropologie », mais elle ne s’y réfère pas, elle n’imagine pas qu’il puisse y avoir une contradiction pour la fonction paternelle due au « processus d’égalitarisation de la condition des femmes et des hommes », de la « déspécialisation des rôles ». Elle est la seule des trois intervenants à ne pas percevoir la difficulté des pères, c’est ce point que je souhaite relever et référer à la psychanalyse.

« Les « jeunes » pères qui, depuis une génération dans la culture occidentale, assument volontiers à égalité avec la mère le nourrissage et les soins du bébé (à l’exception de la grossesse et de l’allaitement au sein) aident beaucoup la mère et se donnent bien du plaisir mais ils compliquent la tâche du tout-petit, qui doit se dégager de deux relations duelles et non plus d’une seule et chez qui la constitution d’un interdit endogène se trouve retardée ou affaiblie », écrivait le psychanalyste Didier Anzieu en 1985, (2). Ce que Winnicott disait aussi dans une lettre du 13 janvier 1967 à une correspondante : « Votre mari aura un sacré travail, à un moment ou à un autre pour cesser d’être maternel et devenir une troisième personne dans un triangle, ce sera une nouveauté », (3). Un « sacré travail » pour renoncer à la « maternalisation » par le père, et revenir à la « division », à ces « indéménageables de la logique et de la Raison », (voir, Commentaire, Audition I).

C. Froidevaux-Metterie a critiqué le genre parce qu’il « efface la femme », mais sa conception de l’égalisation symétrique, en effaçant la dissymétrie, efface la différence. Étrangement, après avoir tant défendu l’égalité des hommes et des femmes, C. Froidevaux-Metterie réintroduit une part spécifique aux femmes, à laquelle elle confère même une fonction « identitaire » : le « souci esthétique » des femmes pour leur apparence physique. « Il est temps, dit-elle, de rompre avec le rabaissement féministe qui voit ce souci esthétique comme étant nécessairement le signe de la soumission des femmes au désir des hommes ou à des normes sociales machistes ». « Il faut réévaluer « positivement » la quête de la beauté », laquelle participe au contraire de « la construction du sujet féminin », c’est « une représentation d’elle-même qui la pose comme sujet ». Là encore, on ne peut qu’être d’accord avec elle pour en finir avec les injonctions féministes, mais pourquoi alors ne pas affirmer « positivement » sa liberté, son plaisir de plaire, de désirer se faire jolie dans le regard d’un homme, de découvrir ce qu’elle ne voit pas d’elle ? Au lieu de cela, C. Froidevaux-Metterie la renvoie à une image dans le miroir où elle ne voit qu’elle-même, et se soumet à d’autres injonctions, celles qui la tyrannisent le plus – avoir l’air à la mode, avoir l’air « sexy », (4). Pourquoi n’autoriser à une femme que cette expression partielle, clivée, de sa sensibilité féminine, celle  tournée vers elle-même ?

NOTES ET RÉFÉRENCES

(1) Jeanne FAGNANI et D. MÉDA, Tribunes in Libération du 3 mai 2000 ; D. MÉDA, Le temps des femmes, pour un nouveau partage des rôles, in Population, n°1, 2004, pp172-174. On note que les pays du Nord sont le modèle.

(2) Didier ANZIEU, Le Moi-peau, Dunod, 1085, p. 148, note 1.

(3) D. W. WINNICOTT, Lettres vives, Gallimard, 1989, p. 222.

(4) La dimension « identitaire » de ce souci esthétique propre aux femmes, est quelque peu relativisée car désormais les hommes manifestent également un souci de leur apparence et ont recours aux mêmes moyens que les femmes pour entretenir leur « image ».

 

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